Le 47 rue de Seine

Le 47 rue de Seine

L’immeuble présente une façade fort agréable, en pierre de taille ornée de deux bustes , l’un d’homme et l’autre de femme, qui se regardent . Une partie de la  maison fut détruite lors du  percement de la rue Jacques Callot.

Cet  immeuble et celui qui était derrière, rue Mazarine, eurent pour propriétaires  trois générations de peintres fort connus : les Ferdinand-Elle. Son étude fut donc l’occasion d’une quête passionnante sur l’histoire de cette famille

1531- 1541. Au temps de Gilles Le Maistre

Gilles Le Maistre, futur président au Parlement, acheta à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés le terrain qui s’étalait depuis le 53 rue de Seine jusqu’à l’Institut moyennant une rente de 50 livres. Quelques procès plus tard, il le lotit et commença à en vendre les parcelles (voir l’histoire générale de la rue).

 Le 11 août 1541, Gilles Le Maistre vendit à Claude André1 une pièce de terre de 250 toises carrées (8 toises de large sur 32,5 toises de long),

«devant et à l’opposite du chasteau du Louvre , la rivière de Seyne entre d’eulx , le long des buttes des archers de la ville de Paris , respondant sur les fossez de ladicte ville du costé de Nesle, tenant d’une part à ____________ , d’autre part au surplus de ladicte terre  qui n’est pas encore baillée , d’un bout par bas à la rivière de Seyne et par hault au chemin respondant sur lesdites buttes des archers de la ville de Paris».

Cette parcelle de terre recouvrait les numéros actuels des 47 et 49 rue de Seine et s’étendait jusqu’à la rue Mazarine.  Cette vente était faite moyennant 12 livres 10 sols de rente annuelle et perpétuelle à lui verser et 5 sols 6 deniers de cens à remettre chaque année à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. L’acheteur s’engageait de plus à entourer la parcelle de murailles et à y construire une maison dans les deux ans.

1541-1576. La famille André


Claude André était procureur en Parlement et habitait à l’époque dans l’hôtel du grand Nesle avec sa femme Marguerite Marteau.

Ayant pris possession de son domaine, le premier soin de Claude André fut de clore son terrain de murailles. À cet effet, il convoqua un certain Jean Tessus, maçon  pour lui commander la clôture du jardin. Les murs avaient 3m de haut et 50 cm d’épaisseur et coûtaient au sieur Claude André 23 sols tournois pour chaque toise, plus 6 sols pour la fourniture de la chaux et du sable, aussi par toise2.

Extrait du contrat de construction des murailles

Il fit d’abord  de sa maison une maison de rapport : nous avons retrouvé un bail3 fait à Nicolas Malle, avocat au Parlement pour 6 ans au prix de 120L tournois par an

Claude André avait épousé en premières noces Marguerite Marteau  qui lui donna six enfants et mourut le 4 février 1555 dans l’hôtel du Grand Nesle qu’ils habitaient. L’inventaire des biens  de la communauté ne fut fait que le 20 décembre 15604 et montre qu’on avait affaire à un homme très riche qui avait à son service  plusieurs serviteurs et chambrières, une argenterie fort conséquente, de nombreux biens à Aulnay, Châtenay, Monfort et de nombreuses rentes et créances.

 Il se remaria en mai 1561 avec Catherine Charmolue qui était veuve. Ils s’installèrent rue de Seine puis Claude André mourut le 7 mars 1567. L’inventaire fut fait par Me Lamyral5 mais ce fut le commissaire Régnier qui procéda au partage des biens. Ce dernier fit une chose étrange et contraire à ce qui se faisait d’habitude. Il partagea la maison et les terrains qui l’entouraient dans le sens de la longueur. Il créa ainsi deux maisons fort étroites comme on peut le voir sur cet extrait de plan cadastral de 1830 qui nous montre les proportions des 47 et 49 au regard de 51 qui n’est pas particulièrement large.

Dimensions des 47&49

Taille des n°47 & 49 par rapport au n°51

Ce lot représentant le 47 de la rue de Seine et les 46 de la rue Mazarine échut à Loys André qui le revendit à Claude André, son frère aîné, le 27 novembre 1570 pour 50 écus soleil de rente. Neuf ans plus tard, Claude André revendit la maison à un certain Jean de Saint-Germain6.



1579- 1624.  La famille Saint-Germain

Jean de Saint-Germain était certainement un maître apothicaire-épicier7 talentueux puisqu’il comptait dans sa pratique le duc de Montpensier, M. de Barbançon, la famille Spifame, Françoise de La Rochefoucauld, marquise d’Espinay et  vraisemblablement Pierre de L’Estoile qui le cite à plusieurs reprises dans ses Mémoires-Journaux8 .

Il épousa Catherine Berrier dont il eut au moins sept enfants. L’aîné, Jean, devint comme son père apothicaire-épicier, le second, Pierre, embrassa la professsion de médecin et s’installe à Saint-Jean-d’Angély, un autre garçon mourut jeune dans des tragiques circonstances comme on le verra plus loin. Les filles Marie et Clémence épousèrent deux procureurs en Parlement. Philippe, une 3e fille, fut unie à un marchand drapier et enfin Jeanne mariée à Jacques Sauvat qui était valet de chambre du roi et tenait la poste pour Sa Majesté en la ville de Paris.

Jean de Saint-Germain était un homme riche qui savait mener ses affaires. Il s’installa rue Saint-André-des-Arts en la maison du Cheval Rouge qu’il avait achetée en 1572, année du massacre de la Saint-Barthélémy,  pour une somme d’environ 10 000L9.

La vie continuait mais elle n’était pas facile car les guerres de religion faisaient rage et la Ligue imposait son joug. Le 27 juillet 1590, Jean de Saint-Germain était dans son apothicairerie lorsqu’un boulet y entra fort importunément  et blessa à la jambe M. de Gland, beau-frère de Pierre de L’Estoile. Ce boulet, tiré par les troupes de Henri IV ne fit pas grand dégât et il en guérit. Le 1er  avril 1591, un fils de Jean de Saint-Germain était allé voir les troupes napolitaines qui défilaient. Il fut atteint d’une balle de fusil du parti des Ligueurs  et en perdit la vie, au grand désespoir de tous.

Le quartier Saint-André-des-Arts était tenu en bride par le curé qui était un véritable enragé. Il prêchait le meurtre et avait concouru à dresser la liste rouge que les Seize avaient dressé. Jean de Saint-Germain apprit qu’il y figurait en tant que « Politique ». À côté de son nom, était tracé un D qui voulait dire « dagué ». En effet, tous ceux de la liste étaient distingués par trois lettres : P.D.B. qui voulaient dire Pendu, Dagué, Banni. Dieu merci, les commanditaires de ces crimes ne trouvèrent personne pour les exécuter.

Jean de Saint-Germain mourut en juillet 1597. Me Bontemps fut requis pour faire l’inventaire qui montra qu’il était très riche10. Pas autant que le laissait entendre Pierre de L’Estoile mais il avait tout de même une fortune confortable, constituée par 3 maisons à Paris, 3 maisons à Saint-Germain-des-Prés, des maisons et héritages à Garches et Sève (Sèvres) et beaucoup de rentes. Le partage qui suivit entre les six héritiers attribua à Jean, son fils, la maison qui nous occupe. Elle était estimée à 1500 écus.

Jean II de Saint-Germain sut, aussi bien que son père, gérer ses affaires puisqu’au décès de sa femme, Marie de Roussillon, on trouva un cahier où il avait noté les dettes de sa pratique. Pour la seule année 1612, les malades devaient  plus de 22 000 L de potions et médicaments !

La paix revint avec le sacre d’Henri IV. Le quartier de Saint-Germain -des-Prés qui avait beaucoup souffert, se reconstruisit peu à peu et prit un nouvel aspect : les maisons étaient plus hautes, les jardins et les étables disparurent.

Marie de Roussillon mourut en janvier 1609 et fut inhumée comme elle l’avait demandé, aux Grands-Augustins. Son mari la suivit de peu dans le tombeau puisqu’il rendit l’âme en  1612. Ils eurent trois héritiers : un fils, Jean III mineur à l’époque, Charlotte, déjà veuve de Pantaléon Cornuat et Marguerite, veuve de Charles Le Prestre.

Un partage (dont nous n’avons pas retrouvé les minutes)  attribua à Charlotte de Saint-Germain la maison de la rue de Seine.

Celle-ci la vendit le 6 novembre 1624 à un peintre flamand du nom de Ferdinand Elle…

1624-1730 La famille des peintres ELLE

Histoire de Ferdinand ELLE

Ferdinand Elle ou Van Heelen ou encore Helle était un peintre flamand qui serait né à Malines vers 158011. Il était huguenot, c’est sans doute pour cette raison qu’il choisit de s’installer à Saint-Germain-des-Prés, rue de Seine, tout  près de la rue des Marais12 qu’on appelait la Petite Genève.

L’acte d’achat de la maison a disparu mais nous avons ou retrouver l’adjudication par décret volontaire que Ferdinand ELLE fit faire sur la maison pour purger les éventuelles hypothèques. Celui-ci décrit ainsi la maison :

De ses premières années en France, on sait seulement que :

  •   il arriva à Paris  avant 1602 puisqu’il signa au contrat de mariage de Daniel Daubry13
  •   il arriva sans doute avec un sien parent du nom de Charles Helle14 et logea un temps dans la maison qui était à l’emplacement du 57 de la rue de Seine15
  •   il accueillit quelques temps Nicolas Poussin dans son atelier

Ses débuts à Paris, alors qu’il habitait rue de Seine furent marqués par l’affaire que voici :  certes Ferdinand était un excellent peintre mais il avait une grande attirance pour les femmes. En 1607, une certaine Isabelle Guérard déposa une plainte auprès du bailli de Saint-Germain-des-Prés affirmant qu’elle était enceinte de ses oeuvres. Il s’ensuivit un procès qui, au bonheur de notre peintre, tourna court. La damoiselle n’avait sans doute pas bonne réputation ou la paternité du trop impétueux peintre était peut-être douteuse puisque l’affaire se conclut devant notaire par un compromis qui n’accordait rien à la génitrice : elle renonçait à toute poursuite et s’engageait à élever seule l’enfant16.

Ce fut sans doute un an après qu’il prit pour femme Marie Ferdinand et lui donna de nombreux enfants: Salomon né en 1609, Louis né en 1612 qui devint un grand peintre, Marie dont la date de naissance est inconnue, Suzanne, baptisée en 1616 qui eut pour parrain Gédéon Tallemant des Réaux, Catherine dont on parlera plus loin, Pierre en 1617 et enfin un dernier fils qui dut mourir jeune17

À la  naissance de son aîné, Ferdinand Elle avait déjà acquis une certaine notoriété puisque l’Hôtel de Ville lui commanda un tableau où devaient figurer ensemble prévôt des marchands, échevins, procureurs du roi et greffiers de la ville. L’œuvre terminée, il reçut 400 livres tournois le 12 août 160918.

Cependant le 6 novembre 1624 fut un jour capital pour lui puisqu’il se présenta devant les notaires Ogier et de Beauvais pour acquérir la maison du 47 rue de Seine.

C’était alors une construction modeste composée d’un corps d’hôtel sur la rue avec cave, cuisine, salle, chambre haute, garde-robe, cabinets et grenier au-dessus. Un second édifice se trouvait derrière avec étable, cabinet, chambre et grenier au-dessus. La cour qui séparait les deux bâtiments avait un puits et un petit appentis servait de cuisine. L’escalier était hors d’œuvre et servait à aller au premier étage des deux corps d’hôtel. Un jardin clos de mur  avec une treille se trouvait derrière comme au temps de Claude André.  Le tout était loué par le sieur Jean Naudin, maître chirurgien.

Le 18 août 1627, un drame éclata dans la famille du peintre : sa fille Catherine s’était laissé conter fleurette par un des élèves de son père du nom de Jean Caspin. Elle était enceinte de ses oeuvres. Horrifié, le malheureux père alla porter une supplique au bailli de Saint-Germain-des-Prés afin de faire enfermer l’auteur de ce forfait. Ce dernier reconnut tout ce qu’on voulut et accepta d’épouser Catherine. Ferdinand Elle était peu rancunier et pragmatique : par le traité de mariage19 il assurait aux jeunes époux nourriture et logement et 50 livres de rente annuelle et perpétuelle.

Bizarrement, moins de 3 ans après, Jean Caspin devint Jean Cassiopin dans les actes notariés. Le charmant forfait ne porta pas, à notre connaissance, ses fruits car leur premier enfant figurant dans les registres du temple de Charenton naquit en 1635.

L’année 1630 fut celle du mariage de Marie, fille de la maison, avec Pierre Barbot, sieur du Jard, un protestant natif de La Rochelle et secrétaire de Pierre Bizet, seigneur de La Barouère,  conseiller au Parlement20 .

Nous ne savons pas grand chose des années qui suivirent  jusqu’à la mort du peintre qui arriva vraisemblablement en 1637. Il  ne reste plus grand chose de son oeuvre. Nous vous en donnons ci-dessous quelques exemples :

Oeuvres de Ferdinand ELLE

Oeuvres de Ferdinand ELLE

Devenue veuve, Marie Ferdinand prit le destin de sa famille en main. Elle commença par distribuer une partie de la succession à ses enfants et  faire construire un corps d’hôtel du côté du fossé entre les portes de Bussy et de Nesle afin de se procurer des revenus. Le bâtiment double en profondeur et de deux travées en long comportait quatre étages avec une petit « donjon »en haut. On y entrait par une porte cochère qui s’ouvrait sur un large passage qui pouvait servir de remise de carosse. Au bout de l’allée on arrivait  dans une cour avec un puits et un petit édifice qui servait d’écurie. En outre, Marie Fredinand avait fait construire dans la cour un bâtiment en aile de trois travées de long et de trois étages, plus un grenier. Il y avait une cave sous le corps de logis de devant et une autre sous l’écurie.

Marie Elle ne tarda point à louer les lieux. Ses premières locataires furent deux veuves. Il s’agissait d’Hélène de Saint-Vertunien, veuve d’Isaac Guesdon, conseiller secrétaire du roi et de Marie Lecocq veuve de Jacques Menous, conseiller du roi et commissaire des guerres et intendant des jardins du roi. Elles louaient le bâtiment sur rue et l’écurie, le tout pour 1 100 livres par an. Bizarement, elles avaient aussi pris à bail la maison du sieur Naudin, voisine de gauche ((à l’emplacement de la rue Jacques Callot)) et demandaient aux deux propriétaires l’autorisation d’ouvrir une porte entre les deux bâtiments à la hauteur du premier étage. La permission leur fut accordée à condition qu’elle remettent les lieux en état à leur départ et d’en assumer la dépense21.

Le cortège des mariages rythmait la vie familiale. On commenca par son fils Louis qui était à cette époque peintre ordinaire du roi. Il épousa Isabelle Dallemagne, fille de Raymond Dallemagne, marchand orfèvre. Parmi les signataires du traité de mariage22. on pouvait remarquer Jean Mestrezat, ministre de la parole de Dieu à Charenton et Charles Martin, peintre et valet de chambre du roi.

Vint ensuite le tour de Louise qui prit pour époux Jacques Barbot, écuyer et membre d’une famille fort connue de La Rochelle. Sa mère lui donna en dot 7000 livres23. La famille du futur ne fut pas en reste : Marie Ogier, la mère du futur époux,  promit de lui donner la somme rondelette de 12 000 livres .

L’année suivante en 1640, la petite dernière, Suzanne, fit ce que l’on appelle un beau mariage. Elle épousa Paul Pineau qui était fils d’un avocat au Parlement dont la famille possédait des terres et de seigneuries en Vendomois. Il reçut à cette occasion la part qui lui revenait dans la succession de son père à savoir la terre et seigneurie de Cunaille et celle de Montravail. En faveur du mariage, Marie Ferdinand donna la somme de 7 000 livres en dot sur la successsion de son père et avancement d’hoirie24.  Les Pineau, eux aussi, s’installèrent rue de Seine.

Enfin, le petit dernier, Pierre,  qui se destinait lui aussi à la peinture, prit aussi femme en la personne d’Anne Cattier, fille de Daniel Cattier, émailleur de terre, et de Marie Greban dont le père était horloger25. Il n’était point allé la chercher bien loin puisqu’elle habitait sur le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle, un peu plus haut en allant vers la Seine26 et qu’elle était une cousine de sa belle-sœur Elisabeth Dallemagne.

La dernière joie de la vie de Marie Ferdinand fut certainement celle de voir son fils Louis entrer à l’Académie de peinture et de sculpture, en compagnie de Testelin et de Samuel Bernard qui lui étaient proches, l’un parce qu’il gravait nombre de ses oeuvres et l’autre parce qu’il était le parrain de son fils.

Lorsque Marie Ferdinand mourut le 15 février 1649, elle laissa six héritiers, quatre filles, Catherine, Marie, Suzanne et Louise et deux fils, Louis et Pierre. Ils décidèrent de faire appel à Mathurin Duruy, architecte du roi, pour procéder à l’estimation des deux maisons et à Me Muret pour procéder au partage27. La maison de la rue de Seine (estimée à 22 000 livres) échut à Catherine, Marie et Louise et celle de la rue Mazarine (prisée 19 000 livres) à Louis, Pierre et Suzanne, épouse Pineau.

La deuxième génération des ELLE

Après le décès de leur père, les enfants prirent le patronyme de FERDINAND-ELLE, sans doute pour honorer leur père.

L’aîné, Louis28 devint un remarquable portraitiste. Il peignait des personnages aux poses élégantes ou transformait ses modèles en divinités. Il avait trouvé en la personne de Fouquet un protecteur dont on retrouva un portrait dans l’inventaire fait après le décès du peintre en compagnie d’une abandondante production (80 portraits et plus de 1200 estampes). Il devint membre de l’Académie lorsqu’elle fut créée en 1648 dont il fut expulsé à son grand chagrin lorsque, en 1681, Louis XIV entreprit de convertir tous ceux de la RPR29. Il n’y rentrera à nouveau qu’après avoir abjuré.

Il épousa en 1637 Elisabeth Dallemagne qui était fille de Raymond Dallemegne orfèvre de son état. Ils eurent six enfants dont  survécurent Jean peintre de son état,   Louis dont nous parlerons plus loin, Judith qui naquit en 1664 et Marie qui était l’épouse de Simon Le Juge, peintre en miniature et habitait à Londres à l’époque de la moert de son père..

La maison de la rue de Seine continua à abriter Louis Elle et sa famille, ainsi d’ailleurs que son frère Pierre, jusqu’en 1652-1653. Ils vinrent ensuite s’installer la maison de la rue des fossés d’entre les portes de Bussy et de Nesle (Mazarine).

Il vécut fort vieux et mourut en 1690. L’inventaire de ses biens ne comptait pas moins de 80 tableaux et un millier d’estampes !30

Quant à Jean Cassiopin, peintre ordinaire du roi, époux de Catherine Elle, il loua en 1649 à ses deux copropriétaires une partie de la maison sur la rue de Seine, l’autre étant occupée par Paul Pineau et sa femme Suzanne Elle. Il transforma la cuisine sur la rue en boutique qui servira, semble-t-il, à la vente des gravures. Mais hélas, il mourut le 29 septembre 1651 laissant trois enfants mineurs : Thomas (23 ans), Louise (15 ans), Ferdinand (9 ans) et Catherine (8 ans) ainsi que Anne, épouse de Paul Greban, maître horloger. La famille vivait fort pauvrement et Jean ne possédait comme vêtements que ceux qui servirent à l’ensevelir. Il laissait 112 portraits de diverses personnes en demi-corps, sans main, et imparfaites qui furent estimés 64 livres, une descente de Croix estimée 16 livres et 921 livres de dettes envers ses beaux-frères…

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Pierre Ferdinand-Elle, le cadet  avait 20 ans en 1637, lorsque son père mourut.  Il était lui aussi peintre ordinaire du roi mais il n’entra pas à l’Académie. L’année 1649 fut pour lui une année noire entre toute : en février, il vit partir sa mère, puis en décembre la petite Marie âgée de 5 ans, puis Paul puis Uranie qui n’avait que 10 jours. Malgré tout il peignait tout ce qui l’entoure : la rue du Pont Neuf, une cuisine, des fruits avec un globe, un corps de garde (peut-être celui de la porte de Bussy), un embrasement, beaucoup de paysages et comme son frère des portraits. Mais son activité de prédilection était les estampes. Il en a été retrouvé quelques-unes que l’on peut voir sur le site de la BNF et dont le trait est admirable. Il mourut le 5 septembre 1665 laissant sa femme Anne Cattier sous tutelle car « elle était tombée en démence ». (A.N. ; M.C. ; VI/405, inventaire des biens de Pierre Elle commencé le 7 octobre 1665)).

La troisième génération

La personne la plus importante de la troisième génération fut Louis, fils de Louis. Pour le distinguer de son père, il prit le nom de Louis Ferdinand-Elle le fils.

Il fut présenté à l’Académie Saint-Luc le 28 mars 1676 par Samuel Bernard . La Compagnie agréa la présentation et ordonna qu’il fasse les portraits de Samuel Bernard et de Thomas Regnaudin. Il les présenta à l’Assemblée plus de 5 ans après, le 5 juillet 1681, et fut agréé Académicien le premier du mois suivant. La grande voie royale s’ouvrait à lui. Hélas, elle se referma immédiatement par un ordre du roi qui, ayant appris que plusieurs peintres académiciens étaient de la religion « prétendue réformée », les frappa d’exclusion. Louis Ferdinand -Elle père et fils faisaient partie de la charrette en compagnie notamment de Testelin et de Samuel Bernard. Nous ne résistons pas au plaisir de montrer le portrait de Samuel Bernard présenté à l’Académie

Marguerite Barbot, petite-fille de Ferdinand-Elle et fille de Marie, épousa Josué Gargoulleau, seigneur des Loges31 protestant et d’une très vieille famille de La Rochelle qui donna à cette ville plusieurs générations d’échevins. Il était un petit-fils d’une Bizet de La Barrouère, ce qui peut expliquer comment ces jeunes gens se connurent puisque le père de la future avait été secrétaire de Pierre Bizet pendant de longues années. Le contrat de mariage fut signé le 19 janvier 1667 devant Me Muret et Me Huart et réunit essentiellement des cousins des deux côtés. Il dut, avec sa femme, abjurer la religion protestante le 7 janvier 1686 et s’installèrent rue de Seine dans un appartement du 1er étage qui se composait d’une cuisine, une antichambre, un petit cabinet attenant et une chambre où il trépassa en 1701. Après son décès, elle partagea son appartement avec la veuve du peintre Gabriel Barbot et Anne Barbot, sa belle-sœur.

Elle mourut en 1720 sans laisser d’enfant. Ce furent donc ses neveux et nièces qui héritèrent sa part indivise dans l’immeuble. Ils étaient au nombre de sept et tous avaient pour grands-parents Marie Elle et Pierre Barbot : Anne, Jean-Baptiste, Jeanne et Jacqueline Barbot, enfants de Gabriel Barbot , sieur du Bouzet et Marie-Suzanne Pierre Barbot, Gabrielle-Suzanne et Charlotte-Ester Barbot, enfants de Jean Barbot, conseiller honoraire du roi au présidial de La Rochelle32.

Les héritiers étaient si nombreux (presque tous issus de s familles Barbot) qu’il n’était plus possible de garder la maison de la rue de Seine . Ils décidèrent de la vendre par adjudication. Celle-ci eut lieu le 5 mai 1725, après une folle enchère, elle fut licité à Jean Gromaire pour la somme de  18 150 livres.

 

Les ELLE et la révocation de l’édit de Nantes

 Avant même la révocation de l’édit de Nantes d’octobre 1685, la famille ELLE entama une période fort difficile.

Louis Ferdinand-Elle le père qui était membre de l’Académie de peinture en fut exclu dès 1681 alors qu’il avait 74 ans. Il refusa d’abjurer pendant 4 ans mais les pressions étaient très fortes et il était âgé. Il finit par céder le 30 décembre 1685. Marie sa sœur, veuve de Pierre Barbot et Jacqueline sa bru en firent de même, précédées par Jean Laurent, son gendre.

D’autres habitants se montrèrent plus coriaces : Simon Le Juge qui n’avait toujours pas abjuré au début de janvier 1686 répondait au commissaire Gazon qu’il ne désirait point changer de religion. Louis Ferdinand-Elle le fils fut arrêté le 2 mars 1686 et conduit à la Bastille. Un ordre d’incarcération fut émis contre Marie, sa sœur et son époux Simon Le Juge mais ils étaient cachés on ne sait où, et ce n’est que le 23 novembre que le célèbre Desgrez les débusquèrent. Marie fut conduite chez les Cordelières de Saint-Marcel puis envoyée au château de Nantes. Elle n’avait toujours pas cédé le 25 novembre 1687 et Seignelay écrivait à M. de La Reynie :

« Ferdinand peintre du Roy, ayant demandé à se charger de sa fille affligée d’un cancer, laquelle a esté conduitte au château de Nantes à cause de son opiniatreté dans la R.P. , je vous envoye l’ordre du roy pour la luy faire remettre après qu’il vous aura donné sur cela les seuretés que vous estimerez nécessaires de prendre de luy. »

 Anne Cassiopin avait, on le sait, épousé Jean Beck. Ils habitaient tous deux rue Mazarine , en face de la rue Guénégaud et leur appartement servait de refuge aux candidats à l’émigration. Leur fille, Constance-Emile, avait réussi dès 1686 à fuir la France pour aller à Amsterdam puis s’installer en Angleterre avec son mari Jacques Barbot. Dénoncé par une voisine au commissaire Gazon, celui-ci le signalait à M. Seignelay qui donna le 4 novembre l’ordre de l’expulser puis de l’enfermer à la Bastille le 15. Elle y resta jusqu’au 29  :

 « Je vous ai donné il y a quelques jours l’ordre du Roy pour faire sortir de Paris un certain nommé Becq, et comme Sa Majesté a depuis apris de plus grandes particularitez de la mauvaise conduite de cet homme , Elle m’a ordonné de vous en envoyer un autre pour le faire mettre à la Bastille , et il est nécessaire que vous le fassiez exécuter aussi tost que vous l’aurez receu en cas qu’il soit encore à Paris , mais s’il estoit sorty, il faudra s’il vous plaist que vous preniez la peine de vous informer de la route qu’il aura prise et que vous me le fassiez scavoir afin que je puisse envoyer après. J’attendray vostre réponse pour en rendre compte à Sa Majesté. Je suis … » 

 Comme M. Beck était souffrant, il n’avait point quitté Paris et fut arrêté avec sa femme le 17 et sa femme conduite à la Bastille. Quant à lui, il resta rue Mazarine sous bonne garde jusqu’au 26. Sur les instances de l’Electeur ils furent expulsés du royaume. Beck malade et sa femme descendirent la Seine à petites journées jusqu’à Rouen, s’y embarquèrent et regagnèrent Berlin où Beck mourut le 2 février 1695 à l’âge de 80 ans. Quant à ses petites-filles fort jeunes, elles furent aussi conduites aux Ursulines .

1725-1783. La famille Gromaire

L’acheteur, Jean Gromaire, était bourgeois de Paris et premier commis au bureau des écuries du roi. Il était veuf depuis mai 1721. Sa femme, Anne Parisot, fille d’un marchand épicier en gros de Paris, lui avait donné cinq enfants :

– Anne-Jeanne qui avait épousé en 1722 Joseph-François Guénard, greffier au Parlement,

– Colombe-Élisabeth avait épousé Jacques Mercier, conseiller du roi et receveur des tailles aux Sables d’Olonne,

– Jean, qui se faisait appeler Gromaire de La Bapomerie, avocat au Parlement,

– Jean-Baptiste-Joseph, prêtre docteur en droit et chantre et curé à Cosne-sur-Loire,

– Marie-Louise qui était encore fille lors du décès de son père en 1750.

La maison qu’il venait d’acheter n’avait subi aucune modification notable depuis 1638 mais elle avait troqué l’enseigne de la Côte d’Andresy contre celle des Ciseaux d’or. La famille n’habita pas rue de Seine. Ils avaient préféré la paroisse Saint-Roch à celle de Saint-Sulpice et firent de l’immeuble une maison de rapport qui leur permettait de toucher 2200 livres par an.

Les affaires marchaient bien pour Jean Gromaire puisque à son décès qui survint le 25 juillet 1750, il se trouvait à la tête d’une belle fortune qui s’élevait à 161 900 livres33.

Ce partage attribua la maison de la rue de Seine à Joseph-François Guénard et à sa femme Anne-Jeanne Gromaire, moyennant une soulte de 29 620 livres envers Marie-Louise Gromaire.

Ce dernier était un personnage assez naïf. Voyez plutôt. Un jour il fit connaissance du sieur Lelièvre, un apothicaire distillateur installé tout près dans l’immeuble qui porte maintenant le numéro 36. Celui-ci avait créé et vendait « Le Baume de Vie », potion magique qui guérissait tous les maux de la terre. Du moins, c’est ce qu’il assurait  dans un savoureux opuscule recueillant tous les témoignages de ses fidèles utilisateurs. Lui, Joseph-François Guénard fut sauvé d’un rhume, d’une extinction de voix et d’une diarrhée. Son fils qui avait la coqueluche ressuscita et quant à sa voisine , elle vit disparaître par enchantement ses dartres.

Le sieur Guénard était premier commis de la chambre aux deniers du roi et ainsi, sous les ordres d’un grand maître de cette chambre il assurait toutes les dépenses de bouche du roi et le paiement des gages de tous les officiers chargés de ce service. Il recevait pour cette charge 1200 livres par an.

Sa femme, Anne-Jeanne ne lui donna qu’un seul enfant qu’ils prénommèrent Jean-Joseph et qui épousa, en novembre 1751, Jeanne-Angélique Haincque de Saint-Senoch , fille d’Alexandre Haincque de Saint-Senoch, intéressé dans les fermes du roi.

La dame Guénard mourut le 30 mai 1773. Comme il ne fut point fait d’inventaire, le père et le filscontinuèrent à posséder en commun la maison de la rue de Seine.

 

 

A SUIVRE



  1. A.N., M.C., ET/VIII/288 []
  2. A.N., M.C., ET/VIII/69, devis d’ouvrage par Tessus du 6/03/1542 []
  3. A.N., M.C., ET/VIII/227, bail par C. André à N. Malle du 20 mars 1557 []
  4. A.N., M.C., ET/XXXIII/172, inventaire après le décès de Marguerite Marteau []
  5. A.N., M.C., ET/XXXIII/179, inventaire après le décès de Me Claude André, 13 mars 1567 []
  6. A.N., M.C., ET/LXI/87, vente par C. André à J. de Saint-Germain du 17 juin 1579 []
  7. Les épiciers, au sens actuel du terme, vendaient des épices alimentaires tandis que les apothicaires-épiciers utilisaient des épices médicinales qui devenaient des drogues. []
  8. A.N., M.C., ET/LXXXIII/231, inventaire après le décès de Jean de Saint-Germain []
  9. Ibid. []
  10. A.N., M.C., LXXIII/231, inventaire des biens de Jean de Saint-Germain-des-Prés []
  11. Selon la Gazette des Beaux-Arts d’octobre 1954 []
  12. Aujourd’hui, rue Visconti []
  13. A.N., Y 140 f°134 []
  14. A.N., Z2/343, inventaire après décès de Charles Helle fait par le bailli de Saint-Germain-des-Prés du 2 mars 1623 []
  15. A.N., M.C., XXXV/191, bail par Pierre Sainfray à Ferdinand Elle du 15 janvier 1614 []
  16. A.N. ; M.C. ; XLIX/195 , compromis du 29 janvier 1607 []
  17. La France Protestante de E & E Haag, 6e édition Tome 6, P 480 []
  18. Ce tableau n’existe malheureusement plus []
  19. A.N., M.C., CV/576, contrat de mariage de Catherine ELLE avec Jean Caspin du 21 août 1627 []
  20. A.N., M.C., CV/579, contrat de mariage Marie Elle avec Pierre Barbot du 22/01/1630 []
  21. A.N., M.C., ET/VI/457 Bail du 18 décembre 1638. []
  22. A.N., M.C. : ET/II/156, 8 novembre 1637. []
  23. A.N., M.C., VI/459, mariage du 16 août 1639 []
  24. A.N.; M.C.;  XLVI/19, mariage du 2 décembre 1640. []
  25. Malheureusement, le contrat de maraige qui figure sur les répertoires du notaire Marreau à la date du 23 avril 1643 n’existe plus []
  26. Voir l’histoire du 21 rue de Seine et 20 rue Mazarine []
  27. A.N. ; M.C. ; VI/281, partage ELLE du 1er juin 1649 []
  28. Louis ELLE était né le 19 juillet 1612 []
  29. Religion Prétendue Réformée c’est-à-dire protestant []
  30. A.N. ; M.C. ; XLV/288, inventaire des biens de Louis Ferdinand-Elle commencé le 10 janvier 1690 []
  31. (Les Loges sont dans la paroisse de Pirmil dans la Sarthe []
  32. Anne, Jeanne et Jacqueline étaient filles, Jean-Baptiste était receveur des gabelles à Boutteville près de Cognac , Marie-Suzanne était veuve de Jacques Dugoust, écuyer, baron de Bouzet et gouverneur du fort de Lapré en l’île de Ré. Quant à Gabrielle-Suzanne elle était veuve de Jean Baptiste Gallon, seigneur de Villeneuve. Charlotte-Ester Barbot, elle, avait épousé Pierre du Pontou, éuyer et capitaine d’infanterie. []
  33. A.N. ; M.C. ; CXXII/782, inventaire des biens de jean Gromaire commencé le 26 août 1750 et  CXVII/783 partage du 19 septembre 1750 []
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