Le 41 rue de Seine

Le 41 rue de Seine

L’immeuble présente une agréable façade en arcades sur la rue de Seine depuis  sa reconstruction de 1765. Auparavant , l’immeuble qui était à son emplacement abrita quelques temps la veuve de Molière .

1540-1576. Au temps des Hénault

Gilles Le Maistre, président du Parlement, était depuis 1530 propriétaire de tout le terrain qui s’étendait d’Ouest en Est de la rue de Seine aux fossés de Paris (rue Mazarine)  et du Nord au Sud, du 53 de la même rue de Seine au quai. Il vendit le 15 novembre 1540 à Jean Hénault, rapporteur en la chancellerie de France1 une pièce de terre de 215 toises en échange d’une rente de 10 livres 15 sols parisis à lui verser chaque année.  Le preneur s’engageait à payer un cens2 de 10 sols parisis à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés et à y faire construire dans les deux ans une maison pour 300 livres au moins. Le terrain s’étendait alors jusqu’à l’actuel 40 rue Mazarine. Son voisin de droite était Jean Touboye, maître esteufier et celui de gauche était Gilles Le Maistre parce qu’il n’avait pas encore trouvé preneur pour ce terrain-là. Cependant, un mois après, ce manque fut comblé en la personne de Martin Fretté, clerc au greffe auquel le futur premier président au Parlement vendit un lot un mois plus tard3

Jean Hénault était marié à Germaine Vivryer dont il eut une fille Marie qui épousa Jean Bourgeois, procureur en la cour de Parlement.

Nous ne retrouvons la famille Hénault que 36 ans plus tard, en 1576. Le conseiller référendaire était décédé ainsi que sa femme, Marie Hénault était veuve du procureur au Parlement. Elle vendit le 12 juillet 15764, la maison et son jardin qui s’étendait jusqu’aux fossés de la Ville (maintenant rue Mazarine) à messire Pierre Le Fuzellier.

La parcelle acquise par Hénault est encadrée par celles de M. Fretté et de Touboye

La parcelle acquise par Hénault est encadrée par celles de M. Fretté et de Touboye

L’acte de vente précisait que les preneurs devaient entretenir le bail fait à Perrette Texier qui arrivait à échéance le 1er octobre suivant. Ils s’engageaient à payer tous les ans à Geneviève Le Maistre la vieille rente due à Gilles Le Maistre, son père5. Marie Hénault recevait pour cette vente 166 livres 13 sols 6 deniers tournois de rente annuelle et perpétuelles.

1576-avant 1615. La famille Le Fuzellier

Le nouveau propriétaire, Pierre Le Fuzellier, était conseiller, notaire et secrétaire du roi, maison couronne de France et de ses finances et époux de Catherine de Harlé dont il était le deuxième mari.

La période qui suivit son acquisition ne fut heureuse ni pour les maisons ni pour leurs habitants car les guerres de religion firent beaucoup de dégâts sur les maisons de la rue de Seine et des fossés d’entre les portes de Buci et de Nesle (rue Mazarine). Le 41 rue de Seine n’échappa pas au sort commun des habitations de Saint-Germain-des-Prés et Pierre Le Fuzelier fut obligé de faire  de très nombreuses réparations dans la maison puisqu’il y investit 1200 écus soleil pour « rendre la maison plus commode et habitable »6. Bien que possédant des biens immobiliers rue St Thomas du Louvre, le couple s’installa rue de Seine avec Catherine de Recommande, fille d’un premier mariage de Catherine de Harlé.

Catherine de Harlé mourût en 1601. L’ inventaire qui fut fait après son décès révèle que son mari et elle furent longtemps malades. Lui échappa à la mort mais ellemourut malgré les bons soins prodigués par Jean de Saint-Germain, l’apothicaire qui habitait trois maisons plus haut rue de Seine, et ceux de Marie Roussier, leur servante à qui ils devaient 12 écus pour ses gages…  Catherine de Harlé était morte avec beaucoup de dettes auprès de divers particuliers7

Déclaration par M. Dubreuil à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés

Au début du XVIIe siècle : la famille Guyon

Le fil conducteur des différents propriétaires se casse à cette époque. Mais en déroulant l’histoire des parcelles qui encadraient celle-ci, on s’aperçoit que le propriétaire était Etienne Guyon  qui était avocat en la cour de Parlement.

Un acte de 1615 par lequel un certain Guillaume Crésinet et sa femme se désistaient du bail à eux fait le 14 juillet de la même année faisait apparaître Etienne Guyon comme propriétaire8. Il avait pour femme Marguerite Dubreuil. On peut supposer qu’elle était héritière du Dubreuil, le propriétaire mentionné dans un cueilleret de 1595 ci-dessus…

Etienne Guyon emprunta à  la veuve d’un luthier 1600L moyennant une rente de 100 livres tournois. L’acte de constitution qui fut passé devant notaire nous apprend qu’Etienne Guyon possédait aussi une maison rue du Foin et une ferme dans le Berry et que les maisons des rue de Seine et sur les fossés de la ville (rue Mazarine) contenaient plusieurs corps de logis(( A.N. ; M.C. ; LXXIII/179, constitution de rente du 8/04/1617)). Cette rente fut rachetée en 1628.

Etienne Guyon perdit sa femme en 1634. Lui-même mourût en 1636. Françoise Guyon, sa fille, et Louis Guyon, son fils qui était prêtre et ermite de la congrégation de Saint-Jean-Baptiste, se portèrent héritiers par bénéfice d’inventaire. En 1638, l’ermite donna à sa soeur Françoise la maison de la rue de Seine qui était à l’enseigne du Roi du Danemark et celle sur le fossé d’entre les portes de Buci et de Nesle qui était à l’enseigne du Lion d’Or. Il y mettait les conditions de régler toutes les dettes de la succession et de lui verser 150 livres de rente viagère. Elle s’installa dans le bâtiment côté rue de Seine et en loua une partie à un bourrelier pour 650 livres. Quant à la maison sur les fossés, elle la bailla à un tailleur d’habits pour 1000 livres.

Elle fit faire des constructions neuves à l’arrière du corps d’hôtel sur la rue de Seine et sans doute ne put-elle en payer les frais ou peut-être était-elle décédée puisque ses maisons furent saisies le 4 mai 1652 et vendues aux enchères.

 

1654-1717. La famille Crespin du Vivier

Les maisons furent adjugées à Jérôme Crespin, seigneur  du Vivier et du Coudray, conseiller et valet de chambre du roi et à Charles Briçonnet, seigneur de Glatigny, conseiller du roi en ses conseils et premier président au Parlement de Metz son beau-frère, époux d’Angélique Crespin.

Le Jérôme Crespin acheteur était fils de Jérome Crespin (que nous nommerons Jérôme I) , président de la chambre des enquêtes au Parlement et de Valentine Soly, soeur du président Soly. Il avait deux soeurs religieuses , l’une prénommée Valentine au couvent Saint-Antoine-des-Champs et l’autre, Jacqueline, chez les Cordelières de Notre-Dame-des-Champs. Angélique sa troisième soeur avait épousé Charles Briçonnet, seigneur de Glatigny, le 2eme acheteur. Quant à la dernière fille de la famille, prénommée Geneviève, elle était morte très jeune en laissant un fils de son mariage avec Nicolas de Rassan. Les Crespin possédaient la jolie seigneurie du Vivier près de Challes en Mayenne  ((Madame de Fontpertuis: Une dévote janséniste, amie et gérante d’Antoine Arnauld et de Port-Royal de F-Ellen Weaver)). Jérôme II avait, contrairement à son père,  orienté ses  goûts vers la carrière militaire. Il était capitaine d’un régiment de cavalerie du prince de Condé 9.

La famille Briçonnet était très célèbre dans les milieux de la Robe et du Clergé  par les archevêques et le cardinal qu’elle avait donnés à la France et les nombreux maires à la ville de Tours ainsi qu’un chancelier de France et archevêque  de Reims10.

Briçonnet Wikimédia
Le président Briçonnet (Wikimédia)

Deux ans après, désirant jouir séparément des deux maisons les deux beaux-frères allèrent devant le notaire. Le partage fut fait d’une étrange manière : il y avait deux maisons comportant plusieurs corps de logis. La première, à l’enseigne du Roi du Danemark, avait son entrée par la rue de Seine comportait deux corps de logis plus un inachevé, avec une avancée vers la rue Mazarine servant de remise de carrosse.  On entrait dans la deuxième maison, à l’enseigne du Lion d’Or, par la rue Mazarine. Le notaire fit deux lots , le premier était composé de la maison en bordure de la rue de Seine et du bâtiment du milieu à l’exception de l’avancée qui allait  au deuxième lot avec le bâtiment sur la rue du fossé. On inscrivit les noms des deux lots sur deux billets identiques et on les fit  tirer au sort par un gamin qui passait par là. Le premier lot échut au sieur Crespin du Vivier tandis que le second alla à Me Briçonnet, époux d’Angélique Crespin. Jérôme Crespin paya une soulte de 6000 livres au sieur de Glatigny. Chacun des deux possesseurs des deux lots devait effectuer des travaux pour que les eaux de chaque bâtiments s’écoulent dans leur propre cour.

Hélas, Angélique Crespin, la femme du président Briçonnet (le propriétaire de la maison rue Mazarine), mourut le 7 avril 1657, sans enfant. Il fut donc procédé au partage de ses biens entre ses héritiers c’est-à-dire son frère Jérôme II et son neveu, fils de sa sœur Geneviève, Nicolas de Rassan,  (les deux autres soeurs d’Angélique étaient entrées en religion)11.

Jérôme II Crespin du Vivier mourut en 1665, maréchal de bataille et capitaine au régiment du Condé cavalerie. Il avait épousé Marie Chevalier en 1644. Elle était fille d’un maître des Comptes. De ce mariage naquirent de très nombreux enfants : Angélique qui épousera Jacques Angran de Fontpertuis, Jérome III, Louise-Marie, Marie- Madeleine qui épousera Etienne Sachot , Marie-Valentine , Nicolas et enfin Jean-Louis. Il laissait un héritage qui s’élevait à la confortable somme de 207 000 livres . Jérôme III, son fils, reçut entre autres choses l’immeuble de la rue Mazarine (que l’on appelait encore « le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle ») estimé à 21 000 livres. Les deux immeubles furent donc à nouveau réunis en une seule main. Cette maison présentait une large face sur la rue de 5 travées de long avec une porte cochère. Elle  consistait en caves, 2 étages carrés au-dessus du rez-de-chaussée et d’un étage en galetas, plus un grenier. Tous ces niveaux étaient desservis par un escalier à gauche du bâtiment au haut duquel on trouvait une chambre en donjon. Des galeries parcouraient chaque étage pour desservir 3 chambres qui avaient un dégagement par un petit escalier à droite de bâtiment. Derrière une cour menait à des écuries adossées derrière le troisième corps de logis de la rue de la rue de Seine.

Tous les garçons restèrent célibataires. De toute cette famille, la figure la plus remarquable fut certainement Angélique qui avait épousé Jacques Angran de Fontperthuis. Elle était une amie intime du grand Antoine Arnaud, géra ses affaires pendant son exil et montra une piété extraordinaire, jeunant de façon tellement excessive qu’elle eut deux graves maladies en 1679 et 1686. Elle montra toute sa vie un soutien indéfectible envers le Jansénisme et Port-Royal.

Jérôme II Crespin du Vivier mourut  en 1665. Sa femme mourut 4 ans après et un partage eut lieu entre les sept enfants en 167412.

Signatures des enfants de Jérome II Crespin du Vivier
Signatures des enfants de Jérome II Crespin du Vivier

 

Plan restitué de la maison rue de Seine en 1674

Plan restitué de la maison rue de Seine en 167

La maison de la rue de Seine est amplement décrite dans l’acte de partage : elle contenait trois corps de logis. On entrait dans le premier sur la rue par une belle porte cochère entourée de deux boutiques, l’une était louée au sieur La Vergne , Me chirurgien et l’autre au sieur Raison, Me serrurier. On accédait ensuite à une cour par la grande allée de passage de la porte cochère où on trouvait un puits et un corps de logis en aile de chaque côté dont l’un comportait une écurie au rez-de-chaussée. Un grand corps de logis avec porte cochère était au fond de cette cour avec une allée qui permettait d’atteindre les écuries et la remise de carrosses de la seconde cour. Au fond de cette dernière cour, Françoise Guyon, la propriétaire précédente avait fait élever un grand corps de logis qui comportait 3 étages au-dessus du rez-de-chaussée.

Quant à la maison de la rue Mazarine, elle consistait en un corps de logis sur le devant, une grande cour desservie par une porte cochère faisait suite et on trouvait à main gauche un petit corps de logis tandis qu’à droite on avait construit des cabinets.

Une maison rue Saint-André-des-Arts et la seigneurie du Vivier figuraient dans le partage mais les biens immobiliers n’étaient pas suffisants pour en attribuer un à chaque enfant. La maison de la rue de Seine échoua à Jean-Louis  et à Marie-Valentine, sa soeur tandis que celle de la rue  Mazarine alla par le tirage au sort à Jérôme et Marie-Louise.

Alors que Nicolas et Jean-Louis Crespin du Vivier étaient encore mineurs et que la maison du Roi du Danemark avait troqué son nom contre celui de l’Hôtel d’Arras, ce dernier fut en partie loué à Armande Béjart alors veuve de Molière, Jean-Baptiste Aubry sieur des Carrières et Geneviève Béjart. Le bail signé le 16 août 1673 comprenait le corps de logis du milieu plus toutes les caves, écuries et remises de carosses . Armande Béjart obtint la permission de faire dépaver certains endroits de la cour afin d’y planter quelques arbres car elle avait toujours aimé la campagne. Il lui fut aussi donné l’autorisation de percer une porte de communication avec le jeu de paume de La Bouteille où elle jouait le comédie. Sa sœur Geneviève y mourut le 3 juillet 1675 à 55 ans.

Le quatrième jour de juillet 1675 a esté faict le convoi, service et enterrement de Geneviève Béjart, âgée de quarante quatre ans, femme de M. Aubry […] morte le 3e du présent mois , rue de Seyne à l’hôtel d’Arras […]

Armande resta seule et épousa un des comédiens de la Troupe  du nom de Isaac-François Guérin. On ne sait quand le couple quitta la rue de Seine …

En 1699, Jean-Louis Crespin du Vivier vendit par licitation à Marie-Valentine, sa soeur,  sa part dans l’indivision. Elle-même céda l’Hôtel d’Arras en 1717 à un certain Louis Gouy13.

La maison de la rue Mazarine qui était à l’enseigne de l’Hôtel de La Ferre au lieu du Lyon d’Or,  poursuivit son destin chez les Crespin du Vivier. En 1674, il était échu à Jérôme Crespin du Vivier et à Louise-Marie sa soeur. Cette dernière mourut en 1721 fille et sans enfants. Ses héritiers étaient donc ses frères et soeurs, mais Marie-Madeleine et Louis Augustin Angran de Fontpertuis s’abstinrent de la succession par acte passé devant Me Sellier les 15 et 16 juillet 1721.  L’année suivante la maison fut vendue moyennant 42 000 livres à Pierre Michel par acte passé devant Me Le Chanteur le 22 novembre 1722.

À partir de 1717- La famille Gouy

Louis Gouy était issu d’une famille de céréalier et fariner de la région de Pontoise. Il était huissier audience du consulat de Paris et avait acheté l’office de juré contrôleur de la marchandise de foin. Il était marié à Jeanne Dumoutier. Ils n’eurent point d’enfant et lorsque Louis Gouy mourut à l’automne 1747, son neveu, Claude Gouy et ses nièces Jeanne Madeleine et Marie Madeleine Gouy se présentèrent comme héritiers. Comme Louis Gouy et son épouse Jeanne Dumoutier s’étaient fait don mutuel de leurs biens, l’immeuble de la rue de Seine, ainsi qu’un autre rue de La Cossonnerie (qu’elle habitait) et une maison à La Chapelle-Saint-Denis qui furent estimés pour un total de 130 600 livres restèrent dans le giron de la veuve.

 La maison de la rue de Seine était une maison de rapport pour notre veuve et nombreux sont les baux qu’elle signa durant son veuvage. C’est ainsi qu’elle loua en 1757 une partie de la maison à Claude Colas, aubergiste moyennant 750 livres, à Joseph Lormier une autre partie pour le même prix et l’année suivante à un perruquier d’une 3e partie de la maison pour 690 livres sans compter les baux écrits sous seing privé14.

Elle écrivit son testament en 175715, y ajouta trois codicilles les 3 années suivantes et mourut en 1762. Les héritiers de Louis Gouy et les légataires de sa veuve, en bon gestionnaires, firent expertiser les biens immobiliers qu’ils avaient reçus .16

A SUIVRE

Monique Etivant

  1. A.N., M.C., ET/VIII/179, vente à Jehan Hénault du 15/11/1540 []
  2. sorte d’impôt foncier []
  3. A.N., M.C., ET/VIII/179, vente à Martin Fretté du 29/12/1540 []
  4. A.N., M.C., ET/CXXII/1219, vente par Marie Hénault à Pierre Le Fuzelier du 12/07/1576. []
  5. Le montant de cette rente s’exprimait maintenant en livres-tournois. Elle s’élevait à 13 livres 8 sols 9 deniers tournois, ce qui est  équivalent à  12L 10S puisque 1L parisis= 5/4 L tournois []
  6.  A.N., M.C., ET/LVIII/8, inventaire de Catherine Harlé commencé le 26 septembre 1601. []
  7. Ibid. []
  8. A.N. ; M.C. ; XIX/382, Désistement de bail []
  9. A.N. ; Y 3920B , Bénéfice d’inventaire du 14/12/1647 []
  10. Prosographie des gens du Parlement à Paris, publiée par Michel Popoff en 2003. []
  11. A.N. ; M.C. ; C/247, partage des biens d’Angélique Crespin du 23/06/1657 []
  12. A.N. ; M.C. ; C/320, partage des biens de Jérome Crespin du Vivier et de Marie Chevalier du 30 septembre 1674 []
  13. A.N. ; M.C. ; CI/195 ; vente par Marie Valentine Crespin à Louis Gouy du 1/10/1717 []
  14. A.N. ; M.C. ; LXXIX/117, inventaire des biens de la veuve Gouy commencé le 19 mars 1762 []
  15. A.P. – DC6/243 F°247 []
  16. A.N. ; Z1j/874, PV d’expertise du 22 juin 1762 []
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