Histoire générale de la rue

 

Le quartier de Saint-Germain-des-Prés a toujours fasciné les touristes, les provinciaux, les étrangers… et les parisiens. Ils sont tous là le week-end, ils vont, viennent, s’arrêtent. Le « résident  » de Saint-Germain-des-Prés voit une véritable marée humaine  investir le quartier. Il enverrait bien au diable vauvert les badauds  qui traînent, s’arrêtent, repartent pour stationner un peu plus loin. Mais bien peu d’entre eux doivent savoir que ces lieux qu’ils aiment tant n’ont pas toujours fait partie de la capitale et qu’il fut un charmant petit bourg dont le joyaux était son abbaye .

L’histoire de Saint Germain des Prés remonte fort loin et si l’esprit des lieux imprègne toujours ce quartier c’est qu’il est enraciné dans son passé. Je n’ai pas échappé à cette fascination. Ayant eu l’occasion de fréquenter bibliothèques, archives et divers centres de documentation, je n’ai pas pu résister au désir et au plaisir de chercher, reconstituer et raconter son histoire.

 

Etrangement nous devons en partie notre quartier à un double assassinat. En effet Childebert, roi de Paris, fonda en 543 une basilique qu’il nomma Sainte-Croix et Saint-Vincent espérant sans doute se faire pardonner les meurtres de ses deux neveux. Pour rétablir l’entière vérité nous devons tout de même rajouter que Childebert avait rapporté du siège de Saragosse les reliques de saint Vincent et de la sainte Croix. Germain, évêque de Paris, le futur saint Germain, lui demanda d’abriter ces précieuses reliques dans une basilique. Childebert obtempéra et ne lésina pas. Qu’elle était belle cette abbaye surmontée d’un dôme en cuivre qui l’enfermait d’une auréole d’or. Comme le veut la coutume, le service de la basilique fut confié à un petit groupe de moines que saint Germain avait fait venir d’Autun, sa ville natale

Pour assurer le repos de son âme et celui des membres de sa famille Childéric demanda que l’abbaye abritât leur sépulture. C’est ainsi que Saint-Germain-des-Prés vit arriver en son sein les dépouilles de Childebert et son épouse Ultrogothe, de Chilpéric et sa femme Frédégonde, de Bertrude, Childeric II et son fils Dagobert – à ne pas confondre avec celui qui met sa culotte à l’envers depuis des temps immémoriaux

Parce qu’il était beau et riche, le monastère exerça une attirance irresistible sur des « barbares venus de l’ouest ». A quatre reprises ils vinrent le piller et l’incendier. L’abbé Gozlin essaya bien de le reconstruire en 861. Las, une nouvelle invasion met fin à ses beaux projets et « Saint Germain la dorée » disparut définitivement. A son emplacement, l’abbé Morand jeta en l’an 1000 les fondations de l’église actuelle qui bientôt fut entourée d’un monastère.

L’abbaye prospéra et se développa.

Plan de l'abbaye au XIVeme siècle

Plan de l’abbaye au XIVeme siècle

Elle accueillit  à son ombre les habitants du bourg Saint Germain sur lesquels elle avait droit de justice et d’impôts.

Les moines aimaient le bon vin et la terre était belle. Des serfs, des hommes libres et des « hôtes » (c.a.d. des étrangers au bourg) vinrent défricher et planter  des vignobles sur les terres du Laas au nord-est du bourg et plus tard sur l’emplacement de notre jardin du Luxembourg.

Saint-Germain-des-Près devint peu à peu un petit village entouré de prairies et de vergers. Chaque maison avait un jardin et une étable, chaque famille cultivait ses légumes.

Philippe Auguste vint vers 1180 troubler le calme de notre village en construisant une enceinte de murailles destinée à défendre sa bonne ville de Paris. L’entreprise était gigantesque. Deux murs entre lesquels on avait placé force moellons constituaient la muraille. Une plate-forme à mur crénelé surmontait le tout. Tous les soixante mètres on avait construit des tourelles de guet qui avançaient sur le fossé.  Des portes en forme de grosses tours de défense permettaient l’entrée et la sortie de Paris. Quelques temps après, l’abbaye imita son voisin et s’entoura aussi de murailles tout de même plus modestes.

La porte de Bussy

La porte de Bussy

Les moines avaient une vue très avant-gardiste sur les possibilités offertes par la position de leur abbaye sur l’axe routier joignant le sud de la France à Paris. Ils  fondèrent vers 1170 la foire Saint Germain .

L’idée était géniale. On arracha quelques ceps de vigne dans le Pré-aux-Clercs. On construisit des petites baraques en bois, démontables. Et à eux la fortune! Du quinzième jour après Pâques et pendant dix huit jours, chaque année ce fut la foule, la fête. Savetonniers, cordonniers y apportaient leurs souliers, les drapiers venaient de Lagny et étalaient leurs tissus chatoyants.  L’abbaye fut en charge du service de sécurité et surveilla cette population cosmopolite de marchands, de chalands, de changeurs, d’amuseurs et de voleurs.

En 1278,  les étudiants de l’Université toute proche firent, comme d’habitude, irruption dans la foire pour chahuter. Cette fois-ci l’affaire était grave. Le tocsin retentit pour convoquer tous les hommes valides du bourg  avec leurs armes. Il y avait des blessés et des morts. La coupe était pleine. Par décision du roi, la foire fut déplacée aux Halles et ne reviendra à Saint-Germain-des-Prés qu’à la fin du XVè siècle

Le monastère avait vue à l’ouest, – c.a.d. devant son porche– sur un vaste terrain  appartenant à l’Université toute proche. Quand les étudiants avaient  « campus» ils venaient s’ébattre -et se battre- dans le Pré aux Clercs. Ils y tenaient même des meetings ! Ce voisinage un peu bruyant n’était pas toujours propice au calme requis dans l’abbaye pour la méditation et la prière.

 Les jours passèrent. La peste, en 1348,  toucha moins horriblement les habitants du bourg que les parisiens, mais tout de même ce fut une dure épreuve.

Nous sommes maintenant à la fin de la guerre de Cent Ans. Et je me prends à faire un rêve éveillé : rêver : je remonte le temps et visite le bourg Saint-Germain avec Philipotte Moussy, la nièce de Claude Moussy, le tuilier qui exerce ses talents rue de Seine. Nous avons  rendez-vous au coin de la rue de Seine et de la rue de Bussy . Elle m’invite à aller dans la rue de Seine vers la rivière.

Regardez sur votre gauche, me dit-elle, c’est la tuilerie de mon oncle, elle appartient à ma famille depuis des générations. Il a une commande importante et tous ses ouvriers sont là .

Fière de son choix,  elle me fait constater que c’est une rue confortable et même luxueuse puisqu’elle est pavée. In petto je pense au pavage XXè siècle du parvis de notre église Saint-Germain grâce auquel les statistiques des jambes cassées depuis 1980 ont pris une ampleur étonnante. Nous croisons de nombreux moines qui se rendent à Notre-Dame .

Au loin sur notre droite, nous apercevons la porte de Bussy, elle est là, sous nos yeux, impressionnante, démesurée à tel point qu’elle peut abriter un locataire. La rue de Bussy est très animée, on y trouve beaucoup de commerces (déjà !). Nous sommes un peu assourdies par le vacarme : on égorge des gorets tout près de là dans la ruelle des Boucheries. Les habitants ont des vaches, des poules et autres animaux domestiques qui se promènent en liberté et qu’il faut éviter. Des cavaliers nous dépassent, sans doute vont-ils à la forge pour ferrer leur chevaux avant de se lancer  dans la plaine de Grenelle.

À notre gauche, c’est la place du Pilori (actuellement le carrefour Mabillon). C’est là que s’élève le pilori de l’abbaye.  C’est un petit bâtiment en forme de poivrière, surmonté d’un toit de tuiles et percé de quatre ouvertures. Dieu merci ! aujourd’hui personne n’est exposé.

Un pilori

Un pilori

Je remarque que la plupart des demeures sont bâties entre cour et jardin. Les  potagers et vergers  attenants sont la règle. La tuilerie Moussy qui occupe le triangle délimité par la rue de Seine, la rue du Colombier et la rue de l’Échaudé est en pleine effervescence car elle a une grosse commande à fournir.

Nous arrivons bientôt sur les bords de la Seine. Des pécheurs viennent y chercher leur repas familial et quelques poissons à vendre à l’abbaye  Ils y trouvent, me dit Philipotte, gardons, ables, carpes, anguilles, brochets et même des saumons ! Au loin le moulin à vent installé sur une île sablonneuse au milieu du fleuve tourne doucement dans la brise..

C’est dimanche et les parisiens qui font bien volontiers la traversée de la Seine en bateau grâce à Mercureau, passeur de son état, viennent respirer  le bon air des rives du bourg. Les ombrages sont là pour vous garantir une journée « à la fraîche ». Mais attention, la nuit venue regagnez  vos rives parisiennes. Ou sinon gare aux détrousseurs, assassins et autres personnes à la mine patibulaire ….

De peur de lasser nos lecteurs, nous quittons là Philipotte et entrons dans l’histoire factuelle de la rue telle qu’elle se présente à nous de nos jours.

Aspect général de la rue avant 1530

 

En 1510, monseigneur Guillaume, abbé de Saint-Germain-des-Prés, s’avisa de bailler à cens1 le lot situé entre les rues de Seine et les fossés de la Ville d’une part, et l’actuel 53 rue de Seine et les quais d’autre part. Le lot mesurait cinq arpents et un quartier. L’heureux élu était l’enlumineur et miniaturiste de Louis XII, Jean Pichore2. Dans le contrat qu’il signa, il promettait de  labourer sa pièce de terre  et de la cultiver si bien que les 50 sols tournois de cens et rente pourraient être pris sur le revenu de la terre au cas où il serait défaillant.

Bail fait par l’abbaye à Pichore en 1510

Mais en 1519, Pichore céda ses droits aux frères de l’Hôtel-Dieu qui désiraient construire un peu plus à l’ouest un hôpital de pestiférés appelé le Sanitat. Ce ne fut pas du tout du goût de l’abbaye qui ne voulait pas que ses terrains soient acensés à un établissement de mainmorte. Ils s’empressèrent de porter l’affaire au Parlement et en 1531 un arrêt obligea les frères de l’Hôtel-Dieu à céder leur terrain dans les trois mois. Gilles Le Maistre, avocat au Parlement, en fit l’acquisition3

En 1530, l’aumônier lotit sa pièce de terre en lots en forme de parallélogramme tout en longueur. Ce lotissement après diverses péripéties donna les immeubles n° 69 à 53 rue de Seine et ceux des 72 à 60 rue Mazarine.

Voici une reconstitution qui permet de visualiser la situation  :

La rue de Seine en 1530

L’abbé vendit donc à Gilles Le Maistre ses cinq arpents et un quartier moyennant une rente foncière et le paiement du cens. Sa candidature remporta les suffrages de l’abbé de Saint-Germain-des-Prés parce que sa famille, d’excellente réputation, comptait un avocat général du roi (son grand-père), un juge et garde de la prévôté de Montlhéry et avocat au Châtelet (son père). Marié depuis 1525 à Marie Sapin, fille d’un receveur général des finances en Languedoc, il avait cinq enfants et lui-même était promis à un brillant avenir. Passé du barreau à la magistrature, François Ier l’avait promu avocat du roi. C’était un orateur hors pair qui savait défendre avec brio les affaires royales et qui eut la fonction suprême de premier président au Parlement

Mais cet homme intègre était rude en affaire et savait magnifiquement défendre ses droits en cas de malversations. Quand il constata que ses 5 arpents et un quartier de terre rétrécissaient comme une peau de chagrin, il porta l’affaire aux requêtes du Palais. En effet, le cardinal de Tournon, abbé de Saint-Germain, avait bel et bien fait élargir à son détriment le chemin des fossés de la Ville. Il avait aussi baillé une portion de sa terre à un certain Nicolas Canivet et avait percé une rue devant la porte de Nesle. Ces messieurs des requêtes du Palais jugèrent qu’élargir le chemin des Fossés paraissait justifié puisque c’était pour le bien public mais ils décrétèrent aussi que Gilles Le Maistre devait recevoir une juste compensation. Le cardinal finit par lui donner, à regret, un arpent et demi de terrain en bordure de la rue de Seine, du côté ouest, le long du petit Pré aux Clercs. L’accord fut signé le 25 septembre 1538 devant les notaires Bastonneau et Maupéou4.

L’affaire enfin réglée, Gilles Le Maistre, imitant l’aumônier de Saint-Germain qui dès 1530 avait loti la partie sud qui lui appartenait, découpa son terrain en longues bandes parallèles et vendit les lots à plusieurs particuliers moyennant rente foncière annuelle et perpétuelle, disposition que l’on retrouve près d’un demi-millénaire après, comme en témoigne ce plan qui met bien en évidence les parcelles :

Plan © Ville de Paris – Direction de l’Urbanisme – 2008.

Pour situer rapidement la personnalité et l’originalité  du personnage de Gilles Le Maistre, nous ne citerons que deux traits marquants de sa vie :

–  on le voyait souvent se rendre assis sur sa mule au Palais. Lorsqu’il se rendait à Fontainebleau pour haranguer le roi,  il ajoutait alors à son équipage, un clerc qui le suivait à pied et une charrette couverte et bien garnie avec de la paille en dedans pour y asseoir sa femme et sa fille.

– Le 9 août 1561, il eut au Parlement une altercation avec le roi de Navarre qui s’en plaignit auprès de Michel de L’Hospital, trouvant ses propos « trop licencieux ». Le 18 août suivant, le premier président reçut des lettres missives du roi  contenant « défense à luy de venir et entrer à ladite court ». C’était un exil pur et simple. Il fut vite réintégré puisqu’un officier du roi ne pouvait être démis, mais ébranlé par cet affront et devenant âgé, il fit son testament le 24 septembre 1562. Et mourut  le 12 décembre de la même année.

Certains affirment que la cause de son décès était autre : les partisans des huguenots étaient entrés dans Paris quelques jours auparavant, bien décidés à en découdre avec la Ligue. Il était connu de tous que le président Le Maistre n’était point un fervent du roi de Navarre, et de là à en conclure qu’il avait eu très peur, le pas fut vite franchi…

Il fut enterré en l’église du couvent des Cordeliers où sa femme lui fit construire un mausolée.

Tombeau (aujourd’hui disparu) de Gilles Le Maistre

 

Finalement,  en 1545 tous les lots compris entre les rue de Seine et Mazarine étaient vendus . Peu à peu, ils s’entourèrent de murailles et des maisons furent construites aussi sur l’autre rive de la rue. On trouvera ci-dessous un plan de reconstitution donnant les noms de la presque totalité des propriétaires.

Plan donnant les noms des propriétaires en 1545

Plan donnant les noms des propriétaires en 1545

À la fin du XVIe siècle, les guerres de religion vinrent ruiner le paysage puisque beaucoup de maisons furent détruites soit par les troupes de Henri IV, soit par les Ligueurs qui donnèrent l’ordre de détruire les maisons afin que l’ennemi ne puisse tirer sur Paris en montant en haut des maisons.

Bâtiments remarquables de la rue

Au début du XVIIe siècle, la reine Margot fit construire son palais en la rue de Seine, près des quais. Elle avait choisit un lieu proche du Louvre,  donc proche de son ancien mari. Il s’étendait sur une superficie de 5424 toises et ses jardins étaient ouverts au public, ce qui fut fort apprécié des Parisiens. Il fut malheureusement détruit après sa mort, alors qu’elle l’avait légué à Louis XIII qui trouva que les réparations qu’il fallait y faire étaient beaucoup trop ruineuses.

Hôtel de la reine Margot d’après le plan de Mérian

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Le duc de Liancourt y bâtit son hôtel entre la rue Visconti et le palais de la reine où vécût le duc de la Rochefoucauld et que fréquenta Madame de Sévigné, Voiture, Pascal. Madame de La Fayette y venait en voisine. Il fut détruit au XIXe siècle et sur une partie de son emprise, on perça la rue des Beaux-Arts.

Hôtel de Liancourt par I. Sylvestre

Hôtel de Liancourt par Israel Silvestre

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Enfin, le collège des Quatre-Nations (aujourd’hui l’Institut de France), fut fondé par Mazarin, pour l’éducation et l’instruction de 60 jeunes nobles des provinces réunies à la France  en 1648 et 1659 par les traités de Westphalie et des Pyrénées. Bien qu’il tourne le dos à la rue pour faire face au Louvre, ce palais donne une magnifique touche architecturale à la rue.

Palais de l’Institut

 

  1. Bailler à cens=le propriétaire devait payer chaque année le cens, une sorte de redevance foncière, à la seigneurie dont il dépendait – en l’occurrence l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés []
  2. A.N. : S2863 3/05/1510, Bail fait à Pichore []
  3. Berty et Tisserand :Topographie historique du vieux Paris. Région du bourg Saint-Germain []
  4. A.N. : S2974 []
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