Le 67 rue de Seine

67 rue de Seine

Cet immeuble du 67 rue de Seine n’a pas à mes yeux le charme de ses voisins car il est de construction récente, de style haussmanien. Cependant les maisons qui, au fil du temps, furent construite sur son emprise et celle des numéros 70 et 72 rue Mazarine eurent des propriétaires fort intéressants qui marquèrent leur époque et s’inscrivent dans l’histoire topographique de la rue.

1530-1544-Au temps de Philippe Le Noir, libraire

Lorsque l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés décida de lotir les terrains que possédait son aumônier, un certain Philippe Le Noir, libraire se présenta pour en acquérir un quartier et demi qui était à l’emplacement des n°67 de la rue de Seine et les n° 70 et 72 de la rue Mazarine. Il promettait d’y bâtir une maison dans l’année en y consacrant au moins 100 livres, de verser chaque année 75 sols parisis de rente  à l’abbaye, au jour de la saint-Rémi.  Mais l’aumônier avait fait une erreur de mesure. Philippe Lenoir exigea alors qu’on refit le  «mesurage» qui révéla que le terrain n’avait qu’un quartier 3 perches de superficie. En conséquence, la rente fut abaissée à 51 sols 6 deniers parisis.

Philippe Le Noir1 exerçait, comme son père Michel Le Noir, le métier de libraire-imprimeur dont la corporation rassemblait aussi bien les écrivains que les papetiers, les imprimeurs et les parcheminiers, sous la surveillance et la protection de l’Université. Il imprima plusieurs livres importants comme par exemple L’art de la fauconnerie et de la chasse par Gaston de Foix ou encore Le Bocace en français2. Il avait hérité l’atelier de son père à l’enseigne de la Rose blanche couronnée rue Saint-Jacques après la mort de ce dernier qui survint en 1520. Il adopta en même temps la marque de son père qui est reproduite ci-dessous. C’était un homme riche et renommé qui savait gérer ses affaires.  Il bailla le 12 août 1540 la maison qu’il avait fait construire rue de Seine pour un loyer de 25 livres par an à Henri Gouyé, maître pignier et ensuite à Jean Martin, procureur en Parlement, en 1544.

Marque du libraire Philippe Le Noir

 

Il avait épousé Marguerite Dupuys et eut au moins trois enfants prénommés Antoinette, Jean et enfin Guillaume qui fut aussi libraire. Il mourut probablement entre le 11 février 1551 et le 7 avril de la même année, dates auxquelles respectivement il rédige son testament et sa femme apparaît dans un acte sous le vocable de veuve.

Nous n’avons ensuite des nouvelles de la famille que par ses voisins : d’après l’acte de donation du 22 août 1565 que Marie Martel, veuve de Michel Sosson (voir les n°61-63 et 65 rue de Seine) fit à son fils René, il est indiqué que son voisin du côté de la rue de Seine était Jean Martin, et que du côté des fossés de la ville, c’était Guillaume Le Noir, libraire.


Donc les possessions de Philippe Le Noir furent partagées dans le sens de la largeur, probablement après le décès du libraire. La partie face à la rue de Seine fut vendue au profit de Jean Martin, procureur en la cour de Parlement tandis que Guillaume Le Noir eut la maison qui donnait sur la future rue Mazarine. Cette hypothèse est confirmée par l’inventaire après décès de Nicolas Frissart par lequel on apprend que le 9 février 1573 devant Belot et Raffin notaires Marguerite Le Noir et son époux Nicolas Baudequin vendirent à Nicolas Frissart leur maison sur les fossés à l’enseigne de La Rose contre 133 livres de rente.

Avant 1557-1635. La famille Martin et ses descendants, gens de robe.

Nous ne connaissons pas la date exacte de l’acquisition par Jean Martin qui en était le locataire, mais en 1557, Jean Martin avait divisé en deux la maison de la rue de Seine, perpendiculairement à la rue. Il en occupait une partie qui était à l’enseigne de la Corne de Cerf et loua l’autre à Michel Mothomais, avocat en Parlement, pour 60 livres par an à condition qu’il avance ces 60 livres pour aider à aménager dans la partie louée une cuisine et une étude3.

Bail à Monthomier -1557

L’acte du 22 août 1564 qui était celui de la donation par Marie Martel, veuve de Michel Sosson à son fils des maisons voisines à gauche faisait mention de ses propriétaires : du côté des fossés de la Ville il s’agissait de Guillaume Le Noir, libraire et du côté de la rue de Seine de Jean Martin, procureur en la cour.

Le cueilleret de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés daté de 1595 nous apprend que Thomas Martin, avocat au parlement et fils de Jean Martin, ce dernier, fils de Jean Martin l’aîné, a remplacé son père. Il avait bien comme voisin de gauche René « Sausson », de droite le jeu de paume de Pierre Sainfray et par derrière Nicolas Frissart.

Cueilleret de 1595

L’année 1591 voit le décès de Jean Martin, procureur en Parlement. Il avait vraisemblablement cinq héritiers dont Thomas, Jean, Geneviève et Marguerite Martin. Ces deux dernières firent don en 1599 à leur frère Thomas de la part qu’elles possédaient en la maison de la rue de Seine qui était alors complétement en ruine4. Thomas Martin en entreprit la reconstruction et la loua à Louis Ricard, maître menuisier moyennant 450 livres sur lesquelles le preneur en avança un quart pour le pavage de la cour et de l’allée.

Thomas Martin épousa Marie Hénault dont il eut Thomas qui fut prêtre, Pierre, greffier qui épousa en 1614 Marie Boursier et une fille Georgette qui, en 1602, s’unit à Jean Heudon5, Jeanne qui épousa le sieur Guesdon, fournisseur ordinaire de la maison du roi.

Lorsqu’ils vendirent les deux tiers des maisons en 1636 à Robert Lorain et Anne Lormier, sa femme, Georgette Martin était décédée en laissant pour enfants Thomas, Jean le jeune6 et Elisabeth.

 

1636-1738. La famille Lorain et ses descendants les Aubertin et les Houssemaine

La vente de la maison se passa en deux temps. Tout d’abord le 31 janvier Thomas et Jean Heudon le jeune et Jean Heudon l’aîné, ce dernier agissant au nom de sa fille Elisabeth Heudon qui était encore mineur, d’une part et Jeanne Martin, veuve de André Guesdon, vendirent les 2/3 qu’ils possédaient de ces deux maisons qui n’en faisaient plus qu’une, pour la somme de 10666 L  3S 4D. Puis ce fut au tour de Marie Boursier, veuve de Pierre Martin de vendre son propre tiers par sentence de licitation le 30 mai. La maison consistait en deux corps d’hôtel qui avaient chacun leur escalier hors d’œuvre, une écurie dans une cour contenant un puits.

Anne Lormier était veuve et habitait la maison en 1653 lorsqu’elle en racheta la moitié à ses enfants Samuel, Marie épouse de Pierre Leblanc, Jean et Maurice par quatre contrats. En effet, l’autre moitié lui appartenait à cause de la communauté de biens entre elle et son mari. Elle attendit 15 ans pour en passer déclaration et 20 ans pour en faire l’insinuation7La maison avait pour enseigne à la maison Le Signe de la Croix qui se transforma quelques temps plus tard en l’enseigne du Cygne.

Beaucoup de choses avaient changé lorsqu’elle décéda. Elle n’avait plus que deux héritiers Jean Lorain, marchand orfèvre et Marie Lorain qui était remariée à Samuel Aubertin, maréchal des logis de la cavalerie légère. Ce sont ces derniers qui devinrent propriétaires de la maison par une sentence de licitation du 12 juillet 1673 et s’y installèrent.

En 1677, la maison appartenait à sir Samuel Aubertin, maréchal des logis de la cavalerie légère et qui demeurait dans cette maison.

A sa mort, Marie Aubertin, épouse de Nicolas Houssemaine, seigneur de Sangermain hérite. La maison était à l’enseigne du Soleil d’Or et lors de la succession de Marie Aubertin, en 1717, la maison passe à son fils Henry Houssemaine, aussi seigneur de Sangermain et docteur en médecine, diplômé de la faculté de Caen et qui habite rue Guénégaud, tout près de là.

 

A sa mort, par un jeu compliqué de renonciations faites à la succession de ce dernier, c’est Antoine Salomon Thué, époux de Marie Françoise Saulnier qui en hérita.

De 1738 à 1773 : la lignée Aulas

Le 13 août 1738, le sieur Thué vendit la maison à dame Marie Anne Hubert, épouse de Marcellin Aulas. La maison était composée sur le devant d’une porte cochère et de deux boutiques ainsi que plusieurs étages de chambres, une cour au fond de laquelle on trouvait une remise et une écurie. Elle avait toujours pour enseigne Le Soleil d’or et ses voisins sur les côtés sont le sieur Renault et le sieur Mongon et par derrière on trouve la maison du sieur Petit.

Marie-Anne Hubert, épouse de Marcelin Aulas eut deux enfants : Anne-Zacharie et Marie-Anne. Cette dernière épousa Michel-Etienne Fougeron dont elle eut deux enfants : Etienne Marcelin et Jean-Baptiste Fougeron. À la mort de leur grand-mère survenue en 1781 à Issy, il se trouvait trois héritiers : Anne-Zacharie Aulas, fils de la veuve Aulas et les deux enfants Fougeron, petits-fils de la dame. Ils firent tous estimer la maison8 qui présentait sur la rue un corps de bâtiment avec une porte cochère centrale et ensuite deux bâtiments en aile sur la cour, à gauche et à droite avec un escalier pour chacun d’eux qui desservait chacun l’aile et le bâtiment sur rue. Ce qui laisse à penser que nous sommes en présence de la maison qu’avait fait bâtir le sieur Martin, d’autant que ces ailes sont en pans de bois apparent. À la suite de l’aile droite, au fond de la cour , il y avait des écuries et sur l’autre côté des remises de voitures La maison fut estimée à 29 500 livres. Les héritiers vendirent la maison par licitation le 22 mai 1773 à un certain sieur Vignon, marchand de vin en gros.

De 1773 à 1812. Le sieur Vignon

Le sieur Pierre Vignon avait épousé Marie Jeanne Elisabth Baroche dont il eut trois enfants : Charles Pierre, Jacques et Catherine Elisabeth.  Il fut un de ceux à qui la Révolution réussit puisqu’il devint juge consul puis président du tribunal de commerce sous l’Empire, président de la commission de rédaction du code du commerce, fit partie de la première distribution de la Légion d’Honneur aux Invalides en 1804 puis chevalier d’Empire en 1808. A la mort de sa première femme, en 1785, le sieur Vignon avait encore trois enfants héritiers de leur mère mais lorsqu’il fut procédé au partage de ses biens en l’an V9, il n’y en avait plus que deux, Jacques étant décédé entre temps. La maison de la rue de Seine échut au père pour la somme de 50 000 F.

De 1812 à 1882 : la lignée Legendre

En avril 1812, la maison fut vendue pour 40 000 frs au sieur Marie Gilbert Legendre. Notons qu’entre temps le sieur Vignon avait épousé en secondes noces, Marie Pétronille Claude. Le sieur Legendre était rentier et que la maison était décrite dans l’acte exactement comme en 1772. Nous donnons ci-dessous le plan tel que l’on peut le trouver aux Archives Nationales :

Plan du 67 rue de Seine vers 1825

Le sieur Legendre décéda en 1866, ce fut Jérôme Legendre habitant en Gironde qui hérita mais il mourut en 1877. La maison fut alors attribuée à Rose Legendre qui décéda en 1882. La maison fut alors vendue par adjudication à Louis Alexandre Guérin qui, très vite, fit une demande de permis de construire et confia les travaux à l’architecte Latruffe. C’est ainsi que s’éleva à la place de l’ancienne construction, l’immeuble haussmanien que l’on connaît10


Plan du 67 actuel

 

A SUIVRE

  1. Les renseignements qui suivent sont pour l’essentiel tirés du mémoire de Florine Stankiewicz intitulé Répertoire de  ll’imprimeur Michel Le Noir : http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/document-48442 []
  2. Histoire de l’imprimerie et de la librairie de Jean de La Caille []
  3. A.N., M.C., Bail Par Jean martin à Nicolas Monthomais le 11 décembre 1557 devant Lamyral et Boreau []
  4. A.N.,Y138 f°368 Donation à Thomas Martin par Geneviève et Marguerite Martin, le 25 novembre 1599 []
  5. A.N., M.C., CXXII/362 Contrat de mariage de Georgette Martin avec Jean Heudon du 26/08/1602. Ce dernier avait écrit dans sa jeunesse deux tragédies à l’incitation de son grand ami Gascard. []

  6. Jean Heudon le jeune après avoir fait des études de droit fut prêtre et devint le grand ami de Olier, prêtre à Saint-Sulpice []
  7. A.N., M.C., VI/549, déclaration de la maison au terrier de Saint-Germain-des-Prés par Anne Lormier du 9 juillet 1668. []
  8. A.N., Z1j/963, estimation de la maison Aulas, 10 septembre 1772 []
  9. A.N., M.C., I/657. Partage Vignon du 13 frimaire an V. []
  10. A.P., VO11/3438 []
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