Le 51 rue de Seine (et les 50 et 52 rue Mazarine)

Le 51 rue de Seine et son jardin

Le 51 rue de Seine et son jardin

Le 51 de la rue de Seine présente sur la rue une façade de style Restauration qui est assez banale à Paris. Seul le bandeau portant l’inscription « Le Roy » au-dessus de la porte cochère et les appuis de fenêtre ornés d’un caducée peuvent poser interrogation au promeneur . Nous dévoilerons plus loin  ces petits mystères.

Ce que le promeneur ne voit pas puisqu’il est caché , c’est le second bâtiment très ancien, magnifiquement restauré en 2011, avec son jardin blotti au milieu des corps de bâtiments avec sa maison aux belles proportions au fond.

Nous vous invitons à partir avec nous à la découverte de son histoire, de ses propriétaires d’origines très diverses. Nous ferons la connaissance d’un président au Parlement alliant simplicité et solennité, d’un trésorier général côtoyant  les grands de son monde. Nous rencontrerons un lieutenant des eaux et forêts, cruel envers les autres et tendre envers sa fille, un huguenot emprisonné sur ordre de Louis XIV, un architecte un peu radin, un pharmacien mélomane qui sut faire un beau mariage…

 

L’histoire commence en 1531 …

1531-1543. Gilles Le Maistre

Le terrain qui est à l’emplacement de cet immeuble fait partie d’un terrain de plus de 5 arpents qui fut vendu à titre de rente foncière par l’abbé de Saint-Germain-des-Prés à Gilles Le Maistre. On était alors en 1531 (voir l’histoire générale de la rue).

Gilles Le Maistre lotit son terrain et vendit le 25 septembre 15431 la portion qui nous intéresse à Philippe de Trépigny2

Extrait du contrat de 1543

 1543 – 1544. Philippe de Trépigny

L’acheteur, Philippe de Trépigny, était marchand bonnetier donc fort riche. Le terrain qu’il avait acquis mesurait 140 toises  et aboutissait d’un bout, du côté des fossés de la ville, à un certain Thomas Hardy et de l’autre sur la rue de Seine. Il s’engageait à rembourser la moitié des murailles que ses voisins Claude André (voir l’histoire des 47 et 49 rue de Seine), Léon de Marzellier (voir le n°53) et Thomas Hardy avaient déjà construites. En outre, il promettait d’y édifier dans un délai de deux ans une maison. Il s’engageait aussi à verser à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés le cens, sorte d’impôt foncier,  qui se montait à 14 deniers oboles et à Gilles Le Maistre 21 livres tournois de rente chaque année, payables par parts égales aux quatre termes de l’année.

L’année suivante, avant d’être obligé de bâtir une maison, il vendit le terrain à un certain Jean Milles.

Où Jean Milles rentre en scène

Nous n’avons pas retrouvé l’acte de vente de Philippe de Trépigny à Jean Milles, mais les comptes de l’abbaye de 1548 indiquent que le propriétaire est Jean Milles « au lieu de Philippe de Trepigny pour sa maison couverte d’ardoise, jardin et lieux ».

Le passage concernant Jean Milles dans les comptes de l’abbaye (A.N., LL1125)

 Devenu propriétaire, celui-ci ne tarda point à y construire une maison3.

Jean Milles,4 que l’on connaît bien par ses écrits, était né à Souvigny dans le Bourbonnais. Il exerça ses talents d’avocat  à Toulouse puis en 1535 au Parlement de Paris où il se montra parfois fort cruel5 .

Il exerça ensuite les fonctions de lieutenant particulier en la cour des Eaux et forêts, au siège de la Table de marbre à Paris avec une extrême cruauté6.

Portrait de Jean Milles illustrant son livre « Pratique fondée et adaptée aux ordonnances » (Google livre)

Ayant rencontré la duchesse de Nemours, comtesse douairière de Genevois, elle lui confia la charge de premier président au Parlement de Savoie7.

On le retrouve en 1551 en France8 :  il loua la maison de la rue de Seine à Jean Forest, avocat au Parlement, et à Edme de Vigne, protonotaire au Saint Siège. On apprend par l’acte que la maison consistait en deux corps d’hôtel, une cour et un jardin. Ses voisins étaient toujours les inévitables Léon de Marzelay et Claude André.((A.N., M.C. : XLIX/280 bail du 18/10/1557)).

Le 18 octobre 1557, Gilles Le Maistre et sa femme Marie Sapin décidèrent de préparer le salut de leur âme. Jean Milles y joua indirectement et involontairement un rôle. En effet, pour s’assurer les prières salvatrices, le président et sa femme constituèrent à l’église Saint-Côme et Saint-Damien, leur paroisse, une «  rente foncière de bail d’héritage à eux appartenant […]  à prendre sur une maison, jardin et lieux qui alors appartenait à Jean Milles […] dont les droits lui avaient été transportés par Philippe de Trépigny».9 rappelait le contrat de bail d’héritage signé le 25 septembre 1543 entre Le Maistre et Trépigny. Il n’y a donc aucun doute : le terrain fut vendu par Philippe de Trépigny à Jean Milles.

Cette rente nous rendra encore de précieux service pour notre recherche puisque le propriétaire successeur de Jean Milles en rachètera les 2/3 aux marguilliers de l’église Saint-Côme et Saint-Damien.

La famille Lhuillier

C’est de façon certaine Jean Lhuillier, banquier expéditionnaire en cour de Rome, qui racheta la maison qu’il alla  habiter car il racheta les deux tiers de la fameuse rente, comme il en avait le droit10. Il était précisé que la fabrique de l’église devait remployer la somme versée afin de continuer la fondation qu’avaient faite Gilles Le Maistre et sa femme. Lorsqu’il mourut le 5 juin 1580, il fit de son neveu Gabriel Lhuillier son légataire universel.

Gabriel Lhuillier était avocat au Parlement et aussi banquier expéditionnaire en cour de Rome. Il s’aperçut assez vite que les marguilliers de Saint-Côme et Saint-Damien n’avaient pas fait de remploi de la somme versée par son oncle pour le rachat de la rente. Il leur demanda une indemnité qui lui fut versée sous la forme de 80 écus d’or soleil.

Quant aux obits et autres messes fondés par Gilles Le Maistre pour le repos de son âme, nous rassurons nos lecteurs : elles continuèrent à être célébrées grâce à ses héritiers qui remplacèrent la rente par une autre qu’ils possédaient sur une autre sur une maison de la rue de Seine, située un peu plus loin vers les quais (voir l’histoire du 31 rue de Seine).

Le seigneur de Malissis

Ce fut probablement vers 1580, à la mort de Jean Lhuillier, que la maison changea à nouveau de propriétaire. La France connaissait alors une période fort troublée puisque nous étions en pleine lutte entre les protestants et catholiques. Le quartier de Saint-Germain-des-Prés abritait de nombreux habitants de la religion réformée et les luttes entre les deux camps étaient féroces. Lorsque Henri IV fit le siège de Paris presque toutes les maisons situées rues de Seine et  Mazarine furent détruites soit lors d’assauts, soit volontairement afin d’éviter que les assiégeants puissent jouir d’une position haute sur Paris. Dans ces conditions, on comprend que les abbés de Saint-Germain n’aient pas bien tenu leurs censiers, cueillerets et comptes ou les aient perdus.

Le cueilleret de l’abbaye de Saint-Germain de 1595 fait mention d’un nouveau propriétaire :

« De Monsieur de Peyrat, thrésorier général de la maison de Monsieur de Montpensier au lieu des ayans cause de feu Me Jehan Lhuillier, banquier, pour une grande maison couverte d’ardoise assise en la rue de Seyne, tenant d’une part audict de Villars, advocat, d’autre part aux héritiers de feu Claude André, aboutissant d’un bout par devant sur ladicte rue de Seyne et par derrière à ________ qui doibt de cens chacun an ledict jour sainct Remy 15 solz »

Le cueilleret de 1595 . Extrait concernant Peyrat.

Mais nous savons, grâce à la rente constituée par Gilles Le Maistre qu’un autre propriétaire s’est intercalé entre Lhuillier et M. de Peyrat. Il s’agit de Mathieu Martin, valet de chambre du roi de Navarre, seigneur de Malissis et de Léglantier. Il était aussi gouverneur de la Capelle et soutenait Henri IV contre la Ligue. Lorsque les espagnols vinrent faire le siège du fort, seul, sans le secours des armées du roi qui ne put le joindre,  il dût se rendre… La forteresse resta aux mains des ennemis jusqu’en 1598 mais il ne vit pas cette victoire puisqu’il mourut de la peste à Paris le 21 juin 159611. Sa veuve, Madeleine de Lamanny, devint gouvernante du dauphin Louis XIII.

Ils avaient eu au moins deux enfants. Le premier qui s’appelait Mathieu eut une courte et belle carrière militaire. Le deuxième était une fille, Anne, qui épousa François Tardieu, seigneur de Melleville, conseiller du roi et général en sa cour des aides

Cependant, comme la dame de Malissis ne payait plus depuis 1588 la rente aux marguilliers de Saint-Côme et Saint-Damien,  la maison de la rue de Seine fut saisie et mise en vente aux criées du tribunal civil du Châtelet qui la décrivait ainsi : « masure ou maison en ruyne size aud lieu de la rue de Seyne qui consistoit en ung corps de logis contenant salle, cuisine, chambres haultes, grenier, puis, autre corps de logis sur le devant consistant en estable, bucher, chambre haulte, gallerye, court au millieu des deux, jardin derrière et maintenant en masure seullement et ruynes de fondz en comble». Les voisins étaient maintenant les héritiers de Christofle Lamonyeux12 d’une part et la veuve de Pierre Lecourt, d’autre part. La maison fut adjugée le 7 mai 1603 à François Peyrat.

 

1603-1656. La famille Peyrat

François Peyrat acquit donc pour la modeste somme de 2500 livres et par adjudication au Châtelet, le terrain qui ne contenait alors qu’une ruine.

Il compléta son domaine en achetant  le 27 mars 1610 une maison située sur les fossés d’entre les portes de Buci et de Nesle, derrière la sienne, qui appartenait à Roland Le Duc, maître couvreur de maison et Guillemette Landormy, sa femme. Ces derniers avaient acquis le 7 décembre 1599 pour 70 écus soleil de Jean du Tillet et Marie de Lavergne sa femme, descendante de Gilles Le Maistre la ruine qui restait sur les anciens lieux… Roland Le Duc la rebâtit de neuf et la couvrit d’ardoise. Elle avait un corps d’hôtel de deux étages sur la rue, avec un petit donjon au-dessus, une cour dans laquelle se trouvait une écurie et un garde-manger. Un jardin derrière avec quelques treilles complétait les lieux. Ses voisins étaient à droite M. Lusson, médecin, et à gauche M. Peyrat.

En effet François possédait à cette date une maison derrière le 51 rue de Seine (il s’agit du 52 rue Mazarine) comme le prouve le bail de la maison qui était située derrière la sienne sur les fossés d’entre les portes de Buci et de Nesle et qui se composait d’un corps d’hôtel, deux petites cours et « une étable à chevaux ». Le locataire était Philippe Durant, maître écrivain de son état. Il payait 300 livres par an.

Sur le cueilleret de  1628, on découvre qu’il était devenu propriétaire de quatre maisons : l’une donnait directement sur la rue de Seine par une porte cochère, la seconde, plus grande, se situait entre cour et jardin (le forme le 51 rue de Seine) et enfin les deux autres étaient derrière et avaient leurs entrées rue  des fossés d’entre les portes de Nesle et de Bussy (Ce sont les 50 et 52 rue Mazarine).

François Peyrat13 avait épousé en 1595 Philippe Le Ragois, fille de Bénigne Le Ragois, en son vivant notaire et secrétaire du roi et de Marie Saulcier. Elle était aussi la sœur du célèbre Claude Le Ragois, seigneur de Bretonvilliers. De leur mariage naquirent six enfants :

– Charlotte qui épousa en 1614 « noble homme Christian Yoland »,

– René, écuyer et seigneur de Sallange,

– Jacques, conseiller du roi et contrôleur général des rentes de la ville de Paris qui épousa Charlotte Petit dont il eut une fille, Angélique,

–  Claude, seigneur de La Boullaye, contrôleur des rentes,

– Madeleine qui s’unira à Jacques Mérieult, seigneur des Parquets,

–  Jean, seigneur et baron de La Redorte.

François Peyrat exerçait la fonction à la fois considérable, importante et lucrative de trésorier général du duc de Montpensier, cousin du roi Henri IV et de surcroît l’homme le plus fortuné de France.

En 1607, François Peyrat fit une acquisition très importante et forte de conséquences pour lui. Il s’agissait du magnifique château de Boumois situé à Saint-Martin-de–la-Place près de Saumur avec la châtellenie, les fiefs, terres et dépendances. La vente fut signée le 30 janvier 1607 devant  deux tabellions de Tours. Ses vendeurs étaient Charles de Thory et Suzanne de Contour. René de Thory, aïeul de Charles, l’avait fait construire à 500 m du château fort primitif.

Portrait du duc de Montpensier

Au début de l’année 1608, la tristesse se répandit à la Cour parce qu’on désespérait de la vie de Henri de Bourbon, duc de Montpensier. À la suite d’une blessure reçue au siège de Dreux,  il était devenu squelettique et se nourrissait exclusivement de lait de femme. Sa femme, Henriette-Catherine de Joyeuse, lui avait donné une fille unique que le roi voulait marier au duc d’Orléans, elle n’avait alors qu’un an.  Sentant qu’il vivait ses derniers jours, Henri IV voulut assurer le mariage par un contrat qu’il fit signer par le duc le 14 janvier. Un mois après le duc de Montpensier mourut et Henri IV lui fit des funérailles magnifiques à Notre-Dame le 21 mars où le cortège de deuil entra, précédé de 120 pauvres vêtus de noir tenaient des torches allumées, suivis par les valets de pied et pages du duc, tous ses officiers, intendants et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels était François Peyrat qui, sans doute éprouvait une grande tristesse, sentiment certainement mélangé d’inquiétude pour son avenir.

Il fut assez vite rassuré sur ce dernier point puisque le 7 juin 1608, il recevait une lettre de jussion de Henri IV qui le nommait  tuteur onéraire de Marie de Bourbon, fille unique du duc de Montpensier. Les lettres furent entérinées au Parlement le 10 juin suivant.

 

Lettre de jussion pour François Peyrat

La mystérieuse mort de François Peyrat

En octobre 1612, François Peyrat et son épouse, Philippe Le Ragois,  se rendirent en leur château de Boumois. Il y séjourna juqu’au dimanche 21 octobre. Ce jour-là, il y avait beaucoup de monde au château et le curé de Saint-Martin-de–la Place qui ne connaissait pas  encore M. Peyrat vint lui rendre visite après vêpres. Le lendemain, il leur fit envoyer par un de ses écoliers des citrons et des oranges pour remerccier les nouveaux châtelains. Le jeune garçon en revint en bégayant d’émotion, tantôt disant qu’il avait vu M. Peyrat malade au lit, tantôt disant qu’il était mort. Affolé, le bon curé se rendit à Boumois où on lui rapporta qu’après avoir fort bien soupé la veille, le sieur de Boumois s’était couché. Le lendemain son serviteur chauffa longuement sa chemise espérant que son maître se réveillerait tôt le matin comme il l’en avait averti. À 9 heures passé, la dame de Boumois se décida à rentrer dans la chambre de son mari et, tirant les rideaux, elle le vit si blême qu’elle en fut toute tremblante. Sortant de la chambre comme elle pouvait, elle fit quérir Me de Petitboys , avocat à Saumur et sénéchal du lieu. Au grand désespoir de sa femme, il constata qu’il avait expiré . Le lendemain, donc le lundi, on envoya chercher des médecins et des chirurgiens de la ville qui ne voulurent ouvrir le corps que le lendemain. Ils ne trouvèrent rien d’anormal : « il étoit décédé en dormant, sans avoir goûté la mort, ce qui était fort étrange pour un homme aussi fort et en bonne santé ». Le corps du défunt fut embaumé et mis en un cercueil tandis que ses entrailles étaient placées dans une fosse de la chapelle du château. Le samedi suivant arriva Bénigne Le Ragois, sieur de Bourneuf, qui était le frère de la veuve. Il envoya quérir médecins et chirurgiens à

Le château de Boumois près de Lemeré

Tours pour faire visiter le corps du trépassé car il avait le sentiment qu’il avait été empoisonné. Ils ouvrirent le corps  et le trouvèrent tout putréfié et donnèrent d’autres raisons à sa mort14… mais on ne sait lesquelles. Cependant il faut préciser que sa femme se plaignit tout le reste de sa vie de douleurs inexpliquées et apparues à cette date et demanda dans son testament qu’on ouvrit son corps 24 heures après sa mort.

Il fallait maintenant à la malheureuse jeune veuve prendre en mains son destin et celui de ses jeunes enfants. Son premier soin fut de vendre le château dont l’acquéreur fut Me René Gaultier, conseiller du roi et avocat en son grand conseil. Elle en reçut plus de 34 000 livres15.

Marguerite de Lorraine

Marguerite de Lorraine

Elle loua ensuite le corps d’hôtel de la rue de Seine entre cour et jardin « à haulte et puissante princesse madame Marguerite de Lorraine, toute nouvelle veuve de « hault et puissant prince monseigneur François de Luxembourg, duc de Piney et pair de France pour la coquette somme de 1200 livres16.

 

Philippe Le Ragois déménagea alors pour habiter l’un de ses deux immeubles de la rue Mazarine. La duchesse ne resta pas longtemps locataire des lieux  puisque Philippe Le Ragois les reloua, le 17 mars 1615, à Martin Martineau, baron de Thuré et seigneur de Grand Pouillé et de la Tour de Pouillé, conseiller secrétaire du roi.

Ratification du bail par Marguerite de Lorraine dont la dernière phrase est « Fait et passé en lad maison en lad rue de Seine en laquelle lad dame princesse est demeurante, déclaré aud contrat led jour et an susd »

En  1630, Philippe Le Ragois perdit sa mère, Marie Saulcier,  veuve de Bénigne Le Ragois, qui laissait à ses cinq enfants une petite fortune et en particulier deux maisons rue de Seine, en face de l’hôtel de La Rochefoucauld (voir les n°27 et 31 rue de Seine) et rue Mazarine. L’une d’entre elles (le n°27 actuel), qui avait son entrée rue de Seine et une issue sur les fossés d’entre les portes de Bussy et de Nesle, fut attribuée à notre veuve dans le partage qui suivit17 .

En l’année 1648, la veuve de François Peyrat fit son testament. Au-delà des dons habituels que l’on trouve dans ce genre de document, elle y fit deux demandes étranges. La première était qu’on fit « une petite charité » à trois jeunes enfants qui portaient le nom de Le Ragois et qui étaient les enfants de Claude Le Ragois, «mor an prison». La deuxième était  qu’on ne touchât pas à son corps mort pendant 2 jours et qu’ensuite on l’ouvrît afin de voir de quel mal elle souffrait depuis si longtemps…18

Extrait du testament de Philippe Le Ragois, épouse François du Peyrat

Elle mourut le 15 mars 1649.  En 1650, les enfants firent appel à un expert pour partager les immeubles des rues de Seine et Mazarine19 . Le procès-verbal très détaillé qui fut fait nous permet de visiter les immeubles.

Le 51 rue de Seine en 1649

 Le corps de  logis  donnant sur la rue de Seine comportait trois travées de long et deux étages en plus le rez-de-chaussée dont un lambrissé et un petit grenier au-dessus, le tout couvert d’ardoise. Deux boutiques encadraient la porte cochère qui servait d’entrée à la grande maison entre cour et jardin. Sous les boutiques étaient deux berceaux de caves auxquels on accédait par une descente droite. Ayant franchi la porte cochère, on arrivait dans une cour dont chaque côté avait un escalier hors d’œuvre et deux étages de galeries couvertes d’ardoises qui desservaient à la fois le grand logis de derrière et le bâtiment sur rue. Sous ces galeries, on trouvait un cabinet d’aisance. Sous la galerie de droite on avait aménagé un hangar qui servait de remise de carrosse. La maison sur rue fut prisée 8000 livres.

Au fond de la cour, on trouvait le grand corps de logis entre cour et jardin qui comportait trois grandes travées de long sur un rez-de-chaussée et deux étages. Derrière, le jardin était décoré de parterre de buis (déjà) et d’arbres fruitiers. Au fond, un puits servait à la fois au jardin et à une des maisons située sur le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle (rue Mazarine). Le tout fut estimé à  24 000 livres.

La maison située à main gauche (l’actuel 50 de la rue Mazarine) avait trois travées de long avec, au rez-de-chaussée, une cuisine sur la rue, une « sallette » sur la cour avec une allée de passage à côté ainsi qu’une porte cochère qui servait de boutique. Au-dessus, deux étages étaient desservis par un escalier hors d’œuvre. La maison était construite sur deux berceaux de caves voûtées. Derrière, dans la cour, on avait bâti un logis en aile de deux travées de long et d’un étage au-dessus du rez-de-chaussée.  Ce dernier comportait une écurie, une cuisine, une salle à côté de la porte de la cave.  Un puits était dans la cour et une galerie conduisait au premier à un siège d’aisance. L’expert estima cette maison à 10 000 livres.

La deuxième maison, donc l’actuel 50 rue Mazarine, était à l’enseigne de L’Image Sainte-Barbe. De deux travées de profondeur et couverte d’ardoise, elle s’élevait sur deux étages au-dessus du rez-de-chaussée qui ne comprenaient chacun une chambre et une petite garde-robe. Un  appentis dans la cour cachait le siège d’aisance et deux autres plus grands servaient d’écurie. Un passage entre eux conduisait au puits du jardin de la grande maison de la rue de Seine. Le tout fut prisé à la modeste somme de 6 000 livres.

            Le partage de la succession fut signé le 27 juillet 1650. Il attribua à Claude Peyrat, seigneur de la Boulaye, le corps de logis sur la rue de Seine, celui du jardin échut à sa sœur Magdeleine Peyrat, veuve de Jacques Mérieult, seigneur des Parquets.  Le bâtiment du 52 rue Mazarine alla à Angélique Peyrat, petite-fille de Philippe Le Ragois qui était encore mineure. Jean Peyrat eut pour sa part l’autre bâtiment sur les fossés de la ville. Quant à René Peyrat, il renonça à la succession, se contentant de la maison située plus loin dans la rue de Seine que lui avait donnée sa mère en avancement d’hoirie.

En 1655, Jean Peyrat, baron de la Redorte, fit une véritable opération immobilière. Il racheta à son frère Claude, seigneur de La Boulaye  la maison qui donnait directement sur la rue de Seine pour 8000 livres. Sa sœur, Madeleine Peyrat que sa mère qualifiait à juste titre dans son testament de « pauvre », était étranglée de dettes et lui vendit le même jour pour 24000 livres la grande maison entre cour et jardin. Les deux cessions furent signées le 5 octobre 1655. Le 11 du même mois, il racheta pour 6000 livres à Angélique, sa nièce, et à son mari la maison à l’enseigne de L’Image Sainte Barbe. Il se trouva ainsi propriétaire de la totalité des maisons situées sur les parcelles du 51 rue de Seine et des 50 et 52 rue Mazarine.

Louis Edouard Olier, locataire du 51 rue de Seine

Louis Edouard Olier, locataire du 51 rue de Seine

L’année suivante, il loua moyennant 1000 livres par an la maison entre cour et jardin y compris la cour, le jardin, le passage de la porte cochère et toutes les appartenances et dépendances à un prestigieux personnage. Il s’agissait de Edouard Nicolas Olier, conseiller du roi et grand audiencier de France, donc premier officier de la grande Chancellerie.

Continuant et perfectionnant son opération immobilière, il céda à un certain Louis Gervaise et à son épouse pour 33 0000 livres les deux bâtiments de la rue de Seine20  Le 1eroctobre, il échangea la maison du 52 rue Mazarine contre 500 livres de rente annuelle rachetable 9000 livres. Le preneur était le sieur Colonia, seigneur du Cormier et gentilhomme de la chambre de la duchesse d’Orléans, et à sa femme Claude de Rhingrave. Le même jour il cédait la maison à L’Image Sainte Barbe de la rue Mazarine à René Lebret, sieur de La Fresnaye et à Anne de La Motte sa femme. En échange il recevait 200L de rente annuelle et 2500 livres de soulte. Cette dernière maison (50 rue Mazarine) ne fut jamais récupérée par les propriétaires successifs du 51 rue de Seine, ce qui ne fut pas le cas du 52 rue Mazarine comme on le verra plus loin.

1658-1741.  La famille Gervaise

Louis Gervaise était un bourgeois de Paris, marchand linger, huguenot de surcroît, situation qui se révèlera très inconfortable au temps de Révocation de l’Edit de Nantes. Il avait pour épouse Marguerite-Marie Desfresnes. Le couple vivait dans leur maison de la rue de Seine des jours heureux et bientôt on fêta l’arrivée au foyer d’un garçon, Louis, puis d’une fille, Marguerite-Marie qu’ils eurent la satisfaction de marier  à Isaac Le Mosnier, secrétaire des finances du duc d’Orléans.

 Assez vite, le nouveau marié prit l’habitude d’emprunter à son beau-père de l’argent. Par exemple, 1000 livres pour investir dans la conversion du fer en acier l’année de son mariage puis sept ans après, 1 800 livres pour s’offrir un carrosse et des chevaux . Une fois son beau-père à Londres, ce fut à sa belle-mère qu’il s’adressa pour lui demander 500  livres. Enfin, un dernier prêt (de 500 livres) fut demandé par sa femme en 1688…

Les époux Gervaise, soucieux de mettre en ordre leurs affaires, vinrent chez leur notaire rédiger leur testament. Après avoir recommandé leur âme à Dieu, ils revinrent rapidement aux biens terrestres en léguant à chacun de leurs dix filleuls 60 livres «pour apprendre un mestier» ; 300 livres furent attribués à leurs trois neveux et nièces, à délivrer le jour de leur mariage ; à leur fils Louis, ils léguèrent 40 000 livres, sans doute pour compenser la dot donnée à leur fille.

Les affaires marchaient bien chez les Gervaise puisque lorsqu’il passa la main à son fils, l’inventaire des marchandises, fait en 1675, s’élevait à la somme confortable de 46 195 livres.

Cependant le malheur ne tarda pas à fondre sur eux. En 1685, Louis XIV révoqua l’édit de Nantes. En tant que huguenots et comme tant d’autres protestants, les époux Gervaise subirent  la vindicte du roi (leur fils Louis avait gagné l’Angleterre avec sa femme Jacqueline Mariette dès 1681). Le Dictionnaire du Protestantisme nous informe que « Louis Gervaise, marchand linger était un ancien de l’église de Paris. Son grand âge (70 ans) ne le fit pas excepter de la mesure qui frappa ses collègues. Trois jours après la révocation, il fut convoqué par La Reynie qui devant son refus d’abjurer exila le père à Gannat par une lettre de cachet  le 10 novembre 1685. Annihilé par tant de mauvais traitements, le pauvre vieillard abjura. Il fut alors transféré au couvent de Saint-Magloire. Désespéré d’avoir cédé, il se prépara à prendre la fuite mais il fut à nouveau arrêté et conduit à l’Oratoire de la rue Saint-Honoré le 10 novembre 1686. L’année suivante, on l’envoya dans le couvent de Lagny et comme il se montrait inflexible, il fut conduit au château d’Angoulême et on saisit les loyers de la rue de Seine pour payer la pension. De guerre lasse devant tant d’opiniâtreté, on l’expulsa du royaume en 1688. Il se retira à Londres près de son fils qui, non moins zélé pour la religion évangélique, s’y était enfui avec son beau-père, Isaac Mariette, et toute sa famille. Louis XIV lui confisqua tous ses biens, au grand désespoir de sa femme.

Le château de Gannat à l’heure actuelle

Marguerite-Marie, femme d’Isaac Le Mosnier,  ne donna pas le même exemple de constance dans ses croyances religieuses. Elle abjura en même temps que sa mère. Son mari avait une bonne place auprès du duc d’Orléans, il la préféra à sa religion et suivit l’exemple de sa femme et de sa belle-mère. Louis XIV dans sa grande mansuétude, leur restitua leurs biens par un brevet daté du 26 octobre 1688.

La dame Gervaise mourut rue de Seine en mars 1694.21. Des dispositions testamentaires prises par dame Gervaise firent de ses deux petites filles Marie-Marguerite et Anne Le Mosnier-Duquesne les propriétaires de cette maison. Selon l’inventaire qui fut fait après le décès de leur mère, celle-ci occupait alors avec ses filles un appartement au premier étage du bâtiment entre cour et jardin qui se composait d’une antichambre et d’une petite pièce attenante occupée par la cadette, d’une cuisine et d’une petite pièce  qui avaient vue sur cour, une salle donnant sur le jardin ainsi qu’un cabinet qui servait de chambre à l’aînée avec une fenêtre sur le jardin, enfin une chambre qui se situait, selon les termes exacts de l’inventaire au rez-de-chaussée du premier étage  ((Il existe encore actuellement un petit escalier qui joint directement le 1er étage au « demi-étage » sur jardin.

Marie-Marguerite se maria l’année qui suivit la disparition de sa mère avec noble et illustre seigneur messire Joseph Charles Hyacinthe, comte de Raxy, seigneur de Flassans

Les déclarations du 25 juin 1721 au terrier de l’abbaye de Saint-Germain-des Prés par Anne et sa sœur Marie-Marguerite nous confirment qu’elles avaient partagé la maison un peu à la façon des Peyrat : l’une avait le corps de logis sur la rue et l’autre celui qui est entre cour et jardin. Seule Anne y demeurait. Sa sœur habitait rue Taranne, tout près de là.

Quand Anne mourut, la comtesse de Flassans, sa sœur, devint seule propriétaire.

En 1741, la moitié du corps de logis sur la rue était occupée par un aubergiste qui vraisemblablement n’y exerçait que sa profession puisqu’il demeurait rue Champfleury. L’autre moitié était baillée à un maître chaudronnier. Quant au rez-de-chaussée à droite du corps de logis entre cour et jardin il était loué par un maître à danser ainsi qu’une place dans l’écurie pour un cheval et une autre dans la première cour pour une chaise à porteur ! C’était, dit-on, les seuls locataires en 1741 mais le comte et la comtesse de Flassans qui demeuraient alors dans l’immeuble occupaient le reste.

Hélas, le comte était très endetté, à tel point que le 3 décembre 1739, il faisait donation de sa maison au sieur de Breguet pour payer ses dettes. Quelques mois après, le 10 mai 1741, le sieur Bréguet se désistait de la donation et finalement le 12 Mai 174122.

Comme on le verra par la suite, malheur lui en prit car le sieur Catherinet était mauvais payeur.

1741-1764. Le sieur Catherinet

Jean-Baptiste Catherinet, seigneur de Vennevaux et substitut du procureur au Parlement de Paris, possédait et habitait la maison de la rue Mazarine qui était au bout du jardin et qui porte actuellement le numéro 52. Il l’avait héritée de sa mère, Jeanne Marie Van Mirt, veuve de François Catherinet. C’est le sieur de Colonia, son oncle, qui lui en avait fait donation « à cause des bons soins qu’elle lui avait prodigués ».

 Pour le sieur Catherinet il était tentant de posséder presque l’intégralité de la propriété telle qu’elle était du temps des Peyrat.

Lors de la vente, la propriété de lu 51 rue de Seine était décrite de la façon suivante : à l’enseigne de l’Hôtel de Nîmes, elle consistait en deux corps de logis, l’un  sur la rue de Seine avec cour derrière et l’autre entre cour et jardin. Une petite cour avait été aménagée pour accéder à deux pavillons en aile de chaque côté. Le jardin  aboutissait à la maison du sieur Catherinet et à celle de la veuve Pilot qui avaient toutes deux leur entrée rue Mazarine. La dame Pilot avait la jouissance d’un puits situé au fond du jardin de la rue de Seine (elle était donc au 50 rue Mazarine).

            Cette description est fort intéressante, d’une part parce qu’elle fait allusion pour la première fois à des pavillons sur le jardin et d’autre part parce qu’elle coïncide bien avec le plan de 1822 qu’en a fait l’architecte Bergevin, le propriétaire de l’époque.

Hélas, le sieur Catherinet avait été trop gourmand, il était endetté jusqu’au cou et n’arrivait même pas à payer la maison. Pour parer le coup, il passa un accord avec le comte de Flassans selon lequel il rembourserait une partie de sa dette sous la forme d’une rente. En outre il donnait au comte et à la comtesse de Flassans un appartement au deuxième étage de sa maison de la rue Mazarine et leur assurait nourriture, chauffage, le blanchissage et « tout besoin de la vie tant en santé que maladie, le tout pendant la vie et jusqu’au décès dudit seigneur de Flassans ».

 Apparemment les affaires de Catherinet ne s’améliorèrent guère dans les années qui suivirent : après sa mort, ses créanciers saisirent les maisons de la rue de Seine et de la rue Mazarine et le 10 février 1764 ses biens furent vendus par ses créanciers moyennant la confortable somme de 121 500 livres au sieur Anglekot et à dame Chevry, sa femme en secondes noces.

1764-1822. La famille Anglekot-Dugast-Bergevin

A l’occasion de cet achat, le sieur Anglekot, marchand tailleur, fit une déclaration au terrier de la censive de l’abbaye de Saint Germain des Prés qui nous apporte quelques nouveautés. Ainsi, le bâtiment entre la cour et le jardin comprenait alors une aile de chaque côté. Si le corps de logis entre la cour et le jardin était toujours double en profondeur, le bâtiment sur rue était simple en profondeur, ce qui encore le cas aujourd’hui. Les deux constructions avaient plusieurs étages de chambres. Le grand jardin était maintenant séparé de l’immeuble de la rue Mazarine par une grille.

Plan du 51 rue de Seine de 1757

Plan du 51 rue de Seine de 1757

De son second mariage, le sieur Anglekot eut deux enfants : Albert-Henri et Françoise. Il ne vécut pas longtemps avec sa famille au 51 rue de Seine puisqu’il décéda quatre ans après l’avoir achetée. Sa seconde femme, Françoise Chevry, devint alors propriétaire des maisons des rues de Seine et Mazarine. Devenue veuve, elle demanda à deux architectes experts de faire une visite et une estimation des maisons des rues de Seine et Mazarine. Le procès-verbal d’expertise daté du 20 mars 1757 ((A.N. : Z1j 908, 20 mars 1757)) nous révèle plusieurs points fort intéressants : la maison sur rue qui était simple en profondeur avait 5 fenêtres sur la rue. Il comportait 3 étages carrés et un quatrième « en galetas » et une pointe de grenier au-dessus (comme maintenant). Au derrière, à gauche, se trouvait un édifice de même élévation avec en continuité une remise surmontée d’une terrasse et 5 étages de cabinets moins saillants. Dans l’angle à droite de la cour, un autre édifice contenait une cage d’escalier qui desservait le bâtiment sur rue (c’est le cas actuellement). Dans son prolongement, on trouvait un édifice en aile d’un étage au-dessus du rez-de-chaussée et au-dessus deux étages de cabinets moins saillants. Au fond de cette cour, le second corps de bâtiment était double en profondeur et élevé d’un rez-de-chaussée, de trois étages carrés et d’un 4e en attique. Derrière cet édifice on trouvait une deuxième cour et un jardin dans lesquels, à droite et à gauche il y avait deux ailes de même élévation.

Le troisième et dernier corps de logis se situait rue Mazarine. Il était séparé du jardin par une grille en fer et composé d’une cour avec à droite et à gauche deux édifices en aile, élevés de 3 étages et d’un 4e en mansarde. Au fond de cette cour se trouvait le bâtiment sur la rue Mazarine à quatre croisées sur la rue. Lorsqu’elle décéda, son fils fut l’unique héritier puisque la fille avait disparu avant sa mère. À la mort d’Albert-Henri en 1783, il ne restait plus qu’une héritière, sa nièce, Marie. Un magnifique plan commenté accompagnait le procès- verbal. Nous l’avons reproduit ci-dessous.

Françoise Dugast qui était fille de Thibault Dugast, « maître en l’art de peindre » à Laval. Cette demoiselle vint s’installer en la maison de la rue de Seine et épousa en 1784 le sieur Bergevin qui était un des locataires de l’immeuble.

Louis Catherine Bergevin était fils d’un marchand de drap de Blois. C’était un architecte de talent puisqu’il construisit l’hôtel du vicomte et la vicomtesse de Faudoas, rue Bailleul qui est encore qualifié « du plus bel hôtel de style Louis XVI». De même, il eut pour cliente la marquise de Créquy à qui il prêta 7350 livres représentant le coût des travaux et de ses honoraires d’architecte. C’était en 1790 à l’aube de la révolution. Le remboursement ne devait intervenir que 5 ans après. On peut se demander s’il récupéra son argent … Mais revenons au mariage de Françoise Dugast avec Louis Catherine Bergevin. Le contrat  fut passé devant maître Bancal-Desissards  ((A.N., M.C. : LVII/571 contrat de mariage du  24/11/1784)), il stipulait une donation entre vifs . Dans un autre article, l’immeuble de la rue de Seine y est évoqué dans des termes peu rassurants sur son état, comme on peut en juger :« La demoiselle future épouse considérant que l’ancienneté de la construction de «ladite maison rue de Seine […] et que les réparations, augmentation et changemens (sic) qu’il  pourra être nécessaire d’y faire pendant son mariage, exigeront de la dépense et en outre  des soins extraordinaires qui regarderont seul ledit sieur son mari ». Si son époux lui survivait sans enfant, le mari aurait la maison pour la somme de 80000 livres « et en cas contraire pour la somme de 160 000 livres. Madame Bergevin mourut le 7 juin 1786 sans laisser d’enfant. Sa mère recueillit la totalité de la succession puisqu’il n’y avait aucun autre héritier. Mais il en surgit un quelques années après ! C’était Claude Etienne Pasquier, marchand tanneur au Mans. Entre-temps, M. Bergevin réclama de conserver les maisons moyennant la somme de 80 000 F (comme l’y autorisait son contrat de mariage).  Il dut s’en acquitter auprès de ce lointain parent et devint propriétaire à part entière des deux maisons.

Il entreprit alors un autre combat concernant les droits à payer. Puisqu’il avait l’usufruit, il n’était redevable, disait-il, que de la moitié des droits alors qu’on les lui réclamait sur la totalité. Il se battit comme un beau diable et l’affaire fit grand bruit. Mais il n’obtint pas gain de cause23.

Le premier thermidor de l’an VI (19 juillet 1798), il vendit la maison du 52 de la rue Mazarine (qui portait alors le n° 1556) à un certain sieur Aumond ainsi qu’une langue de terrain, prise sur le jardin, mesurant 1 m 95 de profondeur sur toute la longueur de la maison24. La vente de ce minuscule bout de terrain sera bien préjudiciable aux futurs propriétaires de la rue de Seine puisque le bâtiment qui se construira plus tard au fond du jardin, sera profond de 2 mètres au lieu des 3m95 qu’il aurait pu avoir.

Le 19 floréal an X, il loua à un certain Pierre Gaillard, pharmacien de son état,  la totalité des bâtiments sur rue du 51 rue de Seine qui portait alors le numéro 1464. Le preneur disait bien la connaître puisqu’il jouissait depuis le premier nivôse an VIII «d’une boutique et autres lieux en dépendant» moyennant un loyer annuel de 600 F. De ce fait, le loyer monta brutalement à la somme de 3450F. Cette extension considérable du bail laisse à penser que le pharmacien prévoyait une augmentation de ses activités. Peut-être la fabrication du médicament Le Roy. Cependant, M.Bergevin continua à résider dans les lieux puis décida de les vendre à un certain Louis Le Roy, chirurgien consultant, demeurant aussi dans la maison.

1822 à nos jours. La famille Le Roy-Cottin-Marin

La vente se fit le 8 février 1822 par devant Me Boulard pour 110 000F25. La  maison et ses dépendances situées rue de Seine portaient alors le n°49 au lieu du 51 actuel.  Elle consistait en  corps de logis sur la rue, simple en profondeur, cour derrière à droite et à gauche de laquelle il y avait plusieurs petits corps de bâtiments ; à la suite de cette cour, on trouvait un autre grand corps de logis double en profondeur et plusieurs petits bâtiments faisant aile à droite et à gauche, petite cour derrière ce grand deuxième corps de logis séparée du jardin par une grille en fer, et jardin clos de mur. Le tout contenant en superficie huit cent soixante-treize mètres soixante onze centimètres carrés (deux cents trente toises carrées) environ.

Portrit de Louis Le Roy (Collection particulière)

Portrait de Louis Le Roy (Collection particulière)

Louis Le Roy était né en 1766 à La Ferté-Saint-Samson (Seine-Maritime). Une tradition rapportée par la famille des propriétaires actuels veut que jeune homme, il soit venu à pied à Paris et qu’il rassembla quelques économies pour assister à une représentation à l’Opéra. Un homme, beaucoup plus âgé et pharmacien de surcroit  y était aussi. Il s’appelait Jean Pelgas. Ils se rencontrèrent. Pelgas fut frappé par l’intelligence et la distinction du mélomane. Ils sympathisèrent d’autant que Pelgas disait avoir inventé  la formule d’un médicament souverain contre toutes les maladies et Louis Le Roy était médecin …

Très vite, Louis Le Roy eut l’idée géniale de fabriquer en série les médicaments que Pelgas produisait à l’unité et de les vendre à un fort modeste prix. Il leur donna le nom de  « Médecine Le Roy ». C’était une première dans le monde pharmaceutique et une innovation qui lui valut bien des jalousies et des ennuis de la part de ses confrères.26

Les relations entre Pelgas et le fort bel homme Louis Le Roy devinrent si confiantes et affectueuses que ce dernier épousa Madeleine Pelgas. Nous étions alors en 1798. La fille du chirurgien n’était point une beauté mais elle avait d’autre attraits … Le médicament Le Roy eut tant de succès qu’il se répandit en France, en Europe et même en Amérique… Le Roy qui avait installé ses laboratoires dans l’immeuble en  acquit la totalité  de M. Bergevin . La vente se fit le 8 février 1822 par devant Me Boulard pour le prix de 110 000F27.

L »épouse du chirurgien décéda la même année en laissant pour héritière une fille mineure, Désirée  Le Roy. Et l’histoire se répéta : un certain Jean-Baptiste Cottin né en 1790 en Bourgogne au château de la Berchère, vint à Paris pour y faire ses études de médecine, il était locataire de Louis Le Roy et fit ainsi la connaissance de sa fille … et l’épousa.

             De son mariage naquît en 1817 Désiré Cottin qui ne suivit pas la tradition puisqu’il fut secrétaire particulier du maréchal Soult. Il habitait le château de Cossigny et menait grand train. Lorsque son père mourut en 1837, la fabrication de la Médecine Le Roy fut confiée à un pharmacien du nom de Signoret.

Le bail d’une grande partie des locaux de l’immeuble fut renouvelé en 1869  28. Les lieux comprenaient alors la boutique sur rue à gauche, l’arrière-boutique, deux pièces au fond servant de cabinet de consultation et un logement au premier sur rue (le tout est actuellement occupé par une galerie d’art). Le bail englobait aussi le rez-de-chaussée à droite dans l’immeuble entre cour et jardin qui servait de laboratoire plus un bâtiment en aile à droite sur le jardin contenant un rez-de-chaussée et un étage qui  servait d’atelier (l’ensemble est loué actuellement par un cabinet d’architecte)). En outre un bâtiment d’un rez-de-chaussée et 2 étage fut construit au fond pour servir de magasin.

Une facture concernant la médecine LE ROY

Une facture concernant la médecine LE ROY

Désiré Cottin épousa en 1843 Henriette Angar. Lorsque sa femme décéda le 12 octobre 1882 en leur château de Cossigny, il procéda à une donation-partage entre ses deux enfants. Le fils, Henri Cottin-Angar, eût l’immeuble de la rue de Seine estimé alors à 320 000F.

La famille Le Roy-Cottin

La famille Le Roy-Cottin

Ce dernier, qui était marié avec Antoinette Dyer, avait eu deux filles. Berthe Cottin-Angar, née de cette union en 1874, épousa Charles Marin, qui était veuf et père de cinq enfants. Elle les adopta.

Lorsqu’elle décéda le 23 août 1952, la maison devint alors la propriété indivise des quatre enfants encore vivants et d’un petit-fils : Denise Jourde, Bernadette Lebrun, Edmond Marin, Hervé Marin, fils de Xavier Marin mort  pendant la guerre de 1940 aux commandes de son avion, et Christian Marin .

L’immeuble resta longtemps en indivision mais en mars 2003 il fut procédé aux partages de l’immeuble entre les indivisaires qui étaient au nombre de 17 ! Il était temps …

Le passant curieux qui entre dans la première cour de l’immeuble peut voir une grande plaque de marbre noir sur laquelle on lit en lettres d’or :

Véritables médicaments LE ROY

Seule maison fondée à Paris

1745- 1798- AN X

 

Elle intrigue et chacun aimerait percer son mystère. À notre connaissance, personne ne sait pourquoi la date de 1745 est inscrite sur cette plaque. Par contre les références des autres dates sont peut-être éclaircies : 1798 pourrait signer la date de la première location que fit Louis Le Roy du 51 rue de Seine. En effet, à l’époque de son mariage, Le Roy loua une partie des locaux du 51 et y commença la fabrication de son médicament tout en demeurant dans l’immeuble sur le jardin. L’an X pourrait nous dire que c’est l’année où Leroy et Pelgas ont remis au Corps Législatif leur doctrine.

Cependant, la fabrication de la « Médecine Le Roy » émigra à Tournan-en-Brie bien avant la guerre de 1940.

Des locataires marquants au XXe siècle

M. Poliakoff dans son atelier rue de Seine

M. Poliakoff dans son atelier rue de Seine

Divers locataires célèbres occupèrent l’immeuble au XXe siècle : à partir d’une date indéterminée mais antérieure à 1963 et jusqu’à sa mort, le peintre Serge Poliakoff habita le premier étage du bâtiment qui donne sur le jardin et fit son atelier de la pièce du fond de l’aile gauche. Ses voisins le voyaient de temps en temps sur son balcon préparer les fonds de ses tableaux. Son fils habitait également le même bâtiment  au 3e étage avec sa famille.

Pendant des dizaines d’années, le local à gauche du porche d’entrée était la galerie des frères Stadler. Leur exposition des bijoux de Braque en avril et mai 68 eut un grand retentissement et confia en été 1971 sa galerie à Michel Jaffrenou qui y installa une scénographie hallucinante mettant en scène une jungle  de sculptures florales et cannibales. On entendait des sons des cris déchirés et déchirants et les lumières pouvaient faire peur à un vampire.

Un visiteur égaré dans la jungle

Un visiteur égaré dans la jungle

Avant de terminer notre long voyage au fil du temps, nous avons voulu illustrer l’évolution topographique des lieux. Vous trouverez ci-dessous quatre plans :

–  Le premier est celui de1767 de la série Z1j des Archives Nationales (1727).

–  Le second, dressé par M. Bergevin, émane de la série F 31 (Cadastre) des Archives Nationales (1822).

–  Le troisième est un plan de la série 2482 W21 des Archives de Paris intitulé cadastre 1900.

–  Le dernier est un plan dressé par l’Institut nationale géographique qui a servi au partage de 2003.

Les 4 plans

 

Dessin de la maison vue du fond du jardin par Luc Etivant (1970)

Dessin de la maison vue du fond du jardin par Luc Etivant (1968)

Ainsi s’achève notre périple qui  fut long mais fructueux et passionnant. En essayant de redonner vie à ces quelques mètres carrés parisiens, nous espérons que comme Ulysse nous vous avons fait faire un beau voyage.

MONIQUE ETIVANT

  1. A.N., M.C., VIII/290, vente par Gilles Le Maistre à Ph. de Trépigny []
  2. Le cens est une sorte d’impôt foncier perçu par un seigneur, en l’occurrence l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés []
  3. Le 11 mai 1545, il signa avec Claude Lemoyne, maître serrurier, un marché pour y poser des fenêtres, des châssis dormants et des ferrures « pour sa maison à Saint-Germain-des-Prés, bâtie de neuf ». Il lui en coûtait 100 sols tournois par croisée, 5o sols tournois par demie croisée : A.N., M.C., VII/213, marché de serrurerie du 11/05/1545 []
  4. Les renseignements biographiques sur Jean Milles sont largement tirés du Bulletin de la Société d’émulation du département de l’Allier []
  5. Par exemple, il fit condamner au gibet un certain Jean Androy qui avait frappé d’un coup de couteau un homme dans un jeu de paume (sans le tuer). Il l’avait fait arracher de l’église des Saints-Innocents où le coupable s’était réfugié comme en un lieu d’asile et fit exécuter la sentence de mort immédiatement. []
  6. A.N. : Z/1e/323 fol.213. « Le condamné », disait-il, « doit avoir les jambes, les cuisses et les reins cassés et rompus, il doit être exposé sur une roue élevée, jusqu’à ce que sa vie s’échappe dans la douleur » []
  7. À Annecy où un certain Floquet organisa un complot contre lui et le dénonça pour corruption. Il se débattit comme un beau diable et obtint que le calomniateur fut condamné à une forte amende envers le fisc, à deux ans d’exil, à lui verser des dommages et intérêts et à fléchir le genou, la tête découverte, devant lui, en  lui demandant pardon []
  8. Le 17 janvier de cette année, il signa devant Me Mayeul Auclerc le contrat de mariage de sa fille Claude avec Jean de Vigne, écuyer, par lequel il montra toute l’affection qu’il lui portait en la dotant fort confortablement : A.N. : Y 98 fol. 207. Insinuation du mariage []
  9. L’acte ((A.N., M.C. : XLIX/280 constitution par G. Le Maistre à l’église St Côme-St Damien du 18/10/1557 []
  10. Le 29 mars 1577, il rencontra Scipion de Frontigères, marguillier de l’église Saint Côme-Saint Damien, et signa l’acte qui reconnaissait qu’il avait versé 285 livres 5 sols  pour le rachat des 2/3 de la rente de 21L, à savoir 280 livres tournois pour le « sort principal » de la rente et le reste pour les frais : A.N., M.C. : CXXII/1471, rachat des 2/3 de rente du  29/03/1577 []
  11. Mémoires-Journaux de Pierre de L’Estoile, Tome VII, Ed. Taillandier []
  12. Christofle Lamonyeux était le gendre de Claude André []
  13. Il est parfois nommé de Peyrat ou même du Peyrat []
  14. Le récit de ce passage est tiré des registres paroissiaux de Saint-Martin-la-Place. Le curé ne dit pas quelles sont les raisons données par les médecins de Tours []
  15. A.N., M.C., CXXII/1582, vente du 13/11/1613 []
  16. A.N. : M.C. (Minutier central) CXXII/1581. Bail du 9 septembre 1613. Marguerite de Lorraine avait épousé en premières noces le duc de Joyeuse et était la soeur de la reine, épouse d’Henri III []
  17. A.N., M.C., CXXII/1622, Partage du 27/07/1631 []
  18. A.N., M.C.,  XCI/281. Testament de Philippe Le Ragois rédigé le 23 avril 1648 et déposé chez le notaire le 29 mai 1649 []
  19. A.N., Z1j/270, expertise des immeubles de Philippe Le Ragois []
  20. Par un contrat passé devant maître De Saint Vaast, le 26 septembre 1658 []
  21. Le notaire procéda à l’inventaire qui montra que dame Gervaise vivait fort modestement.  Son logis se composait d’une salle, une cuisine et un cabinet avec une chambre au-dessus. Tout le reste des maisons sur rue et sur jardin était loué et lui procurait sans doute son unique revenu. Sur la rue, un tapissier et un coutelier occupaient les lieux et le reste  était loué à des particuliers pour 48 et 78 livres. Le corps de logis entre cour et jardin rapportait beaucoup plus : deux locataires versaient 300 livres par an, deux autres payaient un écot de 285 et 200 livres, Mad. De Lisle et M. Fleury contribuaient aux revenus de dame Gervaise à hauteur  de 135 et 105 livres. Quatre personnes occupaient vraisemblablement de simples chambres puisqu’ils louaient leur modeste logement pour 75, 60, 45 et 14 livres []
  22. A.N. ,M.C.,  la totalité de la maison fut vendue au sieur Catherinet []
  23. A.N. : S2863 []
  24. A.N., M.C. : Me de Faucompret, 19 Floréal an X []
  25. A.N., M.C. : LXXIII/1281 le 8/02/1822 []
  26. Le Roy décrit en détail les « persécutions  » dont il fut l’objet dans un imposant ouvrage daté de 1827. Il y présente également sa méthode : « la médecine curative, méthode médicale du chirurgien Le Roy ». C’est un ouvrage étonnant puisqu’il fournit de multiples attestations de la parfaite guérison de personnes atteintes des maladies les plus diverses comme la gravelle ou les écrouelles en passant par la folie, l’épilepsie ou la tuberculose ! []
  27. A.N., M.C. : LXXIII/1281 le 8/02/1822 []
  28. A.N., M.C. : LXXVI/843 Bail à Signoret []
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