Le 23 rue de Seine et le 24 rue Mazarine

Les 23 et 24

Photo des 23 rue de Seine et 24 rue Mazarine

Cet immeuble comporte plusieurs bâtiments s’étendant du 23 de la rue de Seine au 24 de la rue Mazarine. Du côté de la rue de Seine, elle présente une façade du XVIIe siècle, remaniée au XIXe siècle. Plusieurs propriétaires intéressants par les métiers qu’ils exerçaient s’y succédèrent : la famille Fournier au XVIe siècle qui comptait des charpentiers et un juré maçon ; un chirugien du nom de Gayant qui suivait le roi et ses armées ; Jard, qui fut accoucheur de la Dauphine ; Mouchy, un peintre du XIXe.  Vestier, un autre peintre, y habitèrent et y moururent. Enfin, Atget en son temps en avait photographié la très belle rampe d’escalier.

1531 -1542. Au temps de Gilles Le Maistre

Alors que l’îlot compris entre les rues de Seine et Mazarine d’une part et la rue de Bussy et les quais d’autre part était encore entièrement cultivé en 1529, son aspect changea radicalement l’année suivante lorsque l’abbé de Saint-Germain-des-Prés s’avisa de le bailler à rente. Divisé en deux lots, le premier qui appartenait à l’aumônier, situé au sud, du côté de la rue de Bussy, fut vendu à divers particuliers, le second de 5 arpents un quartier 20 perches fut acenssé       en 15101 à Jean Pichore, enlumineur qui le revendit en 1519  aux gouverneurs de l’Hôtel-Dieu.  Ces derniers furent obligés en 1531, à la suite de différents procès intentés par l’abbaye, de le revendre2 .  Gilles Le Maistre, futur premier Président du Parlement et  seigneur de Cincehour,  saisit l’opportunité de faire une belle affaire et après différentes péripéties3, le lotit. Il vendit le 27 janvier 1542 (n.s.)4 à Guillaume Fournier un grand terrain de 258 toises « à l’opposite du chasteau du Louvre », comme  il se plaisait à le répéter à l’envie dans tous ses contrats de vente. Ce lot dépassait  largement le cadre de l’immeuble que nous étudions dans cet article puisqu’il recouvrait les immeubles 21 à 25 rue de Seine et 22 à 26 rue Mazarine.

1542-1622. La famille Fournier

Guillaume Fournier, charpentier de grande cognée, s’engageait à verser à Gilles Le Maistre une rente annuelle et perpétuelle de 12 livres 18 sols de bail d’héritage, à  condition de construire une maison dans les deux ans et à verser chaque année à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés 2 sols 6 deniers de cens.

Guillaume Fournier avait pris pour  épouse Philippe Beauffault qui lui donna au moins trois enfants :

– Loys qui naquit aux environs de 1544 dont nous suivrons la carrière plus loin,

– Anne qui épousa successivement un maçon-tailleur de pierre,  une marchand pelletier et enfin Violet Yndret, marchand, dont les différentes péripéties seront décrites dans l’histoire d’un autre immeuble de la rue de Seine.

– Jean qui fut maître charpentier et qui devint aussi propriétaire.

 Alors qu’entre-temps la France avait vu passer et trépasser deux nouveaux rois et que Charles IX régnait, Philippe Beauffault, racheta en 15615 la moitié de la rente foncière à Gilles Le Maistre qui, entretemps, était devenu premier président au Parlement. Elle maria ensuite sa fille Anne, déjà veuve d’un maçon et tailleur de pierre, à Jean Bourgeois, marchand pelletier. Son fils Jean Fournier, maître charpentier, assistait à la signature du contrat par lequel elle promit de donner aux futurs époux 400 livres.

Après les décès de Guillaume Fournier et de sa femme, il y eut un partage que malheureusement nous n’avons pas encore trouvé mais dont l’existence est mentionnée dans l’inventaire après décès des biens de Loys Fournier.

Partage du terrain de G. Fournier

Partage du terrain de G.Fournier

La deuxième génération

Nous retrouvons les Fournier en 1587. Le troisième mari d’Anne, Violet Yndret, était prisonnier des troupes du roi de Navarre.  Il fallut à la famille  Fournier réunir leurs efforts pour verser une rançon afin de récupérer le pauvre sequestré. Ils n’avaient pas assez d’argent car les temps étaient durs. Anne et son frère Loys, maître maçon, empruntèrent donc à un certain Marin Marotin, marchand drapier, 100 écus d’or soleil moyennant une rente garantie sur leurs biens, en premier lieu sur la maison située les fossés d’entre les portes de Bussy et de Nesle (aujourd’hui rue Mazarine) appartenant à Loys Fournier, plus sur une grande maison avec quatre boutiques sise Grande rue à Saint-Germain-des-Prés appartenant à Violet Yndret et sa femme, et enfin sur une autre propriété  située rue de la Truanderie appartenant à Anne de son propre ((A.N.; M.C.; XVI/169 , constitution de rente par Anne et Loys Fournier à Marin Marotin)).

 Rassurons nos lecteurs : un titre nouvel signé de Violet Yndret en 1591 montre qu’il fut tiré des geôles royales.

Loys Fournier avait épousé Geneviève Pinot et en eut plusieurs enfants :

–       Marie qui épousa Gilles Coquillier, marchand mercier,

–       Madeleine qui épousa Claude de Maugier, marchand drapier chaussetier,

–       Jean qui fit des études de droit et devint praticien au Palais

–       et enfin Geneviève.

 

La vie continuait, pas si tranquille que cela puisque les guerres de religion faisaient rage. En conséquence les maisons situées le long du fossé de la ville furent pour la plupart démolies volontairement pour empêcher les attaques de l’extérieur.

Heureusement, sa reconstruction ne posait pas trop de problèmes à Loys Fournier qui était devenu en 1601 juré du roi es-œuvre de maçonnerie. Nous le trouvons régulièrement dans les minutes des notaires :  dès 1596, Loys, alors maçon-bachelier, vint estimer les maisons de Jean de Saint-Germain, un apothicaire connu, propriétaire de l’actuel 47 rue de Seine. En 1604, avec Claude Vellefaux, juré es-œuvre de maçonnerie comme lui et Absalon  Mansart, maître charpentier à Paris, ils vont visiter et estimer  trois maisons sises rue Neuve des Marguilliers  afin d’en faire trois lots6

En 1606, Loys Fournier avait environ 62 ans.  Était-il veuf ? Avait-iI le démon de midi ? Il fut attiré par une certaine Jeanne Pillet, femme d’un maître tisserand  du faubourg Saint-Victor et fut accusé par le mari cocu d’avoir « copulé » avec sa femme. L’affaire fut traitée promptement : pour éviter un procès, Loys Fournier accepta de verser au mari 30 livres tournois de dommages et intérêts qu’il versa devant notaire…

Dix ans plus tard,  il habitait alors rue de La Harpe quand il loua la maison de la rue de Seine, son jardin et ses dépendances qui s’étendaient toujours entre cette rue et les fossés de la ville à Me Pierre Martineau, avocat au Parlement pour 400 livres par an  ((A.N. ; M.C. ; LXXIII/288, bail par Loys Fournier à Pierre Martineau du 25 février 1616)) .

 

La 3e génération

Loys Fournier mourut la même année. Sa veuve vendit aussitôt sa charge de juré es-œuvre de maçonnerie pour payer le convoi, l’enterrement du défunt et les habits de deuil de toute la maisonnée. L’inventaire après décès7 révèle que Loys Fournier avait été un lecteur intéressé par l’histoire de la France et ses grands hommes et un passionné d’architecture. Ayant traversé les guerres de religion, il possédait une épée, une hallebarde et un fusil. Il aimait les beaux habits et le confort.

Ses héritiers étaient Jean, greffier du grand prévôt de France, Marie qui avait épousé un bourgeois de Paris du nom de Jean Pigrant, Madeleine qui avait pour mari Claude de Maugier aussi un bourgeois de Paris et Germaine, épouse de Louis Clanissant, marchand quincailler et …. bourgeois de Paris.

Ils vendirent la maison des rues de Seine et des fossés d’entre les portes de Bussy et de Nesle à Arnaud de Boisramé, secrétaire de M. du Tillet, seigneur de Gouix et conseiller du roi en ses conseils d’État moyennant 9 000 livres tournois dont 600 livres ont été versées à Jean Fournier pour l’assurance du douaire de sa sœur Madeleine8 .

La maison qui s’étalait de la rue de Seine aux fossés d’entre les portes de Bussy et de Nesle avait pour voisins d’une côté le sieur Cattier (voir l’histoire du 21 rue de Seine) et de l’autre la maison de l’Huitre à l’Escaille appartenant à Jean Lhuistre (voir l’histoire du 25)

1622-1656. La famille Boisramé 

Arnauld de Boisramé, nouveau propriétaire, était un bourgeois de Paris et outre ses fonctions auprès de M. du Tillet, il était contrôleur général des entrées et sorties de vin de Paris et ses faubourgs. Il épousa dix ans plus tard, le  23 août 1632, Jeanne Cappon qui était veuve de Claude Bezard, bourgeois de Paris  9. Du côté du sieur de Boisramé, des amis importants étaient venus assister à la signature du traité de mariage puisqu’il était accompagné de Jean du Tillet, maître des requêtes et Louis du Tillet avec lesquels il habitait. Aux côtés de Jeanne Cappon se trouvaient Jean Bezard, commis du greffier au conseil privé du roi et quelques amis. Les futurs époux promettaient tous deux qu’une fois mariés, chacun ferait signer à l’autre l’inventaire de ses biens.

Nous ne retrouvons Jeanne Cappon qu’en 1656 alors qu’elle était veuve pour la deuxième fois et qu’elle se sentait bien proche de la mort, paralysée de la main « senestre ».  Elle demanda au notaire de rédiger son testament10. Elle n’avait point d’enfant bien qu’elle eût été mariée deux fois. Elle fit donc énormément de dons : de fortes sommes aux églises Saint-Benoit et Saint-Sulpice et de Montigny-sur-Loing pour assurer le repos de son âme mais aussi à ses neveux, à ses servantes. Bref le montant en était si élevé que la succession ne permettait pas d’en assurer le versement, d’autant qu’un certain Bouin, médecin et ami, affirmait qu’elle lui avait vendu sa maison de Montigny. Un procès fut mis en route mais avant d’en connaître l’issue, ses neveux et nièces héritiers et les marguilliers des églises Saint-Sulpice et Saint-Benoît décidèrent de vendre  à l’amiable la maison des rues de Seine et Mazarine afin d’éviter des frais. La propriété était alors composée d’un bâtiment donnant sur la rue Mazarine et d’un jardin qui avait son issue rue de Seine.

Les héritiers , c’est-à-dire François Guilloire, Madeleine Guilloire épouse de Louis Gayant, Catherine Guilloire, veuve de Pierre Chanvier, Nicolas Cappon docteur en médecine, Jean Cappon avocat au conseil privé du roi et Louis Chaperon se réunirent  le 6 novembre 1656 et procédèrent à cette vente11. Ce fut Louis Gayant, marchand barbier et chirurgien et époux de Madeleine Guilloire qui  fit l’offre la plus forte. Il acquit donc pour 11 500 livres cette maison qui consistait en un corps de logis sur  le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle (maintenantla rue Mazarine), cour, puits, et un jardin dont la sortie se faisait sur la rue de Seine.

 1656-1755. La famille Gayant, héritière des Boisramé, propriétaire des lieux pour un siècle

Les Gayant de la première génération

Louis Gayant qui était natif de Clermont en Beauvaisis était un chirurgien des armées du roi et un anatomiste célèbre. Il faisait partie de ceux qui furent présentés au roi par Colbert lors de l’inauguration de l’académie des sciences dès 1666. Il était aussi professeur d’anatomie et un spécialiste de la circulation du sang et publia plusieurs ouvrages à ce sujet. Il fut aussi le premier français à procéder à une transfusion sanguine entre chiens, le 2 janvier 1667.

Colbert présente à Louis XIV les membres de l’Académie Royale des Sciences par Henri Testelin- RMN

 

 Il fit sans doute construire une maison du côté de la rue de Seine puisque c’est après son acquisition que l’on fait allusion dans les actes à deux maisons.  Très souvent absent de Paris à cause de sa charge auprès des armées du roi il omit de faire déclaration de son bien foncier auprès de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Rappelé vertement à l’ordre, il s’exécuta et paya le cens qui s’élevait à 2 sols parisis.

Il mourut le 18 octobre 1673 à Maestricht en service auprès du roi.  Par une lettre datée de Marly du 17 juillet 1675, le roi donna 10 000 livres à sa veuve12.

 

Les Gayant de la deuxième génération

De son mariage avec Madeleine Guilloire, le chirurgien avait eu un fils du nom de Louis qui naquit en 1647. Il fut docteur en médecine de la Faculté de Paris en 1670, acheta sa charge de médecin du roi pour 18 750 livres en 1675. Dès le début de sa carrière,  s’installa dans la maison de la rue de Seine et d’ailleurs  y mourut. Il devint comme son père un médecin célèbre qui tint le haut du pavé. En 1714, il fut mêlé à un procès fort retentissant : Madeleine Emilie de Mascranny qui avait épousé le marquis de Gesvres en 1709 accusa  son mari d’impuissance et demanda la cassation de son mariage. Il s’ensuivit un procès qui amusa toute la bonne société de Paris : on retenait sa place pour y assister. Louis Gayant y fut mêlé en tant qu’expert chargé d’examiner le marquis. Voici le savoureux compte-rendu de son expertise :

Extrait de la déclaration de Louis Gayant

Louis Gayant occupait avec sa famille les trois étages de l’immeuble de la rue de Seine sur rue et cour, les boutiques du rez-de-chaussée étant louées. Son cabinet de travail était au premier. Au second étage on trouvait l’antichambre, la chambre du maître de maison et celle de mademoiselle Gayant.

Il avait épousé en 1691 Marie Marguerite Garnier qui était un beau parti puisqu’elle apportait 21000 livres en dot13. Il en eut deux filles Marie Geneviève et Louise. La première épousa Charles Paul Cadeau Dijonval qui était un descendant de Nicolas Cadeau, négociant à Paris et fondateur de la manufacture de Dijonval, près de Sedan qui fabriquait du drap à la façon de Hollande.  Quant à Louise, elle s’unit à Jean Baptiste Dureville, écuyer et secrétaire du roi.

Louis Gayant mourut le 20 février 1719 et les funérailles furent célébrées le lendemain en l’église Saint-Sulpice :

« Ledit jour a été fait le convoy et enterrement de Louis Gayant, conseiller du roi, médecin ordinaire de S.M., docteur en médecine de la Faculté de Paris, âgé d’environ soixante et douze ans, mort d’hier en sa maison rue de Seine. Et y ont assisté Me Estienne Garnier, avocat  en parlement,  conseiller du roi, expéditionnaire en la Court de Rome, beau-frère, Me Antoine Copineau , procureur au Parlement, nepveu du défunt, qui ont  signé ».

Le partage eut lieu le 1er janvier 1726 entre Marie Geneviève et Louise. Elles abandonnèrent à leur mère l’usufruit des maisons des rues des Boucheries et Mazarine et convinrent de se partager chacune la moitié des loyers de l’immeuble de la rue de Seine à partir du 1er janvier. Quant aux deux rentes sur les aides et gabelles, l’une de 10975 livres et l’autre de 10 750 livres, elles en reçurent chacune une.

Mais trois ans après, les affaires ne vont guère bien chez les Dureville. Les entreprises que Jean-Baptiste avait faites dans les îles de Saint-Domingue et Louisiane lui avaient coûté des sommes immenses qu’il avait rassemblées grâce à des emprunts considérables dont les créanciers lui réclamèrent le remboursement. Pour éviter la catastrophe, il proposa de leur abandonner tous ses biens meubles et immeubles, demandant seulement en échange une pension pour sa femme et ses enfants. Un état de ses biens qui fut fait qui révéla que sa fortune s’élevait à la somme colossale de 1 091 032 livres. Les dettes montaient à 783 333 livres. Les créanciers, rassurés, acceptèrent le marché.

En 1742,  dans le but de sortir de l’indivision, les maisons des rues de Seine et Mazarine furent expertisées par Henri Desboeufs et René Chauveau, architectes-experts qui nous ont laissé le résultat de leur visite :

La maison de la rue de Seine avait un corps de logis sur rue double en profondeur élévé de trois étages et un grenier. À gauche de la belle porte cochère, on trouvait un bâtiment en aile, un bel escalier à rampe en fer forgé pour le premier étage et en bois sculpté ensuite. L’aile comportait trois étages dont le dernier était lambrissé et contre son pignon orienté vers la rue Mazarine on avait accolé un appentis. Au fond de la cour, on avait un aure édifice prolongé d’un auvent pour en augmenter la profondeur, donnant aussi sur la cour de la maison rue Mazarine  et servant de remise de carrosses. Du côté de la rue Mazarine, la maison était aussi double en profondeur avec deux étages surmonté d’un troisième lambrissé et d’un grenier. Une petite cour pavée avait un puits adossé au mur qui la séparait de la maison rue de Seine. On entrait dans l’immeuble par une allée de passage qui comportait à gauche et à droite boutiques et arrière-boutique. La maison de la rue Mazarine fut estimée 7543 livres et celle de la rue de Seine 28 666 livres.

En 1747, il y eut partage entre les enfants de Jean Baptiste Dureville des moitiés des maisons des rue de Seine et Mazarine qui leur appartenaient en indivis. La moitié de la maison rue de Seine échut à Jean-Michel de Dureville pour la somme de 17 000 livres. La moitié de celle de la rue Mazarine alla entre autres choses au sieur de Dureville de Summerville14 (les autres moitiés appartenaient à Charles Paul Cadeau Dijonval, époux de Marie Geneviève Gayant).

Quelques années plus tard, la maison de la rue Mazarine fut louée pour 670 livres à Vital Constant, un fournaliste c’est-à-dire un  potier de terre qui fabriquait des fourneaux et des creusets à l’usage des chimistes et des fondeurs. Dix ans après il transporta son bail à Louis Laffineur aussi  potier de terre dont l’attitude lors de la Révolution fut peu glorieuse puisqu’il encouragea les assassinats.

Quant à l’immeuble de la rue de Seine, il fut louée pour la coquette somme de 1800 livres et pour 19 ans à Joseph Jard qui exerçait le beau métier d’accoucheur de Madame La Dauphine.

Le 27 janvier 1754, Jean Baptiste Dureville fit son testament, demandant que ses obsèques soient aussi simples que possible, et qu’on dise trente messes pour le repos de son âme. Il léguait ses biens à Silvain Dureville, son frère consanguin, à la charge que Louise Gayant sa femme en jouisse en usufruit sa vie durant((A.N., M.C. ; XIV/350, inventaire des biens de Jean Michel Dureville commencé le 11 mars 1754)).

L’année suivante, les maisons des rues de Seine et Mazarine furent vendues par les Dureville et les Cadeau-Dijonval à Joseph Jard, la première pour 36 000 livres et la seconde pour 12 000 livres.

1755-1805. La famille Jard

Jard habitait donc rue de Seine quand il en devint propriétaire.  Il exerçait ses talents  auprès de la Dauphine, ce qui n’était pas une sinécure car elle fut enceinte plusieurs fois et fit souvent des fausses couches. Jugez-en plutôt :

En août 1750, La Dauphine était à Versailles, enceinte. Le 26, elle commença à ressentir de sérieuses douleurs. Vite, on envoya des courriers auprès du prévôt des marchands pour qu’il fasse jeter du sable depuis le Pont Neuf jusqu’à l’Hôtel de Ville, pour que le messager qui apporterait la nouvelle de l’accouchement ne se cassa point le cou. On dépécha un courrier à Notre-Dame pour exposer le Saint-Sacrement. Princes, ministres, ambassadeurs et gens de Cour se précipitèrent dans les appartements de la Dauphine. La nouvelle ne fut qu’une explosion de pétard mouillé. Le canon des Invalises eut beau tirer, les illuminations de l’Hôtel de Ville s’allumer, il n’y eut aucun mouvement de plaisir chez le bon peuple. : c’était seulement une fille ! On la prénomma tout de même Marie-Zéphirine. Elle mourut discrétement 5 ans après.

Accouchement de la Dauphine

Accouchement de la Dauphine

Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1751, Mme la Dauphine accoucha du duc de Bourgogne si vite que Jard qu’on avait envoyé quérir arriva en pantoufle, juste à temps pour recevoir le royal enfant sans d’ailleurs n’avoir rien fait. Manquant de témoins et n’ayant pas de layette, il laissa le divin enfant sous la couverture tandis que le Dauphin alla prendre par la peau du cou des gardes suisses pour servir de témoins. On fit prévenir le roi qui se précipita dans le premier carrosse qu’il trouva : c’était celui du prince de Conti. La Cour se mit à courir à pied derrière. Il y eut bientôt dans la chambre de la Dauphine plus de monde que sur la place de Grève un jour d’exécution. Hélas ! Le duc de Bourgogne mourut dans sa dixième année.

En 1760, Jard qui avait assisté à la naissance de Louis XVI était devenu fort vieux. Il fut remplacé auprès de la Dauphine par un certain Levret. En récompense des services rendus , le roi l’annoblit en 1754. Et lui alloua une pension de 3 000 livres.

 Il mourut 12 ans après avoir pris sa retraite, à Draveil en sa maison de campagne, le 7 mai 1772.

Peu de temps après, en 1774, sa fille qui avait épousé Joseph Binet de Varenne, procureur en Parlement mourut.

Faire-part de décès de Marie-Françoise Jard

 Joseph Binet de Varenne, son petit-fils

Son petit-fils, Joseph Binet de Varenne, prit la succession de son grand-père comme propriétaire des maisons des rues de Seine et Mazarine. On ne sait à peu près rien sur lui si ce n’est qu’il épousa en le 14 juin 1774 Madeleine Sophie Félicité Cousin et qu’un enfant naquit de leur union un an plus tard. On le prénomma Pierre-Joseph-Marie.

Le père mourut à Versailles en l’an 12. Il avait 52 ans et était suppléant du juge de paix.

Son fils, employé à la banque territoriale, vendit le 11 octobre 1805 les deux maisons à Elisabeth Rosalie Pigalle, veuve de Louis Philippe Mouchy depuis 1801, et à son fils, Jean Baptiste Madeleine Mouchy, selon cette répartition : à la veuve la moitié en indivis de la maison du 23 rue de Seine, l’autre moitié en usufruit, la nue-propriété de cette moitié étant à son fils. Quant au 24 rue Mazarine, l’immeuble appartenait en pleine propriété allant  au fils. La vente se fit moyennant 30 000F pour la maison rue de Seine et 10 000F pour celle de la rue Mazarine.

 

1805-1882. La famille Mouchy et ses légataires

Mais revenons à nos nouveaux propriétaires :  avec eux, nous entrons dans le domaine des Arts. Elisabeth-Rosalie Pigalle, la veuve de Mouchy, était la nièce du célèbre sculpteur Pigalle et fille du peintre du roi, Pierre Pigalle.

Oeuvre de Mouchy ère

Le berger assis, morceau de réception à l’ Académie par Louis-Philippe Mouchy

Fils d’un boulanger, son mari, Louis-Philippe Mouchy, était entré très jeune dans l’atelier de Jean-Baptiste Pigalle qui le prit en affection et l’envoya étudier en Italie à ses frais. À son retour il épousa sa nièce, fut reçu à l’Académie royale  puis à l’Académie en 1768. Il devint un sculpteur célèbre, digne de son professeur et laissa beaucoup d’œuvres importantes. Il mourut le 10 décembre 1801, laissant un seul enfant, Jean-Baptiste-Madeleine .

C’est donc sa veuve qui acquit avec son fils Jean Baptiste Madeleine qui ne suivit pas les traces de son père : il était employé à la Trésorerie Nationale.

La mère décéda le 1er mars 1811. Son fils était son unique héritier. Marié à Perrine Sophie Lefèvre, ils eurent deux enfants, Edouard Joseph et Emile Edouard. L’aîné décéda à Nice en Sardaigne où il était momentanément le 21 décembre 1852. Comme il était célibataire, son frère hérita.

Emile Edouard Mouchy était portraitiste, peintre de genre et fut élève de Guérin.  Son oeuvre principale fut le tableau qu’il fit de la vivisection d’un chien. Il habita rue de Seine toute sa vie, occupant le 1er étage sur la rue et sur la cour.

Vivisection d'un chien par E.E. Mouchy (1832)

Vivisection d’un chien par E.E. Mouchy (1832)

Il exposa au Salon de 1822 à 1853.

Cependant, il eut un locataire fort connu :

Le peintre Antoine Vestier, locataire du 23 rue de Seine

Antoine Vestier était né à Avallon en 1740. Il voyagea beaucoup en Angleterre et en Hollande avant de s’installer à Paris. Il entra à l’Académie Royale de peinture le 15 octobre 178615. Il peignait tout en douceur et délicatesse aussi bien les drapés des étoffes que l’arrondi d’un visage et devint un peintre très apprécié de la noblesse. Hélas la Révolution ne faisait pas bon voisinage avec  cette catégorie de Français. Pour sortir des difficultés financières, il se mit à peindre des miniatures et sollicita un logement au Louvre en 179016. On ne sait quand il vint habiter rue de Seine mais il est certain qu’il y mourut :

Extrait du registre des décès de 1824 des Archives de Paris
Acte de décès du 25/12/1824
« Le jour d’hier à 11h30 du soir est décédé rue de Seine n°23 Antoine Vestier âgé de 84 ans,, peintre et membre de l’Académie Royale de Peinture , marié à Marie Anne Réverand
Constaté par moi Urbain Firmin Préault , maire du Xe arrondissement , chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis, officier de la LH, sur la déclaration de J.B. Madeleine Mouchy, propriétaire demeurant susdit rue et n° , âgé de 58 ans et de Aristide Laurent Dumont, sous-chef au Ministère de l’Intérieur demeurant Jardin du Roi, âgé de 34 ans, petit-fils du défunt . »

Louis Edouard Mouchy ne se maria pas et soucieux de mettre de l’ordre dans ses affaires avant de mourir, il fit en 1852 son testament établissant pour légataire universel Louis Auguste Felix Bourbon qui était secrétaire de la Faculté de Médecine. Il mourut le 17 novembre 185917.

Testament du 23

Testament de Emile Edouard Mouchy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce dernier était chevalier de la Légion d’Honneur et avait épousé en premières noces Céline Gendret qui décéda en 1845. Il s’unit alors à Henriette Gendret qui mourut sans lui avoir donné d’enfant en 1877. Lui-même la suivit dans la tombe le 14 septembre 1882 non sans avoir institué son légataire universel un cousin issu de germain, Alfred Michel qui était commis au ministère de la guerre.

Les deux immeubles rapportaient alors ensemble 13 800F car il y avait alors 15 locataires en la rue de Seine et 6 dans l’immeuble de la rue Mazarine. Dès le décès de M. Bourbon, M. Michel vendit l’ensembles des deux immeubles pour 150 000 F18.

1882-1900. Auguste Gabriel Delarue

L’acheteur, Auguste Gabriel Delarue, était libraire-éditeur et, comme on disait à cette époque, propriétaire. Son premier soin fut d’apporter des agrandissements et des embellissements à l’immeuble de la rue de Seine. Pour nous rendre compte en quoi consistait « cette réhabilitation », voyons ce qu’en dit la Protection Patrimoniale de la Mairie de Paris :

Rampe Atget

Rampe du 23 rue de Seine photographié par M. Atget

23 rue de Seine – bâtiment protégé : Maison ancienne. Décor entièrement repris au XIXe. La façade est composée de trois travées. Les trois premiers niveaux sont traités en bossages continus. Beau portail. Sur cour : très bel escalier Louis XV avec rampe en ferronnerie attesté en 2003, inscrit dans un large corps de bâtiment courbe, relie les corps de logis sur rue et sur cour. Fontaine dans la cour (Escalier ancien documenté à cette adresse). La décoration de l’immeuble a été en partie refaite au XIXe siècle (sol de la cour, vestibule).

Il n’en fut pas de même pour le bâtiment de la rue Mazarine : Delarue le fit carrément détruire et entreprit d’en reconstruire un qui à cette occasion fut frappé d’alignement. Il fit élever en 1883 par M. Sorets, architecte, un immeuble en retrait sur la rue Mazarine de style haussmanien qui comportait 4 étages et un 5e mansardé. À l’origine, la surface occupé par le 24 de la rue Mazarine était de 372 M2 31 , elle passa à 343 M2 0219, comme l’illustre les deux plans ci-dessous :

Planscomparasdu23

Plan « avant et après » des immeubles des rues de Seine et Mazarine

 Plan du retrait

L’ensemble des bâtiments était d’un seul tenant. On pouvait donc encore à cette époque aller de la rue de Seine à la rue Mazarine en traversant ces immeubles.

 Accessoirement , signalons que M. Delarue était aussi propriétaire de l’immeuble voisin du 24 rue Mazarine, celui du 26.

Mais voici que M. Delarue entreprit de vendre tous les immeubles qu’il possédait en les rues de Seine et Mazarine. Pour ce faire, il fit appel aux services de Me Dauchez qui fit deux lots : le premier contenait les immeubles des 23 rue de Seine et du 24 rue Mazarine tandis que le second se composait du 26 rue Mazarine. Après avoir fait établir le cahier des charges le 29 décembre 1899, les immeubles furent vendus par adjudication le 30 janvier 1900 à un certain M. Lecoursonnois. Le premier lot fut adjugé pour 221 000 F et le second 49 000 F. La plus-value était belle !

À partir de 1900  : M. Lecoursonnois

M. Lecoursonnois exerçait le métier de fabricant de papier dont l’usine se trouvait boulevard Auguste Blanqui en 1904. La fabrique abritait alors deux bâtiments. L’un se présentait comme une sorte de hall couvert de vitres et abritait les machines ; dans l’autre, élevé de deux étages, se trouvaient les bureaux et les meules servant à la trituration des pâtes à papiers. En ce mois de décembre 1905, les machines fonctionnaient normalement lorsque soudain une grosse poulie en fer sur laquelle passait une courroie mettant en mouvement un énorme volant en fonte  se rompit. Le volant de 4m50 de diamètre fut arrêté brutalement et ses trois ailes se détachèrent et furent projétés, l’une alla abattre la verrière et les deux autres se fracassèrent sur la muraille qui séparait le bâtiment d’une cordonnerie et y tuèrent deux ouvriers qui y travaillaient. Il y eut aussi des blessés par la chute de la verrière. Inutile de préciser que ce drame causa beaucoup d’ennuis à M. Lecoursonnois. Il y eut procès qui débouta les plaignants : l’accident était fortuit et M. Lecoursonnois irresponsable de ce malheur.

Cette période noire n’était pas terminée :  le malheureux Lecoursonnois vit en décembre 1915 le feu prendre naissance dans son magasin de déchets de papier. Les pompiers de Popincourt accoururent et après bien des efforts eurent raison de l’incendie. M. Lecoursonnois s’en tira pour des dégâts matériels de 13 000 F. Ce n’était pas la première fois qu’un tel malheur arrivait : en 1883, il y avait aussi eu le feu qui avait détruit en grande partie la fabrique avec un dommage s’élevant cette fois à  400 000 F.

Les immeubles des rues de Seine et Mazarine ne connurent pas les mêmes inconvénients. À partir de la reconstruction  côté Mazarine et des « améliorations » côté rue de Seine, apparemment les états des lieux ne bougèrent plus jusqu’à la rédaction de cet article.  La famille Lecoursonnois était encore propriétaire en 1920.

La suite est très difficile à déterminer puisque les documents ne sont pas encore accessibles au lecteurs des Archives nationales et de Paris. Il faudra encore attendre une cinquantaine d’années …

Monique Etivant

  1. les propriétaires devaient s’acquitter du cens, sorte d’impôt foncier, envers l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés []
  2. Voir le  tome 3 de la Topographie historique de la Ville de Paris par Berty et Tisserand []
  3. Voir l’histoire générale de la rue dans ce site []
  4. A.N. ; M.C. ; VIII/288, contrat de vente entre Gilles Le Maistre et Guillaume Fournier du 27 janvier 1542 []
  5. A.N., ; M.C. ; XLIX/116, rachat de rente du 21 janvier 1561 []
  6. A.N. ; M.C.; CXXII/1553, estimation de maisons par Claude Vellefaux et Loys Fournier []
  7. A.N. ; M.C. ; LXXIII/288, inventaire des biens de Loys Fournier du 30 juin 1616 []
  8. A.N.; M.C. ; XXIII/260, quittance de Jean, Marie, Madeleine et Germaine Fournier à Arnaud de Boisramé du 27 mai 1622 []
  9. A.N. ; M.C. ; VI/445, contrat de mariage du 20 août 1632 []
  10. A.N. ; M.C. ; XXIX/183, testament de Jeanne Cappon du 12 mai 1646 []
  11. A.N. ; M.C. ; XXIII/297, vente des consorts Cappon à Louis Gayant du 6 novembre 1656 []
  12. A.N.,M.C.  XIV/237, inventaire des biens de Louis Gayant fils commencé le 27 mars 1719 []
  13. A.N. ;M.C. ;XIV/237, inventaire après le décès de Louis Gayant commencé le 27 mars 1719 []
  14. A.N.; M.C.; LXXIII/746 , partage du 3/03/1747 []
  15. A.N.; O1/1073, pièce 412 []
  16. A.N.; O1/674, pièce 548 du 2 mai 1790 []
  17. A.N. ; M.C. XCVIII/1098, testament de M. Mouchy déposé le 19 novembre 1859 []
  18. A.N. ; M.C. XCVIII/1228, vente des immeubles 21 et 22 novembre 1882 []
  19. A.P., VO 11/ 2101 []
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