Le 53 rue de Seine

Le 53 rue de Seine

La façade sur rue  de cet immeuble qui a subi de nombreuses modifications est composé de deux bâtisses, l’une de 3 fenêtres et l’autre de 5 fenêtres sur rue. Cette disposition vient sans doute de la reconstruction partielle faite au XIXe siècle.

1538-1543. Au temps de Gilles Le Maistre

Le 26 juillet 1543, Gilles Le Maistre, qui n’était alors qu’un simple mais prometteur  avocat du roi au Parlement de Paris, vendit une pièce de terre de 18 toises de long sur 9 toises 2 pieds de large le long de la rue de Seine, moyennant 24 livres 9 sols tournois de rente annuelle et perpétuelle1 . L’acheteur était un certain Léon de Marzelay exerçait aussi une fonction au Parlement où il était procureur. Certes sa charge était moins glorieuse que celle de Gilles Le Maistre et moins rémunératrice mais elle était fort honorable et comme on le verra plus loin, il avait quelques biens.

Extrait du contrat entre Gilles Le Maistre et Léon de Marzelay

Extrait du contrat entre Gilles Le Maistre et Léon de Marzelay

1543- fin du XVIe siècle. La famille de Marzelay

Léon de Marzelay s’engageait à construire sur sa pièce de terre une maison dans les deux ans en y consacrant au moins 200 livres et clore son terrain de murailles. Prudent, Gilles Le Maistre exigeait que son acheteur entretienne si bien sa maison qu’en cas de défaillance de paiement, il puisse les puiser sur les loyers et d’ailleurs au bout du compte reprendre son bien sans sommation et sans autre forme de procès.

Léon de Marzelay avait épousé Anne du Maignon dont la sœur, Jeanne du Maignon, était marié à Nicolas Baroy, sieur de Boissy, bailli de Mantes et Meulan, grand prévôt de la connétablie et maréchaussée de France. Lorsqu’en 1551, Léon de Marzelay constitua avec son beau-frère  une rente au curé de Javennies qui était aussi chanoine et chantre de l’église Saint-Honoré à Paris, il donna comme garantie la maison qui nous occupe, une autre maison située juste en face, plus 3 arpents de vigne au terroir de Montmartre, une maison, terre et seigneurie appelée La Bastière, près de Parthenay en Poitou. Son beau-frère d’ailleurs n’avait rien à lui envier puisqu’il possédait une maison rue des Petits Champs, la seigneurie de Boissy qui lui rapportait la coquette somme de 500L chaque année2.

Conformément à sa promesse, Léon de Marzelay fit construire de neuf une maison qui était constituée de deux corps d’hôtel, une cour et un jardin. Entretemps Gilles Le Maistre avait vendu le terrain qui était à gauche à Jean Milles, « premier président des pais de Genevoys et Foucigny », le 51 actuel. Celle de droite était au libraire Roffet dit le Faucheur, par derrière se trouvaient les jardins de Marin Prevost, trésorier payeur de la compagnie du maréchal de Brissac. Me de Marzelay habitait en cette maison et avait loué celle d’en face.

Transcription d'un passage d'une constitution de rente par laquelle on trouve une description des maisons de la rue de Seine appartenant à Léon de Marzelay

Transcription d’un passage d’une constitution de rente par laquelle on trouve une description des maisons de la rue de Seine appartenant à Léon de Marzelay

Six ans plus tard, nous le retrouvons  pour le mariage de sa fille Anne avec Jean de Villars qui était avocat en la cour de Parlement. Il était alors veuf et père de quatre enfants et celle qu’il mariait était encore mineure. Pour la signature du contrat, il avait rassemblé Anne de Fontenay, grand-mère maternelle de la future épouse, veuve de Jacques du Maignon, procureur au parlement, Mathieu et Jérôme de Fontenay, tous deux avocats au parlement3. Tout se passait donc dans le milieu de la Robe !

Il donnait à sa fille, en avance d’hoirie, la maison de la rue de Seine en face de celle du 51. Selon la description qui en était faite, ce serait celle qui est en pointe sur les rues de Seine et de l’Échaudé. Il lui donnait en outre une somme de 1200 livres, plus la nourriture et le logement en sa maison et non ailleurs, précisait-il, une chambre et la nourrice pour les futurs enfants pendant deux ans, plus les ustensiles de ménage. Il promettait aussi de lui fournir les meilleures robes, collets, cottes, chaperons pour bien la vêtir selon son état et au gout de son futur mari. Il prenait an charge tous les frais de la noce, estimés à 600 livres.

Un transport de rente fait en 1564 nous indique qu’à cette date Léon de Marzelay était décédé….

 

Fin du XVIe siècle à 1630. Maître Lecourt

Extrait du terrier de 1595

Nous retrouvons en effet la maison en 1595, grâce au terrier de Saint-Germain-des-Prés. Il nous apprend qu’au lieu des héritiers de M de Villars, gendre de Léon de Marzelay, son propriétaire est maintenant Me Lecourt, procureur au Parlement.

Pierre Lecourt avait pour épouse Madeleine Voisin dont il eut au moins deux enfants : Isaac l’aîné, né à la fin de l’année 1593 et Pierre en 1597. Nous ne savons pas quand Pierre Lecourt mourut mais ce fut probablement fin 1606 ou début 1607 puisque Madeleine Voisin, cette année-là, se remaria à Robert Estienne, un fils du fameux imprimeur du même nom. Il était tout à la fois interprète du roi en  langue grecque et latine, secrétaire de sa chambre et avocat en Parlement. Il signa avec Madeleine Voisin un contrat de mariage4 auquel il avait invité Isaac Casaubon qui était garde des bibliothèques du roi, Guillaume Canto, trésorier général en la généralité de Limoge, un cousin, plusieurs autres cousins avocats ou procureurs en la cour de Parlement et l’imprimeur Jean Jalon. Il stipula qu’il n’assurerait pas l’administration des biens des mineurs mais qu’il consentait à participer aux dépenses de ses beaux-enfants jusqu’à l’âge de 18 ans. si les revenus de la mère ne suffisait pas.

Lors de son mariage, Madeleine Voisin quitta sa maison de la rue de Seine pour s’installer avec ses enfants du premier lit rue Saint Jean de Beauvais où Robert Estienne habitait. Ce dernier mourut 7 ans plus tard et Madeleine Voisin fut à nouveau veuve et se réinstalla rue de Seine.

 

1620- 1740. Pierre Leroy et ses descendants

Le cueilleret de 1623 nous confirme que la maison a trouvé un nouveau propriétaire. Il s’agit de Pierre Leroy qui l’avait en effet achetée par sentence de décret du Parlement faite sur Me Martin Lecourt le 23 juin 1630. Il était maître boulanger et eut deux filles. Grâce aux mariages de ses deux filles, la famille sortit du milieu artisanal pour entrer dans celui, ô combien plus prestigieux, de la robe. En effet, l’une Geneviève épousa Jean-Baptiste Guérin, avocat au présidial de Soissons, quant à l’autre, Marie, elle s’unit à Pierre Verdier qui était procureur en la cour du Parlement.

À la mort de leurs parents, les deux sœurs héritèrent chacune la moitié de la maison.

Geneviève Leroy, épouse du sieur Guérin, eut trois enfants : Charles Gilles Guérin qui devint chanoine à Soissons ainsi que Françoise et Madeleine Guérin.

Marie Leroy épouse de Pierre Verdier qui était procureur en la cour de Parlement. De leur union naquit Jean-Baptiste Verdier qui devint avocat à la cour de Parlement et Pierre.

En 1697, Jean-Baptiste Verdier accompagné de son frère Pierre, encore étudiant et habitant en la maison de la rue de Seine, vinrent déclarer la maison à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés en leur nom et au nom de leurs cousins Guérin de Soissons.

Trente-sept ans plus tard, Jean-Baptiste Verdier décéda5 et son frère Pierre en hérita la partie qui lui appartenait et devint ainsi propriétaire pour moitié de la maison qui avait pris pour enseigne Hôtel de Nîmes. Quant à  l’autre moitié, Madeleine Guérin, sa cousine la détenait car son frère, Charles Gilles, était décédé et sa sœur était religieuse près de Compiègne. Les voisins étaient à gauche le comte et la comtesse de Flassans (voir le 51 rue de Seine) et à droite les sieur et dame Chandoisel (voir l’histoire du 55).

À cette époque, la maison était un immeuble de rapport qui était loué pour les boutiques qui étaient de chaque côté de la porte cochère à un tapissier et un maître chandelier, pour les écuries et les remises à un loueur de carrosses. Le sieur Verdier, pour sa part, occupait un appartement au 3e étage avec sa servante, Antoinette Cheval.

Où un notaire entre brièvement en scène

Lorsque Pierre Verdier décéda le 9 septembre 1739, le commissaire Parent vint apposer les scellés et les héritiers se présentèrent : il s’agissait de cousins germains qui étaient laboureurs dans la région de Mantes et de sa cousine germaine, Madeleine Guérin. Tout ce petit monde vint loger rue de Seine en sa maison qui maintenant à l’enseigne de « Hôtel de Nîmes » et qui fut estimée à 27 000 livres, « compte-tenu de sa caducité ». Elle fut attribué dans le partage qui suivit6 à Madeleine Guérin qui s’empressa de la vendre au prix, fort modeste, de 20 000 livres, d’un paiement d’une rente viagère de 120 livres à une ancienne servante de Jean-Baptiste Verdier et d’une rente viagère à Jean-Baptiste Dagonneau, un locataire,  de 200 livres. L’acheteur est bien connu des adeptes du Minutier Central des Archives Nationales. puisqu’il s’agissait de François Bouron, écuyer et notaire du roi, fils de Martin Bouron, aussi notaire7.  Il demeurait et exerçait ses talents professionnels près du Marché Neuf depuis 1734.

La maison présentait alors un corps de logis sur la rue de trois étages et un grenier au-dessus avec deux boutiques encadrant la porte cochère. Ensuite dans la cour, on trouvait deux autres bâtiments en aile élevé aussi de trois étages. Venaient ensuite deux autres bâtiments moins élevés dont celui de droite était bâti de neuf. Des écuries et une remise de carrosses complétaient l’ensemble. La maison était louée à six particuliers dont un chirurgien, Dagonneau et un loueur de carrosse. Elle rapportait  2 700 livres par an et devait avoir à peu près l’aspect qu’on lui connait au début du 19e siècle :

Plan du 53 rue de Seine élaboré aux environs de 1825(A.N. F31)

Plan du 53 rue de Seine élaboré aux environs de 1825(A.N. F31)

François Bouron et sa femme Catherine de Beaufort ne gardèrent que deux ans la maison. Ils la vendirent8  en 1742 à Jean-Louis Camber et Madeleine Labbé-Dutorar sa femme qui possédaient la maison la jouxtant par derrière sur la rue Mazarine (le n°54 actuel). Ils firent un profit indécent puisqu’ils la vendirent 60 000 livres !

1742- 1817 . La famille Camber

Lorsque le sieur Camber prit possession de son bien, il détacha une partie du terrain à l’arrière de la maison pour l’attribuer à l’immeuble de la rue Mazarine.

Il était marié depuis 1724 à Madeleine Labbé-Dutorard qui était la fille de Jean Labbé, sieur Dutorard, ingénieur du roi. Lorsqu’il mourut en 1755, il laissa une seule héritière, sa fille Madeleine Geneviève.

Lors du partage qui suivit, la maison de la rue de Seine ainsi que celle de la rue Mazarine furent attribuées à Madeleine-Geneviève Camber.

Madeleine-Geneviève Camber épousa Alexandre Laudier-Duparcq. Le couple était riche et roulait carrosse. Un jour de janvier 1777, alors qu’il roulait rue Saint-Séverin, il heurta un homme ivre du nom de Longueil, habile peintre-graveur. Ce dernier furieux sortit son épée et en donna deux coups au malheureux cocher qui expira alors qu’on le transportait chez la marchand de vin d’où sortait Longueil. Ce dernier fut immédiatement arrêté et conduit après un long interrogatoire à la prison du Grand Châtelet. Il jouissait de la protection de l’évêque du Mans, M. de Grimaldi et du graveur du roi Cochin  et fut relâché trois semaines plus tard… Que valait la vie d’un cocher à cette époque ? Quelques jours d’enfermement ?9

N’ayant pas d’héritier direct, Madame Laudier-Duparcq, devenue âgée,  décida de faire don d’une rente de 500 livres au bureau de bienfaisance de la division des Thermes pour la fondation d’une école destinée à l’éducation des petites filles10 puis mourut en 1810 après avoir fait son testament par lequel elle institua Pierre Joseph Renard son légataire.

Le sieur Renard mourut trois ans après le veuve Camber et laissa pour héritière sa tante, Marie-Marthe Renard qui décéda le 1er juillet 1817 à l’âge de 94 ans, à Versailles, rue Royale où elle habitait en compagnie de son petit-fils, Pierre Charles Coster. Elle était veuve d’un ancien musicien du roi du nom de Etienne Gautherot.

Ils avaient eu trois filles dont l’une, Elisabeth-Nicole devint l’épouse du sieur Taskin. L’autre, Marie-Françoise, resta demoiselle. La troisième, Marie-Elisabeth-Cécile, s’unit à Claude-Charles Coster. Les héritiers décidèrent de vendre l’immeuble par adjudication le 25 décembre 1817 . L’acheteur fut un certain Azimon et sa femme.

1817- 1859 . La famille Azimon

À cette date l’immeuble portait le n° 51 au lieu de 53. On y entrait par une porte cochère encadrée de boutiques. L’immeuble sur la rue avait trois étages et était prolongé par deux ailes à droite et à gauche avec une cour au milieu qui comportait un puits. au fond de celle-ci on trouvait des écuries et autres petites constructions. L’acheteur, Jean-François Azimon, le paya  48 700F.

Lorsqu’il mourut en 1829, sa veuve qui habitait place Saint-André-des-Arts céda la maison à Eugène Pinson, négociant, et Marie-Victoire Le Canu. La description qui en était faite dans le contrat de vente11 montrait que la porte cochère existait toujours avec des boutiques de chaque côté mais les écuries et remises ont disparu au profit d’une bâtisse simple en profondeur de 2 étages.

1859-1863 . La famille Pinson

M. Pinson s’était marié en 1850 et eut avec sa femme deux enfants, une fille et un garçon. Il mourut le 20 mai 1860, un an après son acquisition, à l’âge de 36 ans (sa femme n’avait que 28 ans). L’immeuble fut vendu par licitation à l’audience des criées du tribunal civil de 1ere instance de la Seine le 11 février 1863.

1863- 1892 . La famille Savignac

L’acquéreur était Madame de Savignac qui acheta l’immeuble pour le prix de 296 000F. Elle décéda en son château de La Roche à Saint-Just dans la Haute-Vienne en laissant pour héritiers

– Georges de Savignac chef de bataillon au 102e régiment de ligne,

– Joseph de Savignac Lieutenant de vaisseau sur l’Annamite

– et Louis de Savignac, ingénieur à Fraisans dans le Jura.

Ils vendirent aux enchères l’immeuble le 31 mai 1892 à M. Rousset stéréotypeur-galvanoplast demeurant à Paris rue Visconti n°13 pour 300 000F12.

Les lieux se présentaient sous la forme d’une grande maison consistant en un corps de logis en façade sur rue, double en profondeur, ayant autrefois formé deux corps de bâtiment, élevé sur rez-de-chaussée de 3 étages, cour derrière avec ailes à droite et à gauche et bâtiment au fond élevé en partie sur caves d’un rez-de-chaussée et de 3 étages, 4è étage lambrissé en partie. Sur la moitié de cette cour, il y avait un grand hangar avec toiture vitrée à hauteur du 1er étage formant un grand magasin. Le tout occupait une surface de 800 mètres carrés.

Plan Cadastral de 1900 du 53 rue de Seine (Archives de Paris)

Plan Cadastral de 1900 du 53 rue de Seine (Archives de Paris)

 

A SUIVRE


  1. A.N. ; M.C. ; VIII/298, vente de Gilles Le Maistre à Léon de Marzelay du 26/07/1543 []
  2. A.N. ; M.C. ; CXXII/1374, constitution de rente du 24/07/1551 []
  3. A.N. ; M.C. ; VIII/171, contrat de mariage entre Jean de Villars et Anne de Marzelay du 3/01/1557 (a.s.) []
  4. A.N. ; M.c. ; CXXII/377, contrat de mariage entre Robert Estienne et la veuve Lecourt []
  5. A.N. ; M.C. ; LXVI/392, inventaire des biens de Jean-Baptiste Verdier commencé le 24 mars 1726 []
  6. A.N. ; M.C. ; LII/288, partage des biens de Pierre Verdier du 21 juillet 1739 []
  7. A.N. ; M.C. ; LVII/363 , vente à Me Bouron du 30/09/1740 []
  8. A.N. ; M.C. ; XLIV/362, vente du 12/09/1742 à Jean-Louis Camber []
  9. Mes Loisirs, S.-P. Hardy publié par Maurice Tourneux et Maurice Vitrac []
  10. Bulletin des Lois, décret impérial du 30 mai 1806 []
  11. A.N. ; M.C. ; LXX/1398, vente du 53 rue de Seine du 24/06/1859 à M. Pinson et sa femme []
  12. A.N. ; M.C. ; LX/1043,  vente du 31 mai 1892 du 53 rue de Seine []
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