Le 36

Le 36 rue de Seine

Selon les architectes de la protection patrimoniale, l’immeuble du 36 rue de Seine est une maison ancienne du XVIIe siècle. « Elle présente une façade élégante en pierre de taille de trois travées régulières. Le porche d’entrée surmonté d’un mascaron et ses lucarnes à la Mansard forment un bel ensemble avec les trois grandes arcades qui complètent harmonieusement l’ensemble ». Elle fut la propriété et fut habitée par de hauts personnages

Au XVIe siècle, Jacqueline d’Aumont, première propriétaire connue des lieux

La première propriétaire connue de cet immeuble est Jacqueline d’Aumont, marquise d’Alègre1.

Jacqueline d’Aumont, marquise d’Allègre

Elle appartenait à une illustre famille dont l’origine se perd dans l’obscurité des temps. Fille de Pierre d’Aumont, seigneur d’Estrabonne et de Françoise de Sully et aussi dame d’honneur de Louise de Lorraine, son frère Jean était maréchal de France.

Yves d’Allègre

En 1551 elle eut le malheur d’épouser Yves d’Alègre qui était un personnage peu recommandable. Il la maltraita tant qu’elle se retira chez ses parents.

Après avoir essayé de séduire une demoiselle, il  termina sa vie tragiquement, assassiné en son château le 13 juillet 1577 par des sbires envoyés par la demoiselle. Après sa mort Jacqueline d’Aumont devint propriétaire du château d’Allègre.

Le Château d’Allègre

Le 8 aôut 1593, au coeur des guerres de religion, le duc de Nemours vint assiéger le château, il réussit à ouvrir une brèche dans les murailles et sa troupe monta à l’assaut. La marquise comprit vite qu’il fallait négocier avec le duc et obtint que ses gens aient la vie sauve mais ils leur fallut quitter leurs maisons sans rien emporter. On les trouvait « errant les uns d’un côté, les autres d’un autre, avec leurs femmes, enfants et famille, les gens de guerre s’étant saisis et emparés de tous leurs moyens ne leur avaient laissé que la langue pour prier Dieu » (in Le manuscrit d’Issoire) À leur place le duc de Nemours établit sa garnison qui pilla les maisons. La dame d’Allègre se retira en son château de Saint-Pal-des-Murs avec ses gentilhommes et servantes dont le commandant du château d’Allègre qui était Guillaume de Lombard. Peu de temps après, le dimanche 3 octobre, sous la direction de Guillaume de Lombard, les habitants d’Allègre reprirent la ville et le château et en moins de 2 heures leur succès fut assuré et le duc de Nemours expulsé. Ils y ramenèrent en triomphe la marquise d’Alègre qui vint reprendre possession de son château. Pour la mémoire de ces faits et rendre grâces à Dieu, les habitents d’Allègre firent le 11 août 1599 par acte notarié, fondation de  deux messes solennelles qui devaient se célébrer l’une le 8 aout en souvenir du siège et l’autre le 3 octobre, anniversaire de la reprise de la ville. À mon grand étonnement j’ai retrouvé en 2015 l’annonce suivante :

Annonce par la mairie d’Allègre du 4/10/2015

Pour remercier Guillaume de Lombard, le fameux gentilhomme qui avait sauvé le château envahi par les troupes du duc de Nemours, la marquise douairière d’Alègre  lui fit donation  des terres et seigneuries de Villeneuve (Sainte-Eugénie de Villeneuve), Jax, la Besseyre et Lux   car pendant ces temps dramatiques, il l’avait « assistée tout le long d’iceulx et fort fidellement commandé en sa maison et chasteau dudict Allègre où il a esté tousjours en personne jusqu’à la prinse d’icelle faicte à coups de canon par feu monsieur le duc de Nemours, tellement que par sa dilligence, environ sept semaine après, ledict sieur de Lombard trouva moyen de la faire reprendre et remectre ès main d’icelle dame. »2.

Par la suite, en 1581, elle loua sa maison de la rue de Seine où elle demeurait encore à un certain Jacques d’Archambault, avocat en la cour du Parlement et à Loys de Bazemont , écuyer, sieur de Saint-Julien et secrétaire de monseigneur, frère du roi. Elle quittait les lieux mais se réservait un cabinet et le grenier pour y mettre quelque meubles 3 . Quelques années plus tard c’était Guillaume de Lombard qui occupait la maison.

La marquise mourut entre octobre 1596 , date de ses dons à Guillaume de Lombard et octobre 1599, date à laquelle une sentence fut rendue aux requêtes du Palais concernant ses héritiers Antoine et Jacques d’Aumont.

Guillaume de Lombard et ses héritiers

Nous n’avons pas pu déterminer dans quelles circonstances Guillaume de Lombard devint propriétaire de la maison .
Par contre nous savons qu’un héritier de ce gentilhomme du nom de Claude d’Aurélle et sa femme Claude Girard vendirent l’immeuble le 11 octobre 1618 à Pierre Mauguin. Il contenait alors deux corps d’hôtel l’un assis sur larue , l’autre sur le derrière avec une cour entre les deux dans laquelle se trouvait un grand puits, plus une petite cour où y avait un  siège d’aisance, un jardin derrière avec table à tréteaux  de pierre de taille et un autre puits servant au jardin. Le corps d’hôtel sur la rue contenait au rez-de-chaussée boutique, cuisine, despens et allée , et au dessus chambre , garderobe et grenier couvert de tuile. Le corps d’hôtel derrière contenant au rez-de-chaussée salle avec une allée pour descendre d’un côté dans la petite cour et de l’autre au jardin. Le sous-sol comportait trois berceaux de cave .

  1. Nous écrivons Alègre avec un seul « l » alors que le village d’Allègre prend deux « l » car les Alègre signent avec un seul « l » []
  2. A. N. ; Y 137 f° 147 acte du 27/10/1596 []
  3. A.N. ; M.C. ; CXXII/1479 , bail du 25/11/1581 []

Le 12 rue de Seine

Le 12 rue de Seine

Comme beaucoup des immeubles des numéros pairs de la rue de Seine, les lieux qui sont dans l’emprise du n°12 connurent dans les temps très anciens  des personnages fort célèbres, comme  Jean-Jacques de Mesmes, deux ducs de Levis-Ventadour puis au XVIIIè la famille Pellot de Trévières. L’immeuble a  subi de nombreuses modifications au XXéme siècle, il fut même reconstruit mais il cache, après être passé sous deux corps de bâtiment, niché au fond d’un jardin, un ravissant petit hôtel particulier.

Le premier propriétaire : Jean-Jacques de Mesmes

Le 23 août 1540, par devant les notaires François Bastonneau et Vincent Maupéou, le cardinal de Tournon et abbé de Saint-Germain-des- Prés vendit à Jean-Jacques de Mesmes qui était maître des Requêtes une pièce de terre de deux arpents dix perches. Le terrain était près du petit pré aux clercs et avait une forme de potence dont une partie (celle qui était en retour le long de l’actuelle rue Bonaparte) fut par la suite revendue à l’évêque Nicole Danju1. Il ne garda qu’une bande de terre allant de la rue de Seine à la rue Bonaparte et y fit construire deux maisons qu’il appela le Grand Limoges et le Petit Limoges2 .

Le domaine de Jean-Jacques de Mesmes

Jean-Jacques de Mesmes, chevalier et seigneur de Roissy-en-France,  était un personnage du royaume fort apprécié par François Ier. Né en 1490 à Mont-de-Marsan, il passa plusieurs années à étudier « les belles lettres » ce qui l’amena à devenir un grand collectionneur de manuscrits grecs qui sont encore l’objet de recherches de nos jours. Il fut ensuite un professeur des lois  et de jurisprudence à Toulouse si apprécié que les plus grands savants venaient l’écouter. Il s’attacha au service de Catherine de Foix, reine de Navarre, comme conseil et intendant de ses affaires. François Ier lui donna un poste de maître des requêtes en son Hôtel puis de premier président au Parlement de Normandie. Sous le règne d’Henri II,  ce fut lui qui négocia le mariage de Jeanne d’Albret, fille du roi de Navarre et unique héritière de ses états, avec Antoine de Bourbon, duc de Vendôme.  Il épousa en premières noces Nicole Hennequin qui avant de décéder en janvier 1554 (n.s.) lui donna de nombreux enfants : Henri, Jacques, Jean-Gabriel, Antoinette, Marguerite et Adrienne.

Après la mort de sa première femme, il prit pour épouse en seconde noces Jeanne Le Père à qui il fit don lors de son contrat de mariage la jouissance du Petit Limoges de la rue de Seine. Elle ne put en profiter longtemps puisqu’elle mourut  deux ans et un mois après lui.

Après sa mort mais nous ne savons quand, l’ensemble des maisons situées l’emplacement du 12 de la rue de Seine changea de propriétaire.

De ?? à 1602. Gilbert puis Anne de Levis, duc de Ventadour

Le nouveau propriétaire était chevalier de l’ordre et gouverneur du Limousin. Issu d’une très vieille famille noble, il fut enfant d’honneur de François Ier et plus tard son panetier. Il s’appelait Gilbert de Levis et était comte de Ventadour. Cet homme rendit les plus grands services au roi Henri III qui en récompense érigea en 1578 le comté de Ventadour en duché puis en 1589 en duché-pairie. Gilbert de Levis mourut en mai 1591 en son château de La Voulte. Son fils Anne,duc de Ventadour, fut tout aussi glorieux que son père et combattit aux côtés d’Henri IV . Ayant fait construire rue de Tournon un nouvel hôtel, celui de la rue de Seine ne lui servant plus à rien, il le vendit  devant le notaire Pierre de Briquet le 14 février 1602. Malheureusement, les minutes de ce notaire ont été pillées, il n’y a donc pas beaucoup d’ espoir de connaitre les conditions de la vente … à moins que l’inventaire après décès de l’acquéreur, s’il existe encore, nous donne quelques précisions.

De 1602 à 1721: la famille Lecocq

L’acquéreur était un homme très riche du nom de François Le Cocq, Il était conseiller du roi en sa cour de Parlement depuis une petite dizaine d’années, seigneur de Germain, des Moulins Jousseran et autres lieux. Il professait la religion catholique mais vers 1614 il abjura pour entrer dans l’église réformée, comme nous l’apprend une lettre de félicitation de Duplessis-Mornay de 1614. Sa conversion ne porta pas, du moins au début, préjudice à sa carrière si ce n’est qu’il ne pouvait révoquer sa charge qu’en faveur d’un catholique. Cependant en 1625, il devait selon son ancienneté monter à la Grand’Chambre du Parlement. Ses collègues refusèrent. Il en appela alors à la justice du roi qui reconnut « ses bons et agréables services » et l’autorisa à se prévaloir du qualificatif de conseiller du roi en sa cour de Parlement sa vie durant. Il mourut quelques mois après …

Sa veuve Marie Marbault, aussi protestante, lui avait donné au moins trois enfants : François, contrôleur général des guerres, Aymar, avocat au Parlement, et Françoise qui avait épousé Jean Hérouard, contrôleur général des fermes de France. Ils habitaient tous rue de Seine dans la maison qui est ainsi citée dans le cueilleret de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, commencé en 1595 ((A.N. ; S 3058)) :

Déclaration du sieur Lecocq à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés

La maison était grande, avec un jardin spacieux qui s’étendait jusqu’à la rue des Petits-Augustins (rue Bonaparte maintenant), elle avait toutes les aisances et appartenances en usage à l’époque et payait 2 sols parisis de cens. Elle était encadrée à droite par le sieur Leclerc. et à gauche le prince Dauphin c-à-d le duc de Montpensier . Beau voisinage !

Cependant, la première femme du roi Henri IV, la reine Marguerite, avait réapparu à la Cour et dès 1606 commença à acheter des terrains et faire construire son hôtel à côté de celui du sieur Lecocq. Cet hôtel occupait l’emplacement des immeubles situés entre le quai Malaquais et le 10 rue de Seine et en 1610 elle proposa à François Lecocq de lui acheter une grande partie de son hôtel. Un acte fut signé qui stipulait que les époux Le Cocq vendrait à la reine Marguerite, duchesse de Valois, la grande porte cochère pour servir d’entrée aux lieux vendus; la cour de devant; les deux corps de logis latéraux, le premier en forme de galerie et qui était du côté de l’hôtel Dauphin et l’autre servant d’écurie et office « étant du côté de la dame reine » avec en plus tout le grand corps de logis derrière et ses appartenances et dépendances, le jardin derrière led corps d’hôtel, les arbres et les treilles …. Mais le sieur Le Cocq était prudent et ne devait quitter les lieux qu’une fois le prix de la vente versé. La reine Marguerite demanda deux fois des délais de paiement qui d’ailleurs lui furent accordés. Elle mourut avant de n’avoir versé aucun écu ! La vente ne se réalisa donc point.

 

1602-1721 .La famille Lecocq

 

Déclaration de François Le Cocq

 

 

François Le Cocq mourut vers 1625. Marie Marbault, sa veuve, soucieuse de préserver paix et tranquillité parmi les siens, partagea ses biens tout en s’en gardant l’usufruit. Il fut attribué à Aymar la seigneurie de Germain en Poitou, le fief Bérault et la moitié de la terre et seigneurie de la Pinaudière et le Moulin Petit… et la grande maison de la rue de Seine  ((A.N. ; M.C. ; XLIX/292, partage du 21 décembre 1627)).

Aymar Lecocq épousa Marguerite de la Madelaine, fille d’un conseiller au Parlement. Il en eut douze enfants dont beaucoup moururent très jeunes. Toute la famille habitait la maison de la rue de Seine et Marie Marbault menait la maisonnée d’une main très ferme.  Elle en avait d’ailleurs l’usufruit. Elle louait les corps de bâtiments sur la rue à droite et à gauche de la porte cochère tantôt à des secrétaires de la chambre du roi ((A.N. ; M.C. ; VI/453; bail du 22 septembre 1636 moyennant 300L et VI/454, bail du 10 février 1637 moyennant 400L)), tantôt à un tailleur. C’était une femme dure en affaire puisqu’elle alla jusqu’à faire emprisonner à la Conciergerie une certaine dame Marie de Viges, épouse du notaire Nicolas Motelet qui lui devait 4500 livres. Elle ne consentit à son élargissement qu’au bout de plusieurs mois après avoir eu l’assurance du versement de la somme3.

Notre dame Le Cocq mourut sans doute au mois de juin 1646 puisque Sa Majesté accorda des lettres de bénéfice d’inventaire à ses petits-enfants mineurs Hérouard le 2 juillet de cette année-là4.

Aymar prit donc en main le destin de la maison  mais sa gestion ne dura que 8 ans puisqu’il mourut en 1654 en laissant deux enfants mineurs, Pascal et Anne et un fils majeur se prénommant François, sieur de Germain, conseiller du roi en sa cour de Parlement. La veuve d’Aymar, Marguerite de le Madelaine eut-elle des difficultés financières ? Toujours est-il qu’elle décida de vendre une partie du jardin qui se trouvait derrière le second corps de logis Auguste Macé Le Boulanger, seigneur de Viarmes, conseiller du roi et maître des requêtes en son Hôtel5. La partie vendue faisait face à la rue des Petits Augustins (maintenant rue Bonaparte)

Maison Lecocq après la vente à M. Le Boulanger

François Le Cocq, fils d’Aymar, était aussi protestant. Il épousa Marie de Beringhen. La révocation de l’édit de Nantes voulue par Louis XIV, intervint le 18 octobre 1685. Ce fut pour la famille Le Cocq le début d’une période très difficile comme pour tous ceux de « l’église réformée ». François Le Coq fut arrêté en sa maison de la Barillière près de Blois. On l’envoya une semaine chez l’évêque de Meaux  puis à Paris chez les pères de l’Oratoire. Il ne voulut jamais abjurer sa religion. Finalement devant cette foi chevillée au corps, « on » renonça et « on » lui permit de rejoindre l’Angleterre depuis Saint-Malo. Le roi accepta qu’on lui versât une pension de 4 000 livres prise sur les revenus de ses propriétés. Quant à sa femme, Marie, elle fut enfermée aux Nouvelles Catholiques  en janvier 1686 puis au couvent de la Visitation, ensuite à la citadelle d’Amiens. Elle montra la même résolution que son mari. Elle fut expulsée et rejoignit son époux à Londres.

S soeur Marguerite qui avait été mariée à Olivier de Saint-Georges, ne montra pas la même volonté devant les dragonnades du roi. Ils finirent par abjurer leur religion et même, dit-on, essayer d’entrainer d’autres anciens coreligionnaires à abjurer. Ils avaient eu deux enfants : César de Saint-Georges, marquis de Vérac, maréchal de camps des armées du roi et lieutenant général du Poitou et Olive qui avait épousé Benjamin Louis Frotier aussi chevalier et marquis de La Coste Messelière.

François Lecocq décéda à Londres en 1717 sans héritier issu de son sang. Sa succession revint donc à son neveu, le marquis de Vérac,  et à sa nièce marquise de La Coste. Ils étaient catholiques. Le roi leur les autorisa à vendre la maison du 12 rue de Seine.

1721-1726 .Hyacinthe Guidy

Hyacinthe Guidy était un bourgeois de Paris. Il dépensa 200 000 livres pour devenir propriétaire de la maison ! L’acte d’acquisition6 mentionne « un » grande maison »composée d’un premier corps de logis sur la rue occupé par un perruquier, avec une grande porte cochère, puis un deuxième corps de logis aussi entre cour et jardin, et enfin une jardin derrière.

Hyacinthe Guidy fut un propriétaire éphémère puisqu’il revendit la maison 6 ans plus tard dont la partie principale fut louée à monseigneur Paul Sigismond de Montmorency-Luxembourg, duc de Chatillon pour un loyer de 5 500 livres. Ce locataire était  le deuxième fils du maréchal de Luxembourg. Il n’avait plus son hôtel de la rue du Cherche-Midi car il l’avait donné à son fils. Il était un peu contrefait, comme son père mais il en avait aussi l’esprit et la bravoure. Depuis 1693 il ne pouvait plus se servir de son bras droit parce qu’il avait été grièvement blessé à la bataille de Nerwinden  ((La rue du Cherche-Midi P. Fromageot)).

 

1726- An XII (1803). La famille Pellot de Trévières.

Le 13 octobre 1726, Claude Pellot, comte de Trévières et conseiller au Parlement acheta à Hyacinthe Guidy la maison qui comportait un grand corps de logis entre cour et jardin.

En rouge la maison de M. de Trévières

Claude Pellot de Trévières était un descendant de la famille milanaise Pelloti qui s’était tout d’abord établie à Lyon au XVIe siècle où elle faisait commerce de la soie. Le grand-père de Claude Pellot fut un célèbre premier président au Parlement de Paris. Son père, Claude François, fut un temps maître des requêtes mais il vendit assez vite sa charge car il devait rembourser des dettes de jeu. Son fils notre acheteur, entra jeune comme conseiller au Parlement de Paris. Il épousa en 1726 Marguerite Mégret, fille de Nicolas Mégret, seigneur de Passy, qui lui donna un fils Claude-Anne-François et mourut 10 ans après ses épousailles. Claude Pellot poursuivit alors  doucement sa vie au Parlement et ne se remaria pas. Il mourut en 1763. Son faire-part était ainsi rédigé :

« Vous êtes prié d’assister au convoi et enterrement de haut et puissant seigneur Claude Pellot, chevalier, seigneur comte de Trévières, seigneur de Port-Davis, des grands et petits Deffands et autres lieux, conseiller du Roy en sa cour de Parlement et grande chambre d’icelle, décédé en son hostel, rue de Seine, faux-bourg Saint-Germain  qui se feront mardi 14 mars 1769, à sept heures du soir en l’église Saint-Sulpice, sa paroisse.

De Profundis

De la part de Mr le comte de Trévières son fils « 

Le troisième comte de Trévières fut « grand messager de l’Université de Paris » c’est-à-dire qu’il était tuteur et banquier d’étudiants provinciaux venant étudier à l’Université de Paris. Il épousa le 4 février 1759 une cousine, Claude Louise Elisabeth Sophie de Polignac. Il avait 34 ans, elle en avait 19. Le couple habita aussi son hôtel de la rue de Seine dont il avait loué une partie du bâtiment sur la rue  à Philippe Durand écuyer, conseiller du roi et trésorier général des lignes suisses pour 900 livres par an. Il avait aussi loué un petit local qui attenait la porte cochère à un perruquier pour 500 livres par an.

En pleine révolution, alors que Louis XVI était monté sur l’échafaud, Claude François Pellot de Trevières, lui,  mourut le 5 février 1793, quelques jours après son roi mais dans son lit et en sa demeure de la rue de Seine, privilège assez rare puisque nous étions en pleine Terreur. Le notaire, Me Hua, entreprit l’énorme tâche de faire l’inventaire de ses biens7.  Le couple n’ayant pas eu d’enfants, les héritiers qui se présentèrent étaient des parents les plus proches en degré. On comptait parmi eux :

  • Claude Antoine Béziade, marquis d’Avaray , député de la noblesse de l’Orléanais. Il vit en 1791 ses deux fils et ses deux gendres émigrer. Lui resta en France, en son château d’Avaray à cause d’une maladie grave qui l’empêcha de les suivre. Il était un cousin germain du défunt par sa femme Elisabeth Megret.
  • Antoine Jean Marie Megret d’Etigny qui mourut sur l’échafaud ((sa femme fut elle-aussi condamnée par Fouquier-Thinville,  en même temps que Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI. S’étant déclarée enceinte elle échappa l’échafaud. Mais ayant été inscrite comme exécutée en même temps que ses 23 autres condamnés, elle se présenta au procès de Fouquier-Thinville tenant entre ses mains son certificat mortuaire !))
  • Antoine Jean François Megret de Serilly qui fut guillotiné,
  • Anne Marguerite Leclerc de Lesseville, veuve de Pierre Jacques Rousseau de Chamoy

Un inventaire fut entrepris mais la dame de Trévières était si malade qu’elle fit son testament le 3 juin et mourut quelques jours plus tard.

M. Béziade d’Avaray, par suite de l’émigration de ses enfants, procéda au partage de ses biens avec l’État par acte passé devant le tribunal administratif de la Seine le 2 brumaire an VII. Par cet acte il abandonna à l’État la maison de la rue de Seine dont un tiers lui appartenait en qualité d’héritier de M. Pellot de Trévières.

Extrait de la vente aux enchères du 12 rue de Seine trouvée aux Archives de Paris

L’immeuble  portait alors les numéros 1396 à 1398, il se composait du bâtiment principal qui se trouvait entre cour et jardin et se composait au rez-de-chaussée d’un vestibule servant de salle à manger, un salon avec vue sur la cour et le jardin, une chambre à coucher, une garde-robe et un cabinet en galerie en retour sur le jardin. L’escalier qui se trouvait en aile sur la cour était en pierre et ne montait qu’au 1er étage Au 1er étage, il y avait la même distribution qu’au le rez-de-chaussée plus un petit escalier de dégagement montant à l’étage du dessus , led 1er étage était parqueté avec chambranle de marbre aux cheminées. L’étage au dessus était en attique distribué en sept pièces dont cinq à cheminée et dégagé par un grand corridor et grenier au dessus.

Le corps de logis en aile à droite sur la cour était composé d’un rez-de-chaussée et trois étages et un grand grenier au dessus. Au rez-de-chaussée, on trouvait une grande cuisine et ses dépendances, une grande cheminée et un four, un fourneau potager et une pierre à laver.  Le premier comportait une autre cuisine et ses dépendances et les autres étages étaient distribués en chambre de domestiques, le tout dégagé par deux petits escaliers

Le bâtiment en aile à gauche avait au rez-de-chaussée plusieurs remises et au-dessus au premier une grande galerie qui joignait le grand escalier. Un grenier était au-dessus.

Le bâtiment sur la rue avait été en partie démoli et formait une petite maison qui était distribué à un passage de porte cochère, un logement de portier, une écurie et une porte particulière sur la rue et deux pièces dont l’une servant de cuisine ; au premier cinq pièces dont trois à cheminée , au 2d il y avait deux pièces à cheminée et un grenier au dessus. Un puits était dans la cour

L’ensemble qui occupait une superficie de 1879,85 m2 fut mis en vente à la préfecture de la Seine et un procès-verbal d’enchères du 18 frimaire an XII (10 décembre 1803) attribua moyennant 48 700F cette maison à M. Dubreuil qui en fit déclaration au profit de Jean Baptiste Larroque. Il était stipulé que M. Larroque devrait se conformer aux règles d’alignement de la rue et ne pourrait s’attribuer les matériaux provenant de la démolition d’un petit corps de bâtiment sur rue.

2eme extrait des enchères

1803-1829. Jean Baptiste Larroque

Nous ne savons rien sur ce monsieur Larroque malgré de nombreuses recherches. Par contre nous pouvons deviner que c’était un excellent homme d’affaire puisqu’il revendit le 22 décembre 1829, la maison qui portait alors le numéro 10  pour la somme énorme de 255 000 F sans y avoir fait de gros travaux puisque la description de la maison est exactement la même sauf celui du bâtiment sur rue qui a été reconstruit : c’est un bâtiment qui ne comportait plus qu’un rez-de-chaussée avec une porte cochère, une loge de portier avec une cuisine et à droite une remise avec un magasin et à gauche une écurie. L’ensemble n’occupait plus qu’une superficie de 1860,1 m2,  il fut donc sans doute frappé d’alignement8.

1829- 1853. La Famille Tantillion-Pourrat

L’acquéreur, Jean Tantillion, était médecin. Il avait épousé Marthe Chanony en 1781 à Chidrac en Auvergne mais il s’en était séparé puisqu’elle avait loué un appartement rue Cassette et habitait le plus souvent à Clermont-Ferrand. Elle y mourut d’ailleurs le 7 octobre 1838 et l’inventaire de ses biens n’eut lieu qu’à partir du 19 mars 1839! Les nouvelles ne vont pas vite entre l’Auvergne et Paris !

En 1837, Jean Tantillion transforma l’immeuble du 12 rue de Seine en un immeuble de rapport, tout au moins sa façade sur rue. Il fit construire par l’architecte Henri Théodore Bonneau à la place du bâtiment sur rue composé seulement d’un rez-dc-chaussée,  un immeuble de 6 étages dont nous avons pu retrouver les plans dans « Paris moderne ou choix de maisons construites dans les nouveaux quartiers de la capitale » par Normand fils que l’on peut consulter sur Gallica9.

Plans de Bonneau, architecte

 

 

 

Ensemble de la façade sur rue

 

 

 

 

 

 

Détails de la façade

 

Le cadastre de Paris nous offre un relevé des plans des maisons de Paris levés entre 1809 et 185510. Nous en avons trouvé deux pour l’immeuble qui nous intéresse, le premier sans date mais présumé au moment de la vente par Larroque puisqu’il ne comporte pas d’alignement et le second daté de 1840, donc après les reconstructions et frappé d’alignement où ne figura pas le bâtiment entre cour et jardin, ce qui pourrait signifier que celui-ci n’a pas subi de transformation.D

 

Plans du cadastre avant et après reconstruction

 

 

 

 

 

De son mariage avec Marthe Chanony, M. Tantillion avait eu une fille, Marie, qui était mariée à Paul Mathias Pourrat. Celui-ci avait acheté un immeuble situé rue des Petits-Augustins n°5 (depuis rue Bonaparte), dont une partie de l’arrière jouxtait l’immeuble du 12 rue de Seine qui portait en ce temps là le numéro 10 .

Par un acte du 3 janvier 184011 , M. Tantillion passait une convention avec M. Pourrat son gendre moyennant laquelle il acceptait de laisser à son gendre la jouissance d’un triangle de son jardin dont il resterait cependant propriétaire. Un plan était joint à l’acte dont voici une photo :

Plan concernant la convention entre M.M. Tantillion & Pourrat

 Malheureusement, M. Pourrat avait 600 000F de dettes à la suite de son achat de la maison de la rue des Petits-Augustins et des constructions qu’il y avait faites. Ses créanciers le poursuivaient. Il mit donc en vente par adjudication l’immeuble pour une mise à prix de 600 000F12. Qui s’en rendit adjudicataire pour la somme de 630 000F ? M. Tantillion, son beau-père. Un véritable sauvetage !

M. Tantillion mourut le 28 mai 1844 en son domicile de la rue des Francs-Bourgeois-Saint -Michel n°8. Sa fille unique en était héritière mais comme elle était séparée de biens de son mari, un inventaire fut fait13 qui nous en dit plus sur les relations financières qui existaient entre M. Tantillion et son gendre Pierre Mathias Pourrat : l’immeuble que M. Tantillion possédait rue des  Francs Bourgeois Saint Michel n°14, lui venait de la vente que son gendre Pierre Mathias Pourrat lui avait faite en 1835 moyennant 70 000F, celui du 5 rue des Petits-Augustins lui avait été vendu en 1840 pour 630 000F ! M. Tantillion lui avait aussi acheté un domaine à Orsay en 1839. Chaque vente faite à son beau-père par M. Pourrat était complètement hypothéquée.

La fille de M. Tantillon, Madame Pourrat, ne resta point longtemps propriétaire de toutes ces maisons puisqu’elle mourut le 1er décembre 1845. Elle avait eu de son mariage avec Pierre Mathias Pourrat deux garçons : Aleph et  Camille qui héritèrent donc des biens de leur mère. L’inventaire après décès14 montrèrent une situation financière calamiteuse :

  • sur l’hôtel du 5 de la rue des Petits Augustins (Bonaparte) estimé à 600 000F , il restait dû aux anciens propriétaires une somme de 330 000F. De plus par une obligation signée en 1840  il était grevé d’une hypothèque de 60 000F
  • l’immeuble du 10 rue de Seine supportait une hypothèque de 200 000F
  • les deux immeubles de la rue des Francs Bourgeois Saint Michel n’étaient pas non plus  en bonne posture  (20 000F)

Le partage qui eut lieu attribua à Camille Pourrat la maison qui nous intéresse, l’hôtel  de la rue des Petits Augustins fut laissé en indivision pour être vendue.

Les dettes continuèrent à s’accumuler, Camille ayant acheté une maison à Neuilly-sur-Seine et entrepris des travaux. Les dettes augmentèrent, Camille n’y put faire face, les créanciers s’unirent, accordèrent un délai de paiement et finirent par demander la saisie de tous les biens.

Certes M. Tantillon avait eu le mérite de réhabiliter le bâtiment sur rue et sans doute les deux bâtiments en aile mais ni lui, ni son gendre ne purent supporter le poids financier des travaux. Ce qui devait arriver, arriva.

1853-1900- Les Mulat

Suivant un jugement rendu en l’audience des criées du tribunal civil de 1ere instance de la Seine le 31/12/1853,  M. M. Dufour et Mulat, des éditeurs, se rendirent conjointement et avec leurs épouses adjudicataires de la maison rue de Seine n°12 (anciennement n°10) appartenant à Pierre Camille Pourrat contre lequel la vente par expropriation forcée était poursuivie. L’adjudication fut faite moyennant 370 050F de prix principal.

Les éditions Dufour & Mulat commençaient à avoir une certaine notoriété. Elles avaient signé ensemble en 1851 un contrat avec Alexandre Dumas pour l’édition de la totalité de son œuvre pendant 10 ans15 .  Ils avaient aussi acquis en 1852 un immeuble situé au 26 rue Jacob et donc décidèrent d’un commun accord de partager leurs biens immobiliers. Devant Maître Lejeune, le 15 mai 1854, ils partagèrent les immeubles entre eux et le 12 rue de Seine fut attribué à M. Mulat16.

C’est donc à cette date qu’Adolphe Mulat devint seul propriétaire de l’immeuble avec sa femme Pauline Aglaé Fournier qu’il avait épousé en 1853,

Entre 1854 et sa mort qui intervint en 1899, il fit construire un petit hôtel qui était habité par lui et dont la construction avait coûté 87 000F. Malheureusement nous n’avons pas pu déterminer la date exacte où ce ravissant hôtel fut élevé, cependant en 1865 le nom de Mulat apparait sur le bottin à cette adresse.((Arch. de Paris, DQ7 11718 ; déclaration de succession de M. Mulat du 27 mars 1899)).

 

Hôtel de M. Mulat vu du ciel (Google Earth)

Le 4 janvier 1899, Adolphe Mulat mourut. Sa veuve ne tarda point à quitter l’hôtel  pour s’installer 24 rue de Courcelles et mit en location l’hôtel. Le preneur était la Société nationale de chirurgie de Paris qui signa un bail pour 8000 F par an17 . Celui-ci contenait une condition particulière : le locataire pouvait, une surface prise sur le jardin  devant l’hôtel, élever un bâtiment sur une hauteur d’un étage selon le plan dessiné par l’architecte Derouet  :

 

L’Académie nationale de chirurgie fut abritée dans les locaux de l’hôtel particulier et son annexe jusqu’en 1974, année où elle en fut expulsée « du fait d’un bail non renouvelé »18 .

Sa veuve disparut le 13 février 1916 après avoir légué à sa nièce Louise Dreux, veuve de Albert Dumez, sa fortune. Elle devint ainsi propriétaire de l’immeuble.

  1. voir l’histoire des 14,16 et 18 rue de Seine []
  2. A. N. ; Y 107 f° 153, testament de Jean-Jacques de Mesmes du 2 juin 1560 []
  3. A.N.; M.C. ; VI/454, acte du 6 mars 1637 []
  4. A.N. ; Y//3218,  acte du 24 juillet 1646 []
  5. A.N. ; M.C. ; . XCVII/22 ; acte d’échange du 3 octobre 1663 []
  6. A.N. ; M.C. ; XXIX/346, acte du 3 février 1720 []
  7. A.N. ; M.C. XLIV/642; inventaire du  19/02/1793 []
  8. A.N. ; M.C. ; LXXVI/685, vente du 22 décembre 1829 à M. Tantillion []
  9. Cet architecte est décédé le 8 septembre 1856 et enterré au cimetière Montparnasse. []
  10. A.N. ; CP ; F31/34 pour le 12 []
  11. A.N. ; M.C. ; LXXVI/739 convention Tantillion/Pourrat du 3/01/1840 []
  12. A.N. ; M.C. ; LXXVI/739 Cahier d’enchères du 13/01/1840 []
  13. A.N. ; M.C. ; LIV/1431 , inventaire du 12/06/1844 []
  14. A.N. ; M.C. ; LIV/1440 inventaire du 8/12/1845 puis le partage ((A.N. ; M.C. ; LXXVI/777 partage du 23/05/1846 []
  15. A.N. ; M.C. ; LVI/808, acte du 4/02/1851 []
  16. A.N. ; M.C. ; IX/1318, partage entre les éditeurs Mulat et Dufour []
  17. A.N. ; M. C. ; CVIII/1491 bail du 10 novembre 1899 []
  18. Histoire de l’Académie nationale de chirurgie []

Les 14,16 et 18

photo-des-1416-et-18

Les immeubles des 14, 16 et 18 de la rue de Seine et la rue des Beaux-Arts occupent l’emplacement de l’hôtel de La Rochefoucauld. C’est pour cette raison que nous les étudierons dans un même article, d’autant que deux d’entre eux présentent  actuellement les mêmes caractéristiques architecturales.

Ces lieux ont une glorieuse histoire parce qu’ils ont abrités successivement l’hôtel Dauphin qui appartint aux ducs de Montpensier, puis l’hôtel de Bouillon qui fut la propriété du duc de Bouillon, père du grand Turenne qui en hérita, ensuite l’hôtel de Liancourt qui    était au duc de Liancourt et enfin l’hôtel de La Rochefoucauld qui fut à François de La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes ; François XII de La Rochefoucauld, le philanthrope ; Louis Alexandre de la Rochefoucauld, duc d’Enville  qui fut assassiné à Gisors pendant la Révolution.

 L’origine de l’hôtel de La Rochefoucauld

Dès 1530, la très riche abbaye de Saint-Germain-des-Prés avait loti et vendu en parcelles de terre qui étaient du côté des numéros impairs de la rue de Seine. Le lotissement du côté pair intervint un peu plus tard, à  partir de 1538.

Le cardinal de Tournon, abbé commandataire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, entreprit le lotissement des terrains du côté des numéros pairs de la rue de Seine. La complication des étapes successives qui y aboutira à l’hôtel de La Rochefoucauld justifie une illustration par des schémas.

Etape 1 : Charles de Maigny

Le 6 septembre 1538, devant les notaires François Bastonneau et Vincent Maupéou, monseigneur le révérendissime cardinal de Tournon, abbé de Saint-Germain-des-Prés, bailla à titre de cens et de rente foncière annuelle et perpétuelle à messire Charles de Maigny un arpent et demi (5125 m2 environ) de terre près du Petit Pré aux Clercs1. Le cens2 de 3 sols parisis était à verser à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés tous les ans le jour de la Saint-Rémi (c-à-d le 1er octobre). Quant à la rente foncière elle fut fixée par l’abbaye à 7 livres 10 sols tournois. Le contrat exigeait de plus que le preneur construise sur le terrain une maison manable (habitable) et que le terrain soit clos de murailles.

 

Début de l'article des comptes de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés
Début de l’article des comptes de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés (A.N. ; LL1124)

Charles de Maigny était un personnage important à la cour des rois François Ier et Henri II puisqu’il était capitaine des gardes de la porte royale. Il avait épousé Jeanne de Monceaux qui fut condamnée par arrêt du conseil privé du roi du 11 novembre 1551 à prendre le voile chez les religieuses des filles repenties de Chartres. Quel avait été son crime ? Nous ne l’avons pas encore découvert !

Tombeau de C. de Maigny Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) Stéphane Maréchalle
Tombeau de C. de Maigny
Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) Stéphane Maréchalle

 Nous avons représenté çi-dessous la possession de Charles de Maigny. Le terrain quadrillé est l’empreinte du futur hôtel de La Rochefoucauld .

Le terrain qui fut vendu à C. de Maigny par l’abbaye de Saint-Germain-des-Près. En jaune le petit Pré aux clercs appartenant à l’Université. L’emplacement du futur hôtel de La Rochefoucauld est quadrillé

 

Etape 2 : Charles de Maigny et François Bastonneau

Quelques jours après son acquisition, le 19 septembre 1538, Charles de Maigny revendit un tiers de sa parcelle  à maître François Bastonneau notaire, soit un demi arpent (1700 m2 environ)3.

Cette parcelle était situées sur la gauche de son terrain de la façon suivante :

En septembre 1538, Charles de Maigny a vendu à François Bastonneau un tiers de sa parcelle

Etape 3 :  Jean-Jacques de Mesmes

Le 28 août 1540 se dessine la troisième étape : le révérendissime cardinal de Tournon, abbé de Saint-Germain-des-Prés vendit à Jean-Jacques de Mesmes, docteur en droit, seigneur de Roissy en France, conseiller du roi et lieutenant civil de la Prévôté de Paris une pièce de terre contenant deux arpents dix perches qui avait la particularité d’être en forme de potence comme on peut le constater sur le schéma ci-dessous4.

La topographie des lieux en décembre 1540. En rose le domaine en potence
de J-J. de Mesmes et en vert celui du notaire Bastonneau


Jean-Jacques de Mesmes était chevalier, seigneur de Roissy en France et autres lieux, il fut d’abord conseiller et intendant de la reine de Navarre, Catherine de Foix, puis ambassadeur en Allemagne, en Suisse et en Espagne. François Ier le fit maître des requêtes de son Hôtel . Il fut ensuite premier président au Parlement de Normandie. Ce fut lui qui négocia le mariage de Jeanne d’Albret, fille du roi de Navarre avec Antoine de Bourbon, alliance qui amena plus tard sur le trône de France son fils, le bon roi Henri IV …

Donc à cette époque, l’emplacement de l’hôtel de La Rochefoucauld avait trois propriétaires : Jean-Jacques de Mesmes qui possédait la partie vers la rue Bonaparte, Charles de Maigny qui avait la partie droite du futur hôtel ayant sa façade sur la rue de Seine, et enfin François Bastonneau qui en avait la partie de gauche

Etape 4 : Nicole Dangu

Dans une quatrième étape, Charles de Maigny  revendit le 9 décembre 1540 à Nicole Dangu, évêque de Seez  devant les notaires Bastonneau et Maupéou, à la charge de payer à l’abbaye deux sols parisis de cens et 100 sols tournois (5 livres) de rente foncière et outre moyennant 25 écus soleil pour lui-même5.

Nicole Dangu était un enfant naturel du chancelier Duprat. Il  fut abbé de Juilly alors qu’il était simple clerc du diocèse de Chartres. Il deviendra par la suite conseiller, maître des requêtes et chancelier du roi de Navarre. Il mourut en 1567 et dans la chapelle du collège de Juilly se trouve une représentation de lui, agenouillé.

Etape 5 : Jean-Jacques de Mesmes vend une partie de son terrain à Nicole Dangu

Les comptes de l’abbaye des années 1548-15496 révèlent qu’au lieu de Charles de Maigny et de Jean-Jacques de Mesmes, on trouve Nicole Dangu, évêque de Mende pour un arpent 3 quartiers de terre. Comme ce dernier avait acquis en 1540 un arpent de terre à Charles de Maigny, par soustraction on peut en déduire que Jean-Jacques de Mesmes avait vendu à Nicole Dangu 3 quartiers pris sur la parcelle de deux arpents dix perches que le seigneur de Roissy possédait. Selon les tenants et les aboutissants cités dans le compte, la partie vendue était la partie de la potence derrière les propriétés de François Bastonneau et Nicole Dangu.

La topologie des lieux des lieux changèrent donc à nouveau et prirent la configuration suivante :DomaineDanguW:

Domaine de Nicole Dangu, évêque de Séez puis de Mende

Comme on le voit sur ce plan de reconstitution, la partie quadrillée qui représente l’emplacement de l’hôtel de Liancourt (La Rochefoucauld) n’appartenait pas dans son entier à Nicolas Dangu et par la suite à la famille de Montpensier, une enclave persista jusqu’en 1612, elle avait pour propriétaires les descendants et héritiers de François Bastonneau.

Étape 6 : Les ducs de Montpensier de 1570 à 1602 

Nous n’avons pas pu déterminer combien d’années Nicole Dangu posséda les lieux. Par contre nous avons pu apprendre grâce l’inventaire après décès de Marie de Bourbon7 que Jérôme de Burgensis, évêque de Chalons-en-Champagne, vendit le 27 septembre 1570 à Louis de Bourbon, duc de Montpensier et à sa fille Anne de Bourbon, duchesse douairière de Nivernois, veuve de François de Clèves  « une grande maison consistant en trois grands corps d’hôtel, cour et jardin sise au faubourg Saint-Germain-des-Prés rue de Seine ». Ce furent les notaires Le Normand et Denetz qui signèrent le contrat.  Malheureusement, l’acte n’existe plus …

Extrai de l’inventaire après décès de Marie de Bourbon (1630)

Anne de Bourbon, duchesse douairière de Nevers, habitait l’hôtel lorsqu’elle dicta son testament et plusieurs codicilles. Elle instituait comme héritier son frère unique, François de Bourbon. Lorsque ce dernier constitua une rente à Pierre de Rochefort, avocat au Parlement, pour payer les legs faits à diverses personnes par sa soeur, il l’assigna entre autres choses sur l’hôtel Dauphin dont il venait d’entrer en possession.  Comme il fut prince dauphin d’Auvergne jusqu’à la mort de son père survenue en 1582, on appela  communément les lieux  « l’hôtel Dauphin« .

François de Bourbon guerroya très courageusement pour le roi  durant toute sa vie. Pendant les guerres de religion, le roi lui donna le gouvernement de plusieurs provinces. Il combattit les protestants mais refusa de faire partie de la « Sainte Ligue » qui avait à sa tête la famille de Guise. Il fut chargé aussi de demander la main de la reine Elisabeth d’Angleterre pour le duc d’Alençon, frère du roi. Il se rendit à Londres avec une suite de 500 personnes et un cortège de 800 chevaux ! Malgré toute cette pompe déployée, il ne rapporta en France aucune promesse. Lorsque Henri III mourut, il se rallia à Henri IV et se battit à Arques et à Ivry

François de Bourbon avait épousé en 1566 la très jeune et très belle Renée d’Anjou, marquise de Mézières et comtesse de Saint-Fargeau. Elle était la fille de Nicolas d’Anjou et de Gabrielle de Mareuil et n’avait que 16 ans au jour de ses épousailles. Elle lui donna en 1573 un fils prénommé Henri. Malheureusement, elle était de santé fragile. On découvre dans le chartrier de Saint-Fargeau, au chapitre des dépenses de François de Montpensier, que le 12 septembre 1572, elle était au lit, malade, soignée par son médecin Violle qui venait tous les jours et lui administrait de l’huile de Rozat. On disait quotidiennement des messes pour elle à Sainte-Geneviève. Son mari qui était loin pour le service du roi lui envoyait un messager pour  prendre de ses nouvelles et des joueurs d’épinette pour la distraire de ses tourments. Son état dut empirer : elle  fit son testament en son hôtel de la rue de Seine le 31 octobre 1577. Les historiens ne connaissent pas la date de son  décès. Ils parlent d’une mort « dans la fleur de l’âge ». On peut cependant dire qu’elle mourut entre le dernier trimestre de 1577, date de son testament, et 1582, date à laquelle François de Bourbon-Montpensier attaqua sa belle-mère, la marquise de Mézières, au sujet du testament de  « feue la princesse Dauphine ». On peut même sans doute resserrer l’incertitude puisque dans le chartier de Saint-Fargeau consultable aux Archives Nationales sur le site de Peyrefitte on trouve la mention d’un acte daté du mardi 31 décembre 1577 signé Nutrat et Peyrat notaires. Dans ce document, Esprit Aubert et Pierre Leroux, maîtres « bastiers de mulets », confessent avoir reçu de Gabrielle de Mareuil, donc la mère de Renée d’Anjou, la somme de 128 livres pour avoir fait des livraisons en 1574 en l’hôtel Dauphin où logeait la feue dame princesse8. La pauvre Renée d’Anjou aurait donc quitté ce monde entre le 1er novembre et le 31 décembre 1577.

Après avoir combattu la Ligue aux côtés d’Henri IV à Arques et Ivry, François de Bourbon, duc de Montpensier, mourut d’épuisement à Lisieux le 4 juin 15929.

Lui succéda alors son fils Henri de Bourbon qui devint ainsi le troisième  duc de Montpensier. Au moment de la mort de son père, il était en Bretagne pourchassant le duc de Mercoeur  qui faisait partie de la Ligue. Il fut comme son père un très valeureux guerrier qui reçut une grave blessure à Dreux (1593). Malgré tout, il se remit en campagne et participa à la prise de Cambrai, de la Fère  et de Calais. Sa blessure ne guérira jamais et il s’éteignit à Paris en 1608. Le roi Henri IV qui l’aimait beaucoup lui fit des funérailles somptuaires.

Henri de Bourbon avait gardé l’hôtel Dauphin au moins jusqu’en 1602 puisque dans un acte daté du 27 février de cette année10, Henri de Montpensier fit racheter par François Redont, sieur de Neuillac,  une rente assignée sur l’hôtel Dauphin, stipulant que le sieur de Neuillac serait « remboursé sur les deniers qui proviendront de la vente par adjudication de l’hôtel Dauphin qui doit être faite par décret »  et que « le surplus de l’adjudication irait » à un certain sieur Blondel aussi créancier du duc.

Etape 7 : François Redont, seigneur de Neuillac

En effet, succéda comme propriétaire un certain sieur de Neuillac11 comme on peut le constater sur le document suivant extrait du cueilleret de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés commencé en avril 1595 et terminé en 1607  (A.N. ; S 3058).

Extrait du cueillerai de l'abbaye où il est précisé que messire Neuillac est à la place du prince Dauphin
Extrait du cueilleret de l’abbaye où il est précisé que Monsieur de Neuillac est à la place du prince Dauphin

Ce seigneur de Neuillac est François Redont (alias Redon). Il fut maire d’Angoulême en 1578 et par la suite échevin de cette ville jusqu’à sa mort survenue en 1607. Fils et petit-fils de notaires, il avait acquis une immense fortune comme receveur du talion. Nous avons pu trouver dans les Mémoires du duc d’Epernon  François Redont, sieur de Neuillac connu du fait qu’il prêta en 1592 au duc d’Eperon la coquette somme de 50 000 écus afin que ce dernier puisse équiper son armée. Grand prince, le sieur de Neuillac ne demanda aucun acte notarié au duc, une simple signature jetée sur un bout de papier lui suffit. François Redont avait acquis de Henri de Bourbon, duc de Montpensier, la seigneurie de Pransac en 1595 puis celle de Thuré en 1596 et enfin l’hôtel Dauphin vers 1602-1603. Il jouait en quelque sorte le rôle de banquier auprès du duc de Montpensier  en lui prêtant  de l’argent, ou en rachetant ses dettes comme en témoignent de très nombreux actes notariés des études VIII, XXIII, LXXVIII ou CXVI de l’époque.

De sa femme Guillemine Jargilhon (alias Jargillon) il avait eu un fils Jean et trois filles .dont l’une, Marie, épousa un certain Martin Martineau.

François Redont mourut en 1607 après avoir fait partage entre vifs de ses biens avec sa femme Guillemine Jargilhon le 8 mai 1606 devant Me Suchet, partage par lequel il donnait à son fils Jean la moitié de ses biens et l’autre moitié à ses trois filles qui recevaient chacune 1/6e de la fortune de François Redont.

Étape 8- Martin Martineau

Tout naturellement, le propriétaire suivant fut son gendre, Martin Martineau, qui était conseiller secrétaire du roi. Il s’occupait des affaires du duc de Montpensier et figure dans de nombreux actes concernant le prince des Dombes. En décembre 1610, Charlotte de Nassau, princesse d’Orange et veuve du duc de La Trémoille, munie d’une procuration d’Henri de La Tour, duc de Bouillon, loua pour deux ans à Martin Martineau la partie droite de la maison, petite cour, grande cour et jardin. Martin Martineau réserva à son usage personnel le corps de logis donnant sur la rue12.

 Étape 9 : 1612 – Où le duc de Bouillon réunit deux hôtels

Le duc de Bouillon devait bien se plaire dans cet hôtel puisqu’il n’attendit point la fin du bail de deux ans pour acheter l’ancien hôtel Dauphin à Martin Martineau : Le 7 mars 1612, devant le notaire Hautdesens, il acquit de Martin Martineau, baron de Thuré la « grande maison appelée hôtel Dauphin « ((A.N. ; M.C. ; LIV/479 ; vente du 7/03/1612)).  L’acte de vente décrit très peu les bâtiments : l‘hôtel Dauphin consistait en plusieurs corps de bâtiments, cours et jardins. Il versa au sieur Martineau l’énorme somme de 90 000 livres pour entrer en possession de cet hôtel.

Quelques mois plus tard, le 9 juillet 1612, le maréchal de Bouillon acquit la maison voisine qui faisait enclave depuis plus de 70 ans. La propriétaire était Marie Bastonneau, veuve d’un auditeur à la Chambre des Comptes et petite-fille du très connu notaire François Bastonneau. La vente se fit moyennant une rente de 1200 livres rachetable à 24 000 livres et en outre à la charge de maintenir dans les lieux un locataire qui était lieutenant dans la compagnie des chevau-légers du roi13. La maison se présentait alors avec deux corps d’hôtel joignants, une grande cour et une petite cour qui dépendait d’un des deux corps de bâtiment qui comportait de surcroit une écurie. Un jardin se trouvait derrière qui touchait le petit pré aux clercs. Marie Bastonneau avait hérité la propriété de sa soeur Louise qui était décédée le 25 août 1601. Cette dernière avait perdu le 3 septembre 1599 son époux, Jérôme Bureau, conseiller du roi et auditeur en la chambre des comptes qui avait donné par deux fois l’une des deux maisons. La première fois, il céda en 1592, entre autres choses, par don irrévocable entre vifs la moitié par indivis de la maison cour et jardin qui tenait à droite à l’hôtel du Prince-Dauphin et à gauche à  la maison de sa femme Louise Bastonneau. Cette maison leur appartenait, à lui et sa femme, chacun par moitié, par la vente que lui avait faite son beau-frère François Bastonneau14

Par ces deux acquisitions, le duc de Bouillon eut entre ses mains la totalité de l’espace qui fut ensuite occupé par l’hôtel de Liancourt puis de la Rochefoucauld, à l’exception de deux petites maisons de la rue des Marais(Visconti) qui furent acquises plus tard.

L’hôtel de Bouillon

Impatient d’avoir son hôtel bien à lui, le duc de Bouillon n’attendit que deux mois pour faire procéder à des remaniements et des constructions dans son nouveau domaine15. Il choisit Salomon de Brosse, un architecte très prisé qui construisait à la même époque le palais du Luxembourg pour la reine Marie de Médicis, veuve d’Henri IV. Il choisit de réutiliser une partie de l’hôtel Dauphin en le complétant par un grand corps de logis de 14 toises de long (un peu plus de 27m) sur 24 pieds de large (8m environ). Il lui en coûta 25 000 livres !

Signatures au bas du marché de travaux effectués par S. de Brosse pour le duc de Bouillon
Signatures au bas du marché de travaux effectués par S. de Brosse pour le duc de Bouillon

Né au château de Joze près de Clermont le 28 septembre 1555, Henri de La Tour, duc de Bouillon, prince de Rocourt, souverain de Sedan, vicomte de Turenne, premier maréchal de France  eut un parrain prestigieux : le roi Henri II. Sa mère mourut deux ans après sa naissance et son père décéda alors qu’il n’avait que quatre ans. Il fut donc élevé par son grand-père maternel, le connétable de Montmorency, qui lui fit donner une éducation toute militaire et fréquenter la Cour. Il se convertit au protestantisme après la Saint-Barthélemy et ne s’en départit jamais malgré les pressions de son entourage. Il rentra au service du futur Henri IV qu’il servit avec passion et fidélité. En récompense, Henri IV lui permit d’épouser Charlotte de La Marck qui lui apporta les titres de duc de Bouillon et de prince de Sedan (détail curieux elle était la nièce du duc de Montpensier, ancien propriétaire de l’hôtel Dauphin !) . Henri IV signa le traité de mariage le 15 octobre 1591 et le fit maréchal de France l’année suivante ! Malheureusement son épouse mourut 3 ans plus tard au château de Sedan des suites d’un accouchement d’un fils mort-né.

Henri de La Tour, duc de Bouillon, prince de Sedan

Elle avait légué à son époux ses terres souveraines : le duché de Bouillon et la principauté de Sedan. Charles Robert de La Mark, oncle de Charlotte et le duc de Montpensier contestèrent ce testament et il fallut recourir à Henri IV pour en obtenir l’application16.

Veuf,  il rencontra, lors d’un séjour à la Cour, la princesse d’Orange, Louise de Coligny, qui y était venue avec ses deux belles-filles, Elisabeth et Charlotte-Brabantine de Nassau. Henri de La Tour d’Auvergne sollicita la main d’Elisabeth de Nassau et l’épousa le 16 février 1595. Par ce mariage il s’alliait à une maison souveraine allié à toutes les cours princières d’Allemagne. Il était très amoureux de sa nouvelle femme qui lui donna neuf enfants dont l’un deviendra par la suite le « grand Turenne ». En 1602, impliqué dans la conspiration du maréchal de Biron, il dût se retirer dans sa vicomté de Turenne. Henri IV le somma de se justifier mais au lieu d’obéir, il passa dans le Palatinat où il resta jusqu’à qu’il se réconcilia avec lui. Le boulet de la colère du roi était passé bien près de ses moustaches !

Mais à partir de 1612, son état de santé se dégrada. Il était atteint de crises de goutte de plus en plus fréquentes au point qu’il ne pouvait ni marcher, ni écrire.

C’est à cette époque qu’il acquit la maison des Bastonneau et l’hôtel Dauphin. Pour réunir les deux propriétés de façon cohérente, il fit appel à l’architecte Salomon de Brosse, huguenot comme lui. Celui-ci garda les bâtiments de droite qui faisait partie de l’ancien hôtel Dauphin et  construisit un corps d’hôtel plus un pavillon à l’identique du pavillon de droite à la place de la maison des Bastonneau. Le nouveau bâtiment s’étendit sur 14 toises de long (environ 24m) sur 24 pieds de large (un peu moins de 8m). Du côté du jardin, entre les deux pavillons  extrêmes, il fit faire une grande terrasse à balustres à claire voie et quelques marches de cliquant pour y accéder17.

Les travaux terminés, il fit appel à Jean Le Nôtre pour aménager le nouveau jardin qui réunit celui du duc de Montpensier à celui des héritiers Bastonneau. Il lui demanda d’arracher tout ce qui existait dans les anciens jardins, d’aplanir le terrain, de retirer les gravas que les maçons avaient laissés en les enfouissant dans les futures allées , de planter tout le long des murailles à droite et à gauche du jardin des espaliers d’arbres fruitiers qui seront attachés aux murs par des crampons de fer, de faire un parterre carré de la largeur du jardin planté de buis selon le dessin fourni par le duc. Le milieu du parterre devait recevoir les plus beaux arbres à fleurs trouvés en France ou à l’étranger. Le pourtour du jardin devait être des allées sablées. Dans le fond du jardin, du côté de la rue Bonaparte (rue de la Petite Seine à l’époque), on trouvait un bosquet d’ormes, d’érables et de charmes. Le sieur Le Nôtre reçut la somme de 1000 livres pour ces travaux18. Le même jour, le duc de Bouillon signa un contrat d’entretien avec Pierre Bouchard, maître jardinier, pour arroser, renouveler les plantes à fleurs, les buis et arbres fruitiers. Il ne pourrait ni vendre, ni donner des fruits et des fleurs « tant que monseigneur ou madame seraient à Paris. Le duc offrait le logement pour lui et sa famille, et un salaire de 300 livres par an

Portrait d’Elisabeth de Nassau, seconde épouse du duc de Bouillon

La santé du duc de Bouillon ne s’améliora guère au cours des années suivants et il mourut le 25 mars 1623 à Sedan.

La famille garda l’hôtel pendant plusieurs années encore… jusqu’au 5 février 1631, date à laquelle Frédéric Maurice de La Tour, duc de Bouillon se présenta devant les notaires Hautdesens et Richer en compagnie d’André Justel qui représentait la duchesse douairière de Bouillon pour vendre à haut et puissant seigneur Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, comte de La Rocheguyon et de Beaumont sur Oise et à Jeanne de Schomberg, son épouse pour la somme de 129 000 livres19

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1632-1674 : Le duc et la duchesse de Liancourt

Roger du Plessis était le fils de Charles du Plessis-Liancourt et d’Antoinette de Pons, la

Jeanne de Schomberg

ravissante marquise de Guercheville  qu’Henri IV poursuivit de ses assiduités. Sa jeune femme, Jeanne de Schomberg était la fille d’Henri de Schomberg, homme instruit et de goût qui la força à épouser François de Cossé-Brissac qui lui répugnait. N’ayant jamais voulu consentir à être sa femme et ayant un caractère affirmé, elle parvint à faire annuler ce mariage qui, dit-on, ne fut jamais consommé. Elle épousa alors celui qu’elle aimait : Roger du Plessis, duc de Liancourt.

Ce dernier était fort beau et bien fait mais la vie de la jeune femme n’était pas facile car son mari était volage. Tour à tour il disputa Mlle de Colligny-Cressias à son beau-frère et surtout Mlle de Hautefort à Louis XIII qui apprécia fort peu cette concurrence.

Cependant le couple décida d’entreprendre des travaux dans leur nouvelle demeure pour la rendre plus confortable. Pour ce faire ils choisirent comme entrepreneur Firmin de Cotte, juré du roi en l’office de maçonnerie et comme conducteur d’ouvrage le sieur Petit architecte du roi20. En cas de litige entre les parties, il fut convenu que le sieur Mercier, architecte des bâtiments du roi trancherait le différend pour éviter un procès. Mais cet acte du 11 avril 1635 fut remplacé par celui du 13 juillet 1635

Selon l’ouvrage d’Alexandre Gady, Jacques Lemercier , architecte et ingénieur du Roi, Roger du Plessis fit détruire et reconstruire le corps d’hôtel qui était parallèle à la rue de Seine entre la cour et le grand jardin ainsi que celui de gauche en entrant dans la cour. Il y inclut un escalier monumental dont le vestibule de rez-de-chaussée était pavé de marbre noir et de carreaux de liais et orné de colonnes21. La dame de Liancourt fit faire à un serrurier du nom de François Marchant, une volière de 15 toises (11 mètres environ) sur 14 pieds de hauteur (à peu près 4,5 mètres)22.

Extrait de l’estimation du pavage

A SUIVRE

  1. A.N. ; LL1124, comptes de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés []
  2. Le cens est une sorte de redevance foncière perçue par le seigneur sur la parcelle de terre qui est en sa censive. Dans le cas qui nous occupe le terrain était dans la censive de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés []
  3. A.N. ; M.C. ; VIII/158, 25/09/1577, inventaire des biens de Marguerite Delarche, veuve de Me François Bastonneau []
  4. A.N. ; M.C. ; VIII/179, vente à Jean-Jacques de Mesmes du 23/08/1540 []
  5. A.N. ;M.C. ; ET/VIII/179 , acte de vente par Charles de Maigny à Nicole Dangu, évêque de Seez du 9/12/1540 []
  6. A.N. ; LL/1125 []
  7. A.N. ; M.C. ; XXXVI/138 P62 []
  8. A.N. ; 90AP/24 []
  9. Les ducs de Montpensier par Gabriel Depeyre  page 51, ouvrage qu’on peut consulter sur Gallica []
  10. A.N. ; M.C.; VIII.120; acte du 27/02/1602 []
  11. Et non Pénillac comme l’affirme M. Berty dans sa Topographie historique du vieux Paris []
  12. A.N. ; M.C. ; XXIII/241 F°452, bail à Henri de La Tour en date du 20/12/1610 []
  13. A.N. ; M.C. ; LIV/479, acte du 9 juillet 1612 []
  14. A.N. ; Y133 F°57 V°, ; donation de Jérôme Bureau à son frère du . La deuxième donation eut lieu en 1595 en faveur de Ennemond Servient, son beau-frère, à cause des bons services qu’il lui a rendu « mesmes depuis le commandement des présents troubles et lorsqu’il fut pris prisonnier en sa maison es-dictz faubourgs Sainct-Germain-des-Prés à la feste de la Toussaint 1589 ». Il s’agit de la même maison qui tenait à main droite à « l’hostel de monseigneur le duc de Montpensier » ((A.N. ; Y134 F°425 V°, donation de Jérôme Bureau du 27/09/1595 []
  15. A.N. ; M.C. ; XXIV/245 ; 1/09/1612, marché de travaux de maçonnerie, menuiserie …  []
  16. Article de Jean Luc Tulot que l’on peut trouver avec le lien suivant : http://jeanluc.tulot.pagesperso-orange.fr/Henridelatour.pdf []
  17. A.N. ; M.C. ; XXIV/245, marché entre le duc de Bouillon et Salomon de Brosse du 1er septembre 1612 []
  18. A.N. ; M.C. LIV/481; acte du 7 août 1613 []
  19. A.N. ; M.C ; LI/ 161, 5 février 1631 []
  20. Il peut s’agir de Louis Petit architecte de S.M. et qui vivait rue de Seine en 1637 d’après un acte du minutier central des archives nationales -ET/I/ 118 []
  21. A.N. ; Z/1j/260; estimation d’ouvrages du 23/12/1642 []
  22. A.N. ; M.C. ; XCVIII/125 , mai, juin, juillet 1637 []

Le 24 rue de Seine

Début du contrat de vente

 

Photo du 24 rue de Seine

L’immeuble du 24 rue de Seine  est de construction ancienne (XVIIe siècle), qui fut remanié au XVIIIe. Elle est intéressante tant par son âge que par ses habitants puisque la maison qui était à cet emplacement avait été construite par Jean Cousin le père, un des peintres les plus talentueux du XVIè siècle.

1538-1541. Gilles Le Maistre et Pierre Dumont

En 1538, Gilles Le Maistre, futur premier président du Parlement de Paris,  se vit accorder par le cardinal de Tournon, abbé de Saint-Germain-des-Prés, un terrain d’un a
rpent et demi en compensation de certaines spolations qu’il avait subies (voir l’histoire de la rue de Seine). En 1541, le 31 juillet, Pierre Dumont se porta acquéreur d’une portion de cette terre qui mesurait 14 toises de large sur la rue de Seine sur 40 toises de profondeur long de  la rue des Marais1. Il était chevaucheur des écuries du roi donc la charge de porter les messages du souverain, responsabilité certes fatigante et même parfois périlleuse mais qui permettait d’être exempté du service guêt et surtout de la taille…

Début du contrat de vente

 

Pierre Dumont garda un temps une partie du terrain et en morcella le reste.

1541-1585. Jean Cousin père et fils

C’est Jean Cousin, maître peintre, qui se présenta pour en acheter une partie. Celle-ci avait la  forme d’un carré  de 8,5 toises de côté et faisait l’encoignure de la rue de Seine et de la rue des Marais (maintenant Visconti) . Il signa le contrat du 12 février 1542  devant Maupéou et Bastonneau.

Jean Cousin venait de Soucy près de Sens où il avait acquis une certaine notorité tout d’abord comme arpenteur-géomètre puis comme peintre sur verre2. Arrivé à Paris vers 1538 avec sa femme Christine Rousseau et ses nombreux enfants, il habita tout d’abord vieille rue du Temple, avant d’habiter le bourg Saint-Germain-des-Prés. Il devint vite célèbre     

Dès la signature du contrat3, impatient sans doute d’avoir une maison à lui, il s’adressa à Jean de Lespine pour construire un grand hôtel en plusieurs bâtiments avec cour et jardin clos de murs4.

Il était parti de Sens comme peintre

Jean Cousin père est encore vivant en 1558 puisqu’on le voit témoin à Sens au mariage d’une de ses nièces. À cette époque il terminait son ouvrage Traité de Perspective. Il mourut vraisemblablement ainsi que sa femme  avant 1561, date à laquelle une de ses filles mineurs a pour tuteur Jean Dauxonne, son beau-frère.

L’hôtel de la rue de Seine était grand puisqu’il fut divisé en 3 parties par les héritiers de Jean Cousin le père.

  1. A.N. ; M.C. ; VIII/288, acte d’acquisition de Pierre Dumont du 31/07/1541 []
  2. La tradition lui attribue les vitraux des chapelles de Saint-Eutrope et de Notre-Dame-de-Lorette de la cathédrale de Sens []
  3. A.N. ; M.C. ; XLIX/16, vente par Pierre Dumont à Jean Cousin du 12/02/1543  []
  4. A.N. ; M.C. ; VI/14, marché du 16/02/1543 []

Le 34 rue de Seine

Photo du 34 rue de Seine
Photo du 34 rue de Seine

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Le 34 rue de Seine se présente d’une façon fort élégante et dégage sa personnalité à travers un haut portail percé dans un corps de logis d’un étage surmonté d’une très belle toiture en ardoise refaite récemment.

L’histoire de cet immeuble balaye 450 ans. Pendant plus de deux siècles, des procureurs des conseillers, des présidents au Parlement en firent leur résidence ou une maison de rapport et la période post-révolutionnaire vit les personnages les plus hétéroclites traverser son histoire.

 

Le temps des Parlementaires

Au début du XVIe siècle, les moines de Saint-Germain-des-Prés dont dépendait la maison qui nous occupe décidèrent de lotir les terrrains bordant la rue de Seine.

Le jeudi 12 mai 1541, le frère Gouscon, vicaire général du cardinal de Tournon, abbé commendataire1 de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés bailla à titre de cens et de rente foncière un demi-arpent de terre c’est-à-dire environ 1700 m²2 . Le terrain, plus grand que celui de la maison actuelle, englobait au moins les 32, 34, 36 et 38 de la rue et s’étendait plus profondément que maintenant vers l’ouest, jusqu’au 22 de la rue Jacob. Il jouxtait au nord celui de Gilles Lemaistre3.

Le preneur était Arnaud Palerme, procureur en la cour du Parlement. Il s’engageait à verser à l’abbaye tous les ans 100 deniers de rente foncière et 18 deniers parisis de cens4,  il devait de plus clore son terrain de « murailles » et y faire bâtir une maison «manable»5 dans les deux ans.

l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés (A.N. LL1124)
Déclaration à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés (A.N. LL1124)

De maistre Arnault Palerne, procureur en la court de Parlement pour [un] demy arpent de terre en une pièce scitué et assis audict terroir de Sainct Germain des Prez derrière ladite abbaye tenant d’une part à maistre Gilles Le Maistre à présent avocat du Roy notre sire en ladicte court de Parlement  d’autre part à Jehan de Vallet essuyer aboutissant d’un bout à la rue de Seyne et d’autre …

 Dans les 24 mois qui suivirent, maître Palerme remplit son contrat et mourut.

Sa veuve se remaria avec maître Nicolas Thédot, procureur en Parlement et fut à nouveau veuve en 1573 .

Où Pierre Boulioud devient propriétaire 

Mais en 1548, la maison avait changé de mains. Malheureusement les circonstances de cette mutation restent obscures. Nous savons seulement que  le nouveau propriétaire venait en lieu et place de Nicolas Thédot et de sa femme mais aussi de plusieurs autres et en particulier d’un certain Pierre Boutin qui était un voisin d’Arnault Palerne. L’acheteur était maître Pierre Boulioud  qui exerçait tout à la fois les charges de secrétaire du Roy, de notaire et greffier au Parlement de Turin. Il devait verser à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés  le même cens et la même rente foncière qu’Arnault Palerne.

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 De maistre Pierre Boulioud, greffier de Thurin comme estant au lieu de maistre Pierre Thedot procureur en parlement et sa femme auparavant femme de feu maistre Arnault Palerne en son vivant procureur en parlement et aussi au lieu de Pierre Boutin (A.N., LL1125)

 Maître Boulioud avait une fille, Geneviève, qu’il avait fait légitimer en 1542.  Elle avait épousé maître Gabriel Montaigne qui était à la fois procureur en la cour de Parlement et procureur fiscal de l’abbé de Saint-Germain-des Prés.

Le couple vint habiter en la maison qui occupait l’emplacement du 34 rue de Seine et acquit le 7 septembre 1549 d’un certain Nicolas Beaujouen, maître brodeur, une pièce de terre qui mesurait 24 toises et demie. Ce terrain avait la particularité d’être dans la censive de l’Université et de faire partie du fameux petit Pré aux Clercs dont l’histoire tumultueuse fut semée de violences et de péripéties à cause des étudiants (les clercs).

Il n’était pas facile à cette époque d’habiter à côté du Pré aux Clercs et Gabriel Montaigne eut certainement à en souffrir. Les désagréments culminèrent à tel point qu’un arrêt du 19 janvier 1549 fit défense « à tous les «escoliers, sous peine de la hart6 » de s’y rendre et d’y faire des tumultes et des démolitions. Cette menace n’eut aucun effet sur eux, ils continuèrent à crier, hurler, piller et brûler des maisons, et cela dura, dura … Un événement très grave se déroula le 12 mai 1557 : un jeune étudiant et un avocat en la cour du Parlement furent tués par balles. Les tirs venaient d’une maison en bordure du Pré aux Clercs. Le coupable fut arrêté puis relâché à la fureur des « escoliers » qui allèrent le lendemain saccager et brûler sa maison et trois maisons voisines pour faire bonne mesure.  Une sentence de mort fut prononcée et exécutée contre un étudiant, Baptiste Coquatre. Il fut pendu le lendemain au beau milieu du Pré aux Clercs, son corps brûlé et ses biens confisqués.

En 1568, à la suite des troubles que nous  venons de décrire, il fut fait obligation à tous les propriétaires du petit Pré aux Clercs de faire déclaration de leur bien. Gabriel Montaigne ne manqua pas de s’exécuter devant le notaire Desnetz, le 10 juillet.  L’acte a disparu depuis, mais la copie écrite en 1624, subsiste dont voici un extrait .

DecCensMontW

« Fut présent en sa personne honnorable homme maistre Gabriel Montaigne, procureur en la court du Parlement et fiscal de SGP lez Paris demourant audict lieu, lequel confessa estre détempteur propriétaire et possesseur d’une portion de jardin par luy acquize de Nicolas Beaujoan, maistre brodeur dudict lieu, ladicte portion contenant 24 toises 1/2 faisant portion de plus grande quantité lors appartenant audit Beaujoan »

Quatre ans plus tard, en la sinistre nuit du 24 août 1572 (la nuit de la saint-Barthélémy) le massacre des huguenots fut perpétué. Les habitants de Saint-Germain-des-Prés restés sur place eurent l’horrible spectacle de la Seine rougie par le sang des cadavres nus qu’elle charriait et  des rues jonchées de corps.

La Saint Barthélemy (détail), François Dubois
La Saint Barthélemy (détail), François Dubois

Quelques années après cet horrible carnage, trouvant peut-être leur domaine un peu trop grand maintenant que les enfants étaient adultes, Gabriel Montaigne et sa femme décidèrent d’en céder une partie en échange d’une rente.

Le 7 octobre 1578, le contrat fut signé devant Me Denetz7.

1578-1600. Claude du Refuge

C’est Claude de La Roë, veuve de Jean du Refuge, baron de Couesmes et du Fossez qui acquit la maison décrite ainsi :

« Une grande maison scize à Sainct Germain des Prez lez Paris, rue de Seine, à ladicte Bolioud appartenant à cause de la succession de feu noble homme maistre Pierre Bolioud, son père en son vivant notaire et secrétaire du Roy et greffier en son Parlement de Thurin ».

La description détaillée qui figure dans le contrat fait beaucoup penser à la structure de la maison actuelle : même grand porche central percé dans un petit corps d’hôtel avec d’un côté deux pièces dont l’une servait « à pénétrer » et de l’autre côté, deux pièces, « l’une pour tenir le cocher à couvert », l’autre « pour servir d’entrée », et au-dessus, et tout le long de la façade sur rue, on avait aménagé des chambres, leur garde-robes et leur cabinet que surmontaient un petit grenier et un serre-fruits. Le tout était couvert d’ardoise.

Au-delà s’étendait la grande cour et au fond de cette cour, trônait le grand corps d’hôtel avec ses six berceaux de caves. On y accédait par un perron qui menait à un grand vestibule et, au-delà, à un deuxième perron «pour descendre au grand jardin ».  Le grenier au-dessus était couvert d’ardoise. Les étages étaient desservis par un grand escalier qui partait du vestibule.

Derrière, un grand jardin était « tout planté d’arbres fruictiers et de treille » dans lequel le puits servait aussi bien au jardin qu’au sieur Guesrin, le voisin. Il était orné d’une grande table de pierre et d’un siège également en pierre. Au-delà, un autre jardin en pointe était planté aussi de treilles, d’arbres fruitiers.

Sur les 12 deniers de cens dont était chargée envers l’abbaye la totalité de l’ancienne propriété de Gabriel Montaigne, la maison vendue et ses dépendances en devait la moitié, c’est-à-dire 6 deniers. Quant aux 24 toises 1/2, elles étaient chargées de 2 deniers de cens envers l’Université, somme qui semble élevée par rapport au cens demandé pour le reste de la propriété. Les Montaigne s’installèrent dans leur nouveau logis des Trois Pensées qui jouxtait à droite de la maison acquise par la dame de Refuge.

La vente était faite moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 283 écus 1/3, ce qui ne paraît pas beaucoup puisqu’en la comptant au denier 20, elle donnerait un capital de 5667 écus. Les Montaigne s’engageaient aussi envers la dame de La Roë à boucher les fenêtres qui donnaient sur son domaine et à répartir les égouts entre les deux propriétés.

Claude de La Roë, notre acheteuse, était protestante, comme son mari. Elle avait épousé bien des décennies auparavant, Jean du Refuge dont la famille, citée dès le XIVe siècle, remontait à un maître des Comptes et comptait un président aux Enquêtes.  Il était lui-même  baron de Gallardon, échanson du Dauphin et gentilhomme ordinaire d’Henri II. Elle lui avait apporté en dot la seigneurie  de Couesmes située en Bretagne. Il naquit deux enfants du mariage.  Une  fille Anne était mariée depuis deux ans,  en 1578, avec Jean de Rochefort, seigneur d’Armilly. Un fils, Jean, était comte de Couesmes, seigneur de Gallardon et chambellan du duc d’Alençon. Il avait épousé Claude de Montgomery, fille cadette de Claude de Montgomery, celui qui avait tué en joutes le roi Henri II et qui fut décapité en 1574.

Peu de temps après la signature de l’acte d’acquisition, Claude de La Roë perdit son fils dans des tragiques circonstances.

Le dimanche 15 mai 1579, elle rendait visite avec son fils à la comtesse de Suze dont la fille avait récemment épousé Jacques de Montgomery.  On était donc en famille. Jean du Refuge jouait tranquillement du luth en compagnie de sa belle-sœur lorsque se présenta François de La Primaudaye, seigneur de la Barrée. Jean du Refuge était de fort méchante humeur ce jour-là. Il n’ôta point son chapeau lorsque le seigneur de La Barrée vint le saluer. Une querelle survint entre eux, un coup de dague fut porté par Jean du Refuge au seigneur de la Barrée. Furieux, ce dernier quitta les lieux et provoqua son agresseur en duel au Pré aux Clercs pour le soir même. Il l’y attendit jusqu’à huit heures et demie, en vain car la commission n’avait pas été faite. Il décida alors de rentrer à Paris par la porte de Buci. Tandis qu’il remontait la rue Saint André des Arts avec ses serviteurs, il vit venir à lui le seigneur du Refuge qui descendait la même rue avec ses gens. Que se passa-t-il alors ? On ne le sait pas exactement, mais on retrouva le seigneur du Refuge le corps traversé par une épée. Il expirait. Le seigneur de La Primaudaye avait disparu. La famille de Gallardon mit tout en oeuvre pour le retrouver et y parvint. On le débusqua le 4 juin suivant dans une auberge à Saint-Martin-le-Beau, entre Tours et Amboise.  Le prévenu fut écroué à la Conciergerie. Au procès qui suivit, La Primaudaye fut condamné « à estre décapité au pilori des Halles, son corps porté ensuite et pendu au gibet de Montfaucon, et sa teste mise et attachée à un posteau dressé devant l’entrée du couvent des Augustins ». Le  jour même, 5 août 1579, le meurtrier fut conduit au supplice.

Jean du Refuge laissait quatre enfants : Jean II, baron de Couesmes, Suzanne et Marguerite mineures, et Ysabel qui vivait avec son mari en Angleterre où elle s’était vraisemblablement exilée à la suite de la Saint Barthélemy.

Claude de La Roë suivit son fils dans la tombe, semble-t-il, en 1584.

Seize années passèrent, difficiles pour les habitants de Saint-Germain-des-Prés qui connurent les ravages des guerres de La Ligue et le siège de Paris par le futur Henri IV. Le quartier ne retrouva une véritable paix qu’à l’entrée de Henri IV dans Paris.

En 1600, les héritiers de la dame de Refuge décidèrent de vendre leurs biens immobiliers de Saint-Germain-des-Prés.

1600-1645. La famille Thévin

La vente eut lieu très exactement le 14 mai 1600 devant le notaire Bernard Clément. L’acheteur, Robert Thévin, était conseiller du roi et président des Enquêtes  en la cour du Parlement. La transaction se fit pour 2 500 écus.

Robert Thévin était né à Angers en 1544. Il était fils de Jacques Thévin, seigneur de la Marsaulaye et de la Chotardière, avocat à Angers puis lieutenant des Eaux et Forêts de cette ville. Il commença sa carrière comme conseiller au Parlement de Bretagne  puis en celui de Paris. En juin 1591, il fut reçu président aux Enquêtes. Par la suite, il se verra élevé à la dignité de conseiller du Roi en ses conseils d’État et privé. Toutes ces charges firent de lui un homme fort important et l’anoblirent.

 Lorsqu’il acheta la maison de la rue de Seine, il avait perdu sa première femme, Gillette de Commaille dont il avait eu deux enfants, François et Guillaume. Elle était morte en janvier 1596 et L’Estoile écrivit dans ses Mémoires-Journaux à son sujet« La nuict de ce jour [dimanche 21 janvier 1596] mourust  à Paris la présidente Tévin, à laquelle Dieu en l’ostant de ce monde, fist un grand bien, maugré qu’elle en eust  » .

Quelques mois plus tard, Robert Thévin épousa Jeanne Davy, dame de la Mazure et veuve du sieur d’Aubigny et c’est ensemble qu’ils achetèrent la maison qui nous occupe.

Ils y habitèrent jusqu’au décès du président Thévin qui y rendit son âme à Dieu le 25 août 1622. Sa femme fit mettre des tentures de deuil dans sa chambre et l’on procéda au service funèbre en l’église Saint Sulpice, sa paroisse. Il  laissait pour héritières ses deux petites-filles mineures. On procéda à l’inventaire de ses biens8. Le président était un homme riche qui laissait beaucoup de terres en Anjou et quelques rentes confortables. Nous étions entre gens de bonne compagnie, aussi le partage se fit-il fort correctement entre les héritiers et la belle-mère.  Ils laissèrent à la dame Davy les meubles de sa chambre et ses bijoux, comme le stipulait son contrat de mariage, les biens acquis après le mariage furent partagés par moitié. La maison fut évaluée à 24 000 livres, somme qui semble dérisoire par rapport à la vente qui en sera faite ultérieurement, mais peu importe … On la lui donna  en compensation des biens qui lui revenaient ainsi que quelques rentes.

Seule maintenant dans sa grande maison, notre dame de La Mazure devait se sentir bien isolée puisqu’elle en loua une partie à Pierre Bizet, seigneur de La Barouère, conseiller du roi en sa cour de Parlement  lui octroyant une partie du bâtiment principal auquel on accédait par « un grand degré, une  grande petite salle basse [sic]  qui était à côté de l’escalier ainsi que les deux chambres haultes au dessus d’icelle petitte salle , les deux chambres haultes et cabinet estant en galletas, une garderobbe au bout de l’une d’icelle». Elle y ajoutait la moitié de ses caves « à prendre du costé du jardin », la communauté de la grande cour et de l’escalier. Enfin elle précisait que « aura  led sieur preneur, une clef de la porte du grand jardin  pour dans iceluy grand jardin y planter et semer tulypes et autres fleurs dans le parterre d’iceluy ainsi que bon lui semblera ». L’affaire fut traitée pour 850 livres par an9. Elle ne put signer « attendu la débilité sur le bras gauche et à la main dextre depuis cinq mois ». En effet, elle mourut le 18 mai 1637. Ses gens prirent le deuil et reçurent quelques dons. Par testament, elle donnait sa maison de la rue de Seine à sa nièce, Renée Simon, dame de La Roche-Bardoul à charge pour elle de payer les funérailles.

Dernière page du testament de Jeanne Davy(A.N. ; M.C. ;CXXII/434
Dernière page du testament de Jeanne Davy(A.N. ; M.C. ;CXXII/434

La nouvelle propriétaire était l’épouse de François de L’Esperonnière qui était issu d’une très ancienne famille noble de l’Anjou où ils habitaient ordinairement en leur château du Pendan, près de Thouarcé.

Les L’Esperonnière furent des propriétaires avisés. Ils firent de la maison une source de revenus en la louant, moyennant quoi ils l’entretinrent soigneusement. Ainsi, le 22 juin 1644 ils donnèrent procuration à leur fils Antoine pour signer devant Me Saint Vaast un renouvellement de  bail au sieur Dulac, seigneur de Villacoublay pour 2 200 livres (somme exceptionnelle en ces temps-là), plus les nombreuses taxes sur les boues, les lanternes, les chandelles, les pauvres.

Quelques années passèrent, puis le sieur de L’Esperonnière et son épouse vendirent la maison le 4 mai 1645 à messire Macé Le Boulanger pour 74 500 livres10. On était loin de l’évaluation faite en 1622.

1645- 1783 . La famille Le Boulanger

Le nouveau propriétaire, Macé Le Boulanger, était issu d’une famille de bourgeois de Paris. Feu son père, Eustache Le Boulanger, avait exercé la profession de marchand mercier-grossier et la fonction d’échevin. Sa mère, Marie Target, était fille d’un marchand, bourgeois de Paris. On dit que cette famille prit ce nom parce que, pendant une grande famine, un de ses ancêtres fit distribuer une si grande quantité de pain que le public changea son surnom de Montigny en celui de Le Boulanger11.

Les nombreux enfants du généreux couple avaient largement utilisé les charges anoblissantes de la robe pour entamer une  ascension fort prometteuse. Lorsque Macé épousa en 1606 Claude Flamant, la signature du contrat de mariage12 réunit ses trois frères : Eustache qui était à l’époque notaire et conseiller secrétaire du roi  ; Charles, seigneur de la Sablonnière, qui sera reçu conseiller secrétaire du roi en 1610 ;  Macé-Charles qui était bourgeois de Paris comme son père. Ses beaux-frères, Pierre de Hodicq et Nicolas Leclerc de Lesseville ne déparaient pas l’assistance, ils étaient tous deux conseillers du roi et auditeurs des comptes. L’ambition qui menait la famille pointait à travers la qualité des amis invités au mariage. Deux étaient conseillers du roi en ses conseils d’État et privé et présidents en sa cour de Parlement, deux autres premiers présidents en la cour des Aides, sans compter quelques maîtres des Requêtes. Quant à Macé Le Boulanger, il exerçait la fonction de conseiller en la cour des Aides, mais l’ascenseur social allait bientôt lui permettre d’être reçu au Parlement de Paris en la 4e chambre des Enquêtes, le 1er juin 1611. Il sera président en la même chambre le 6 mars 1624.

Au jour de la signature du contrat d’acquisition de la maison de la rue de Seine, le 5 mai 1645, le président Le Boulanger était un homme heureux et père d’un enfant de 13 ans: sa femme avait accouché, après quelques 25 ans de stérilité dit-on, d’un fils qu’il avait prénommé modestement Auguste-Macé.

Macé Le Boulanger avait été élu prévôt des marchands de Paris le 22 avril 1641. Les deux personnages qui l’avaient précédé dans cette fonction étaient morts sans avoir eu le temps d’exercer leur charge, funeste présage qui ne le fit pas reculer notre homme. D’ailleurs le pouvait-il puisque le roi lui-même choisissait l’heureux élu ?

Le fameux 22 avril donc, les échevins et le greffier, vêtus de leur robe mi-partie, accompagnés des quarteniers et des conseillers, se rendirent en l’église du Saint-Esprit où une messe solennelle fut célébrée. Ensuite, chacun prit place dans la grande salle de l’Hôtel de Ville. Monsieur de La Tour, premier échevin, expliqua à l’assemblée que le roi désirait qu’on procéda à l’élection d’un prévôt des marchands pour le temps qui restait de la précédente prévôté13 et pour les deux années suivantes. On élut alors quatre scrutateurs. Ceci fait, un étrange ballet commença : les échevins se levèrent et prirent place sur les bancs qui étaient derrière tandis que les scrutateurs vinrent occuper leur place. Le président de Novion avait en main le tableau juratoire et le sieur de Santeuil tenait le chapeau mi-parti pour recevoir les voix. On se mit alors à faire le simulacre de vote. Le résultat qui fut enregistré par le greffier ne surprit personne !

Il fallait maintenant présenter le nouveau prévôt des marchands au roi. On prévint donc notre président Le Boulanger de se trouver à 6 heures du matin à l’Hôtel de Ville. Le Boulanger partit quantité de personnes « de condition » qui remplissaient huit carrosses. Tout ce beau monde se rendit de concert à Saint-Germain-en-Laye, monta le grand escalier et fut introduit dans le cabinet du roi. Très émus, ils virent Sa Majesté assis en sa chaire, entouré de gentilshommes. Monsieur de La Tour, premier échevin, s’agenouilla et fit son petit discours destiné à présenter le résultat du scrutin. L’émotion du président Le Boulanger arriva à son plus haut lorsque le roi l’invita à s’approcher et lui dit « Vous avez toujours vescu en homme de bien et d’honneur et suis grandement satisfait de vostre service, aussy vous ay-je choisy pour exercer cette charge de prevost des marchants espérant que vous prendrez soin  de mes affaires et aurez celuy du publicq en recommandation». Le Boulanger prêta serment au roi. Enfin toute la compagnie remonta en carrosses pour se rendre à Rueil afin de saluer  la reine et les enfants de France14.

À partir de son élection, sa vie fut rythmée par les cérémonies, les processions et les Te Deum comme celui qui fut célébré à l’occasion de la victoire de Rocroi « par le duc d’Angeuin  (sic) « , le 27 mai 164315.

Présentation du prévôt des marchands et des échevins à Louis XIV et la régente Anne d’Autriche. Par C.laude Mellan (1644) Le Boulanger est le personnage près de Louis XIV à gauche
Présentation du prévôt des marchands et des échevins à Louis XIV et la régente Anne d’Autriche. Par C.laude Mellan (1644)
Le Boulanger est le personnage près de Louis XIV à gauche

Cependant tous les honneurs que les six années de prévôté lui donnèrent ne firent pas perdre de vue au président ses intérêts.

Il loua en 1648 pour neuf ans à Pierre de Vesnes, sieur du Plessis, écuyer de la grande écurie du roi la maison de la rue de Seine où demeurait encore la dame Dulac. La location comprenait  le corps de logis sur la rue, la grande cour, la grande maison sur le jardin, le jardin et le petit sur le derrière ». Notre président avait le sens des affaires. Il convint avec les preneurs qu’ils pouvaient faire construire à leur frais des écuries au fond du jardin. Afin d’en permettre l’accès, il les autorisa à construire un  passage sous la maison, du côté gauche16 , toujours à leurs frais, bien entendu.  Et comme il n’y avait pas de petits profits, il demanda aux preneurs que les arbres coupés pour faire place aux constructions soient portés chez lui et que les murs des voisins soient renforcés. La bail était fait moyennant la somme de 2400 livres par an, non compris les taxes pour les pauvres, les boues, les chandelles et les lanternes.

Le président avait la réputation d’être immensément riche, cette réputation n’était point usurpée puisqu’il avait accumulé un nombre phénoménal de rentes et de biens immobiliers. Tallement des Réaux disait de lui qu’il était un illustre avaricieux et qu’il racontait à qui voulait bien l’entendre:  « J’ay quatre-vingt mille livres de rentes ; je creveray ou j’en auray cent » Il en eut cent et en creva », ajoutait-il.

En effet, il mourut peu de temps après, non d’avarice mais d’apoplexie. Voici les détails de cette affaire :

Le jeudi 16 juillet 1648, il y avait une séance au Parlement en la présence du duc d’Orléans qui promettait d’être houleuse. Le duc était venu en compagnie de Montbazon, Joyeuse, Elbeuf, Brissac et  Retz, ils s’étaient installés en la Sainte Chapelle. Et le cérémonial commença. Le premier président les firent chercher par deux présidents et deux conseillers de la Grand-Chambre. Son Altesse Royale arriva en grande pompe entouré des deux présidents et précédé par les huissiers et les Suisses avec la hallebarde, et ensuite les gardes. Monsieur alla à sa place, les ducs s’installèrent à son côté. Les choses étaient calmes. On délibéra sur la nécessité de la vérification des impositions par les chambres. La chaleur monta lorsque chacun fut invité à opiner (approuver)

Le tour du président Le Boulanger vint très vite. Avec beaucoup de fougue, il prit parti, mais « son grand âge ne luy permettant pas une belle expression », il était fort peu écouté. Le président Potier lui ayant dit qu’il fallait éviter toute occasion de discordance avec la Cour des aides, Le Boulanger répartit avec véhémence  car il était tout pris par son sujet, discourant sur le zèle de la Compagnie, toute au service du roi, et pour se justifier il cita un passage de Cicéron où il est dit « qu’il faut orner l’Italie avant de penser à orner nos maisons ». Un mouvement de moquerie traversa l’assemblée qui avait lié ces propos aux biens que le cardinal Mazarin accumulait pour lui en France. Même le duc d’Orléans se mit avec les rieurs. Notre bon vieillard ému plus que de raison par l’incompréhension dont il était l’objet, s’emporta, ses yeux se révulsèrent, une pâleur envahit son visage, il tomba à genoux et mourut fort proprement. Monsieur Hilerin qui siégeait à son côté lui donna l’absolution17.

Extrait des registres du Parlement A.N. ; X1A 8817
Extrait des registres du Parlement A.N. ; X1A 8817

Sa mort fit grand bruit dans Paris. Il fut inhumé en la chapelle Saint-Claude du couvent des Augustins Réformés qu’il avait fondée en 1628 avec son frère et sa sœur pour « y faire commodément et sans distraction  ses dévotions » et y avoir sa sépulture18

On procéda à l’inventaire de ses biens19. Ce que Tallement des Réaux disait de lui se révéla vrai, il avait accumulé une véritable fortune et  laissait à son décès sept maisons qui rapportaient 10 800 livres par an, sa maison Petite rue de Seine20 qu’il avait achetée 48 000 livres en 1637, la seigneurie de Viarmes acquise pour 108 000 livres en 1642, des terres à Longjumeau, Suresnes, Puteaux, Lagny, Torcy, Montrouge, un fief à Villiers le Bel et  plus de 55 000 livres de rentes diverses, sans compter les revenus très fructueux de ses nombreuses terres .

Son fils Auguste-Macé hérita et sa mère fut nommée sa tutrice. Ils continuèrent à habiter leur hôtel de la Petite rue de Seine  qui était devenue rue des Petits Augustins . Le fils, voulant suivre l’exemple de son père, présenta en 1650 une demande de dispense d’âge au Parlement pour y entrer comme conseiller, elle lui fut refusée21. Il réitéra le 3 mars 1651 mais n’obtint toujours pas satisfaction. On l’accepta enfin le 18 août de la même année malgré un doute sur lequel on jeta un voile pudique : le registre de son père le tenait pour être dans sa 22e année alors qu’on pensait qu’il n’avait que 19 ou 20 ans22.

Il commença sa carrière comme conseiller au Parlement le 7 février 1652, devint maître des requêtes en 1658, conseiller d’Etat l’année suivante.

Cependant sa mère devenait âgée. Sentant qu’elle allait bientôt quitter cette terre, elle fit venir son notaire le 12 novembre 1660 en son hôtel de la Petite rue de Seine. Elle était gisante sur un lit dans sa chambre du second étage qui avait vue sur la cour et le jardin. Elle dicta ses dernières volontés23 et mourut.

En 1666, Auguste Macé Le Boulanger épousa la gente damoiselle Anne de La Forest, « usante et jouissante de ses biens », ce qui l’excluait de la catégorie des tendrons, mais supposait une certaine fortune. Contrairement à l’usage du temps, le contrat qui fut signé le 30 octobre 166624 réunit une assemblée fort modeste si on pense à la position sociale du président Le Boulanger. Seuls, le frère du marié et un ami vinrent signer au contrat de mariage. Quant à la parenté d’Anne, elle se réduisait à sa soeur et à sa mère. Nous étions loin du ban et de l’arrière-ban du mariage de son père. Le couple adoptait le régime de la communauté de biens. Il lui promettait encore 30 000 livres s’il décédait avant elle. On ne saurait être plus galant …

Ils se marièrent le 3 novembre suivant et n’eurent qu’une seule fille qui naquit le 23 septembre 1670. Ils la prénommèrent Marie-Anne-Claude-Auguste, tout simplement.

Le 22 avril 1690, Auguste-Macé Le Boulanger devint président au Grand Conseil. Ce dernier office lui coûta la somme fabuleuse de 160 000 livres qu’il paya le 16 avril 1690 entre les mains du trésorier des parties casuelles, le sieur Berthin. Pour régler ce montant, il dût emprunta 24 000 livres à un conseiller au Parlement de Metz, 10 000 livres à une dame Berthelot et 15 000 livres à dame Marie Amelot.

Cependant, sa fille unique grandissait et était la prunelle de ses yeux pour l’heureux père qu’il était. Sans doute prit-il grand soin de son éducation (sans grand succès en ce qui concerne l’orthographe, si on se base sur la lecture de son testament). Il chercha, le temps venu un mari.  L’époux élu par Le Boulanger fut Nicolas Pierre Camus, fils de Nicolas Camus, seigneur de Pontcarré. On trouve dans ses ancêtres des premiers présidents au Parlement de Bordeaux, d’Aix, un échevin de Lyon. Son père était conseiller d’honneur au Parlement de Paris et dans tous les parlements du royaume25. À l’époque du mariage, Nicolas Pierre Camus était chevalier, conseiller du Roy en tous ses conseils, maître des requêtes en son hôtel.

La signature du contrat de mariage prit les couleurs d’une audience de rentrée du Parlement tant les membres de cette haute assemblée étaient venus nombreux signer au contrat. L’événement eut lieu le 28 avril 1695, chez le notaire de Clersin26. Son père avait choisi minutieusement ses invités. On comptait parmi eux Achille du Harlay, premier président de la cour du Parlement, l’abbé de Thou, la veuve de François Le Boutillier de Senlis, le marquis de Moussy, tous alliés aux Pontcarré. Du côté Le Boulanger, la veuve de Michel Le Tellier, ancien ministre d’État et celle de François Michel Le Tellier, marquis de Louvois, cousine, Nicolas Leclerc de Lesseville, président de la 5e chambre des enquêtes de la cour du Parlement, cousin issu de germain signèrent aussi. Les futurs adoptaient le régime de la communauté de tous les biens. En faveur du mariage le président Le Boulanger ne lésina point. Il donna en dot à sa fille l’énorme somme de 250 000 livres qui produisait une rente de 10 000 livres par an.

Auguste Macé Le Boulanger continua à gérer les maisons qu’il avait données à sa fille en faveur de son mariage. Le 17 septembre 1696 il signa un bail27 à Louis de Saint Omer, tenancier de chambres garnies, et à Catherine Parastre sa femme auxquels il loua pour 6 ans et moyennant 1800 livres par an la grande maison la cour de devant avec ses écuries et ses remises, un petit bâtiment à droite de la cour et sa petite courelle, plus la porte cochère et la boutique de droite avec les chambres au dessus. Le tout était baptisé L’Académie.  ((C’est la première fois que ce nom lui est donné. Elle le gardera pendant plus d’un siècle.)). Puis le 19 décembre de la même année il donna à bail à Jérémie Lecomte et sa femme une longuerelle qui passait sous une porte cochère, longeait la grande cour, passait sous le corps de logis principal continuait dans le jardin et aboutissait à un manège pour un loyer annuel de 50 livres. Curieusement les lieux portaient le même nom de L’Académie.

Afin d’obtenir un meilleur rapport des lieux, le président avait donc partagé les lieux en deux parties. L’une se composait de la grande maison et les bâtiments de devant ainsi que la cour , l’autre de la partie arrière desservie par la longuerelle et une deuxième porte cochère sur la rue de Seine.

Mariés, les jeunes époux vinrent habiter le nid somptueux que le président Le Boulanger leur avait préparé dans son hôtel de la rue des Petits Augustins. Le couple coulait dans ces lieux des jours heureux et avait déjà en cette année 1702 deux garçons, Nicolas-Auguste et Geffroy ainsi qu’une une fille Marie-Françoise. Au printemps de 1702, la dame accoucha d’un troisième garçon : Jean-Baptiste-Elie qui naquit le 20 mars.  Soudain ce fut le drame. La mère mourut le 27 mars 1702, donc une semaine après la naissance de son dernier fils. On imagine aisément combien la perte cruelle de sa fille adorée fit le désespoir de son père. L’office funèbre fut célébré en l’église Saint-Sulpice, leur paroisse, puis elle fut inhumée en la chapelle Saint-Claude des Petits Augustins. Étrangement, le mari ne découvrit le testament de sa femme qu’au mois d’août 1703, donc plus d’un an après la disparition de sa femme. Elle l’avait rédigé à Maffliers cinq ans auparavant. Elle y recommandait bien entendu son âme à Dieu et demandait aux Petits Augustins de célébrer mille messes –ce qui n’était pas rien ! – pour le repos de son âme ainsi qu’une messe annuelle. Elle voulait être inhumée dans la « cave » de son père aux Petits Augustins. Elle léguait à sa chère tante, mademoiselle de La Forest, deux mille livres de rente annelle plus son linge et sa garde-robe. Elle ajoutait en prime ses « petite bougles daureille de diaman » et ses « quatre bouton de diaman ». À son père, elle donnait la bague qu’il lui avait offerte quelques temps auparavant et à sa gouvernante quatre cents livres de rente annuelle. À différentes personnes de son entourage, elle léguait force diamants et petites rentes. Enfin elle nommait son mari exécuteur testamentaire.

Testament de la fille du président Boulanger
Testament de la fille du président Le Boulanger

Un an après, en mars 1703, le veuf, qui était plutôt un veuf joyeux, se remaria avec Marie Françoise Michelle de Bragelongne. Hélas, elle mourut à son tour deux ans après, en juin 1705. Pas du tout découragé par ces tristes expériences, il convola à nouveau, avec Jeanne Marguerire de Boyvin qui, elle, résista un peu mieux et ne rendit son âme à Dieu que le 3 juin 1718. Elle avait 34 ans.

Sans doute un peu ébranlé, il attendit cette fois-ci cinq ans avant d’oser reprendre femme. Il alla chercher la volontaire dans sa famille puisqu’il se maria le 23 septembre 1723 avec sa cousine Anne Laisné.

Pendant toutes ces aventures matrimoniales, il avait abandonné « le nid d’amour » de la rue des Petits Augustins pour s’installer rue de Vaugirard en l’hôtel familial. Cependant son premier beau-père ne lui en voulut point et lui garda toute son affection. Il la lui prouva en autorisant ce passionné de chasse qu’était son gendre d’user sa vie durant de ses terres de Viarmes et Seugy comme bon lui semblerait, sans que ses enfants puissent un jour l’en empêcher, d’y inviter qui il voulait, de loger avec ses amis au château de Viarmes, de se servir des meubles, vaisselle et linges et de profiter de son potager et de ses arbres fruitiers28. Tous les termes de cet accord furent d’abord signés sous seing privé puis déposé chez le notaire le lendemain29

La vie continua. Geffroy Macé et Jean Baptiste Elie, deux des enfants, grandirent sous l’œil attentif de leur grand-père. Les deux autres moururent au grand désespoir de l’aïeul qui continua à gérer au nom de ses petits-enfants les biens qu’il avait donnés à sa chère fille.

Ainsi en 170930, il loua pour 9 ans et pour 900 livres à un certain Michel Lecouffier, maître sellier, les locaux situés derrière la grande maison. Remarquons que le président avait profité du changement de locataire pour appliquer 20% d’augmentation. Pour ce prix, le nouveau preneur disposait, comme son prédécesseur, de la place servant de manège, du petit bâtiment d’un étage au-dessus du rez-de-chaussée qui comportait au total quatre chambres. S’y ajoutaient une cave sous le grand corps de logis, le hangar à carrosses, l’écurie, l’appentis, la porte cochère et une des boutiques sur rue ainsi que des logements au-dessus et la longuerelle desservant les lieux et le puits commun.

Le 4 juillet suivant31 , il louait cette fois la grande maison à Thomas Georgette, sieur du Buisson, maître barbier-perruquier-baigneur qui demeurait rue du Sépulchre. Le bail de 9 ans comprenait la grande maison et une aile sur la cour comportant des écuries et des chambres au dessus, la grande cour devant avec une remise de carrosses et une grande écurie, une deuxième petite cour avec encore une écurie et le grand jardin. Les locataires du manège partageaient avec eux le puits et l’allée qui allait au jardin. Il louait aussi la boutique à droite en entrant avec une chambre au dessus et son grenier ainsi que  deux bouges au dessus de la porte cochère. Il mettait hors bail la boutique à gauche de la porte cochère et les chambres au-dessus qui étaient maintenant occupées par un certain sieur Nouin et sa femme. Le bail s’élevait à 2 100 livres annuelles plus les différentes taxes sur les boues et lanternes.

Le 19 août 1712 vit le décès d’Auguste-Macé Le Boulanger qui était alors très âgé. Son testament, qu’il avait pris soin de rédiger 6 mois auparavant, reflétait bien sa personnalité. Ses dernières volontés, rédigées en une petite dizaine de pages, ne contenaient pas moins de  23 « je veux «  ou « j’ordonne » contre 5 petits « je désire » ou « je souhaite ». Il y montrait son attention pour son personnel puisqu’il léguait 4 600 livres à seize de ses domestiques, plus à six autres un total 1 250 livres de rente. Il demanda, pour le repos de son âme que l’on dise à son intention plus de 4 000 messes.

Testament de Le Boulanger
Testament d’Auguste Macé Le Boulanger

Il légua à son petit-fils aîné, Geffroy-Macé sa baronnie de Mafliers et ses châtellenies de Moussoult et Béthemont. À Jean-Baptiste-Elie, son petit-fils cadet, revint les châtellenies de Viarmes avec les haute et moyenne justices et celles de Seugy et de Belloy, à charge pour lui de verser à son aîné 30 000 livres pour compenser la différence de valeur. Son homme de confiance et secrétaire, le sieur Cyvadat, devint tuteur onéraire des deux enfants tandis que leur père, Pierre Nicolas Camus de Pontcarré était leur tuteur honoraire.

L’inventaire révéla que Macé Le Boulanger avait joui d’une immense fortune dont il avait, il est vrai, hérité une partie de son père. Il possédait dans Paris plusieurs maisons de rapport et hors Paris des propriétés importantes comme celle de Viarmes, Maffliers et Quincampoix. On apprit aussi qu’il avait versé la somme de 130 000 livres pour sa charge de président au Parlement.

1712-1769. Les Camus de Pontcarré

Les deux frères suivirent tout naturellement des carrières au Parlement. L’aîné, Geffoy-Macé y fut reçu conseiller dans l’année de ses vingt ans, en 1718, puis maître des Requêtes trois ans après et premier président au Parlement de Rouen en 1726. Entre-temps il avait épousé Marie Anne Madeleine de Jassaud qui mourra, elle aussi, en couches à 23 ans, lui laissant deux filles.

Quant à Jean-Baptiste-Elie, il continua la tradition en étant reçu conseiller au Parlement le 21 février 1721 avec une dispense d’age puisqu’il avait 19 ans. Il devint maître des requêtes en 1726 et épousa Geneviève Paulmier de La Bucaille, fille d’un conseiller au Parlement.

Lorsque le cadet atteignit sa majorité, en 1726, le tuteur lui présenta ses comptes de tutelle qui donnèrent lieu à quelques contestations. Geffroy-Macé estimait que certaines dépenses qu’on lui imputait ne devaient pas y figurer et que par contre certaines recettes devaient y être augmentées en sa faveur. Aignan Cyvadat le prit de très haut et voulut se pourvoir en justice mais la mort l’atteignit.

Finalement, les héritiers ne voulant pas s’engager dans des procès trop considérables décidèrent en 1732 de transiger. On fit deux états séparés, l’un pour le seigneur de Pontcarré, Geffroy-Macé, et l’autre pour le seigneur de Viarmes, Jean-Baptiste-Elie. Après avoir encore corrigé quelques erreurs et refait les calculs, on s’aperçut que la recette (en 12 chapitres) de l’aîné montait à quelques 741 900 livres alors que les dépenses (en 16 chapitres) atteignaient le modeste chiffre de 722 700 livres. Il y avait donc un excédent, ce qui n’était pas le cas pour le plus jeune. Le seigneur de Viarmes avait dépensé 495 600 livres contre une recette de 463 600. Le seigneur de Pontcarré devait donc à son frère 19 200 livres. Généreusement, il lui versa immédiatement la somme de 1 200 livres en promettant de lui bailler le restant le premier janvier suivant. Il en garantit le payement sur le produit d’une coupe de bois32 .

Après avoir réglé leur différend, les deux frères firent estimer par deux experts jurés du roi les biens immobiliers de la succession de leur aïeul qui étaient si importants que l’expertise dura un an et trois mois, de novembre 1732 à février 1734. Elle nous permet d’avoir une description détaillée de la maison de la rue de Seine33 .

Le président Le Boulanger avait, on l’a vu plus haut, divisé les lieux en plusieurs parties afin d’en obtenir un meilleur rapport. Ils comportaient donc sur la rue deux portes cochères, l’une desservait le bâtiment sur rue, le bâtiment en aile à droite de la cour et le grand corps de logis entre cour et jardin, l’autre permettait d’accéder par un long passage à une grande cour et à des constructions qui servaient autrefois de manège .

Le bâtiment sur rue qui s’étendait à gauche jusqu’au-dessus de l’entrée de la longuerelle, n’avait qu’un seul étage. Au rez-de-chaussée, la porte cochère était encadrée d’un côté par une boutique et de l’autre par une salle qui avait servi autrefois de boutique. Le premier étage comportait deux grandes pièces à cheminée avec chacune une croisée sur la rue, celle de gauche s’étendait au-dessus de la seconde porte cochère. Un « donjon»34 , auquel on accédait à partir du premier étage par cinq marches, surmontait le passage cocher, il était couvert d’ardoise, le reste de la toiture étant en tuile. On avait adjoint à ce bâtiment sur rue un petit édifice d’un étage, en excroissance sur la cour, à droite de la porte cochère. Curieusement, au bout à droite, on avait construit un deuxième petit « donjon « qui était plus élevé que le précédent parce qu’il faisait suite au bâtiment en aile à droite de la cour qui comportait deux étages au-dessus du rez-de-chaussée. Il existait donc sur la rue un petit troisième étage en pavillon élevé au-dessus du comble. Celui-ci était couvert d’ardoise.

Au fond de la cour s’élevait un corps de logis entre cour et jardin qui comportait maintenant deux étages. On entrait par un perron de sept marches encadré de deux rampes. Un grand vestibule conduisait au jardin. À sa gauche partait un escalier dont, cela est bien précisé, les marches des premier et troisième étages étaient en pierre et celles du deuxième, en bois, permettait d’accéder aux étages. À droite de ce vestibule, une antichambre éclairée sur la cour desservait un corridor qui avait aussi fenêtres sur cour. Ce dernier conduisait à une grande chambre à cheminée éclairée par deux croisées sur le jardin après laquelle une garde-robe y avait aussi son dégagement. Le tout était carrelé. Une autre chambre parquetée lui succédait dont une porte ouvrait sur un petit édifice en angle sur le jardin élevé d’un étage carré au-dessus du rez-de-chaussée, couvert de tuile en appentis. On pouvait aussi y accéder du jardin par un perron de six marches. Au bout du corridor, il fallait descendre trois marches pour parvenir à une salle de bain. Éclairée d’une croisée sur une petite cour, cette pièce avait une petite chambre à cheminée au-dessus. En montant le grand escalier, on arrivait à un palier qui desservait une chambre en entresol au-dessus de la longuerelle dont les deux fenêtres donnaient sur le jardin et sur la cour. Le premier étage au-dessus de l’entresol contenait une grande chambre divisée en trois parties formant antichambre, chambre et garde-robe. À droite du palier, les lieux étaient distribués comme au rez-de-chaussée, à savoir antichambre menant à un corridor qui desservait une garde-robe et une grande chambre à cheminée, le tout carrelée de carreaux de terre cuite, puis à une autre grande chambre à cheminée et parquetée et à un cabinet en aile sur la cour.

Au second étage, on trouvait à gauche une grande pièce à cheminée, une garde-robe et antichambre. À droite les lieux étaient identiques à ceux du dessous sauf la deuxième chambre qui était aussi carrelée. Au bout du corridor, une porte permettait d’entrer dans le grenier du bâtiment en aile. Au-dessus du second étage, on avait aménagé un grenier dans la partie droite du principal corps de logis et une chambre lambrissée dans celle de gauche. Le toit était en partie couvert de tuile, en partie d’ardoise avec un faîtage de plomb.

À partir de là, la description des lieux devient un peu plus confuse : il semble qu’au rez-de-chaussée à droite et dans ce corps de logis se trouvait une cuisine avec un fourneau potager, une pierre d’évier, une cheminée avec plaque de fonte et une barre de feu au-devant du contrecoeur. On y accédait par quatre marches. Après cette cuisine, on accédait à deux écuries simples auxquelles on pouvait aussi arriver par un passage aménagé sous le bâtiment en aile sur la cour. Sous la totalité de ce principal corps de bâtiment on découvrait six berceaux de caves.

Le bâtiment en aile sur la cour comportait en son extrémité vers la rue un escalier à vis qui servait à communiquer aussi bien au premier étage du bâtiment en aile qu’à celui du corps de logis sur la rue. En parcourant cette aile vers le fond de la cour, on trouvait ensuite une deuxième cuisine et une salle à cheminée puis des remises et enfin au bout, vers le principal corps de logis, le passage qui permettait d’accéder à une petite cour, au bout à gauche de laquelle un escalier desservait les deux bâtiments, le principal et celui qui était en aile. Cet escalier servait à accéder à deux cabinets aux premier et second étages et à un siège d’aisance aménagé dans le grenier ainsi qu’à deux chambres l’une sur l’autre au-dessus de la salle de bain et éclairées sur la petite cour. De l’autre côté du passage il y avait un autre cabinet d’aisance et une plus grande cour dans laquelle le sieur Robert, perruquier avait aménagé à ses frais un édifice de charpente servant à mettre à couvert un réservoir de plomb pour la salle de bain. Au premier étage de ce bâtiment, on trouvait au bout, vers la rue, un passage avec deux garde-robes en saillie, puis dans l’ordre en allant vers le fond de la grande cour, une salle, une chambre à cheminée avec au bout une porte donnant sur l’escalier commun entre le corps de logis en aile et la maison principale. Le deuxième étage avait à peu près la même configuration. Le grenier au-dessus était en appentis et couvert de tuile.

Derrière la grande maison se trouvait un grand jardin décoré d’allées et de plates-bandes bordées de buis entourant un tapis de gazon. On avait installé au bout du jardin une figure en pierre de Saint-Leu posée sur « un pied d’Estal(sic) » .

Toute les cours étaient pavées de grès. On avait construit à gauche de la grande cour, en saillie et contre la longuerelle, une remise.

Une deuxième porte cochère sur la rue permettait d’accéder à un long passage qui comportait un puit commun avec la maison voisine à gauche, habitée par le sieur Dauvillier, et la maison qui nous occupe. La longuerelle passait ensuite sous la grande maison et conduisait à une cour. Au fond de cette cour, on avait construit un édifice qui comportait au rez-de-chaussée, à gauche en entrant, une cuisine et une petite salle, un couloir conduisant à un escalier. Au premier étage, deux petites chambres lambrissées étaient aménagées au dessus de la cuisine et la salle. Il y avait ensuite deux remises et un passage menant à un grand hangar. À côté du passage se trouvait une écurie. À gauche en aile de la cour, on avait construit une deuxième écurie couverte de tuile en appentis, au bout de laquelle vers le jardin du sieur Robert, il y avait un siège d’aisance et encore une autre écurie, aussi couverte de tuile en appentis à égout sur la cour.

Au moment de l’expertise, la grande maison était louée au sieur Robert qui était perruquier. Le sieur Guillotin, sellier et carrossier, avait signé un bail pour la longuerelle, la cour au fond, le hangar ainsi que les différents petits édifices pour la somme de 1100 livres. Par contre la boutique à côté de la porte cochère ainsi que la chambre, le cabinet et le grenier au-dessus et la cave au-dessous du passage ne faisaient pas partie du bail.

La maison fut estimée à 63 680 livres et l’ensemble des biens immobiliers à la somme de 415 555 livres. Même divisée en deux, la succession était une promesse de richesse.

On procéda ensuite au partage35 et au tirage au sort qui attribua la maison  de la rue de Seine à Jean Baptiste Elie.

1735- . Jean Baptiste Elie Camus de Pontcarré

Le nouveau propriétaire bien que très jeune, il n’avait que 33 ans au moment du partage, était intendant de Bretagne. Ses attributions étaient illimitées dans tous les domaines aussi bien des finances et en particulier des impôts, que de l’agriculture, l’industrie, les ponts et chaussées, les arts et métiers, le commerce, les marchés, la police , les approvisionnements, l’ordre public, le recrutement des troupes, les fournitures des troupes, les affaires ecclésiastiques, les collèges, la librairie, l’administration des municipalités … Cette longue énumération, d’ailleurs incomplète, donne la mesure de son rôle dans l’administration de la Bretagne.

Depuis un an, il était déjà veuf de Geneviève Paulmier de La Bucaille qui venait de décéder à la fin de l’année précédente à 22 ans. Elle lui avait laissé deux enfants Nicolas-Elie-Pierre et Jeanne-Geneviève. Sans doute son rôle d’intendant de Bretagne fut aussi pour lui l’occasion de rencontrer celle qui deviendra sa seconde femme puisqu’il se remaria à Rennes, en 1738, avec Françoise-Louise Raoul de La Guibourgère. Elle était la fille unique d’un conseiller au Parlement de Bretagne et hérita de son père la seigneurie de La Guibourgère dont, plus tard, certains de ses descendants prendront le nom avec e patronyme de Camus de La Guibourgère.

Cependant, malgré toutes ces occupations fort importantes, il continuait à gérer ses biens. En 1737, il renouvela au sieur Guillotin, loueur de carrosses, son bail de la partie arrière de la maison qui se nommait toujours l’Académie 36. Il en coûtait au preneur 1 100 livres.

Le 11 avril 1742, il accepta le transport de bail  ((A.N. ;M.C. ;LXXVIII/689)) que le sieur Robert avait fait au profit du sieur Claude Le Lièvre, écuyer, apothicaire distillateur du roi . Il lui en fit un nouveau commençant le 1er octobre 1743. On trouvait dans le journal « Annonces, affiches et avis divers » du 23 mars 1753 cette petite annonce que faisait insérer le sieur Le Lièvre :

Publicité pour M. Le Lièvre, distillateur
Publicité pour M. Le Lièvre, distillateur

Lorsque notre parfumeur mourut en 1753, sa femme reprit d’une main de maître l’affaire. Elle avait certainement un grand sens du commerce puisqu’entre 1763 jusqu’à sa mort qui intervint en 1772, elle acquit trois immeubles (un situé rue Dauphine, et deux à Montrouge).

En 1769, elle maria sa fille à un libraire-éditeur célèbre, Jean Thomas Hérissant. Il apportait en dot 400 000 livres (il est vrai qu’il en devait 110 000 à son père). La jeune épouse reçut de sa mère 56 000 livres, ce qui n’était pas si mal pour une veuve qui avait quatre enfants à charge. Jean-Baptiste-Elie de Pontcarré signa le contrat de mariage ainsi que l’archevêque de Paris et le ministre Louis Phellipeaux37.

Trouvant sans doute l’hôtel qu’ils habitaient rue de Grenelle trop modeste, les époux Camus de Pontcarré décidèrent d’acheter une demeure digne de la position éminente qu’occupait le mari. Leur choix se dirigea sur le bel hôtel que Claude Louise Gagnat de Longny, marquise de Louvois, possédait en indivis avec sa sœur rue de Bourbon. Certes, la demeure était fort belle, mais le prix était à la hauteur de sa somptuosité. Il leur fallait débourser 1a somme de 130 000 livres plus 4 800 livres pot-de-vin pour s’en rendre propriétaires. Or, les époux de Pontcarré ne les possédaient point, ils passèrent cependant outre ce détail, peut-être oiseux à leurs yeux, et signèrent l’acte d’acquisition le 30 décembre 1765 devant Me Blacque. Pour accéder à leur rêve, ils empruntèrent 50 000 livres au seigneur de Montmorency-Laval et à sa sœur, par l’intermédiaire de leur tuteur onéraire car ils étaient mineurs. L’emprunt fut signé le jour de la signature du contrat de vente. Ils en reversèrent aussitôt 44 800 aux héritières Gagnat de Longny, mais ils leur devaient encore 90 000 livres. Ils constituèrent donc à la marquise de Louvois et à la demoiselle de Longny, à chacune par moitié, 4 500 livres de rente annuelle et  perpétuelle en échange de 90 000 livres . La dette était énorme,  les épouxdécidèrent donc de vendre une partie de leurs biens fonciers.

1769- An XII. Le temps de la division

Le 15 avril 1769, le couple Camus de Pontcarré vendit  une partie de la maison à maître Claude-Marie-Pie Horque de Cerville qui était un notaire fort connu habitant rue de Seine. La portion qu’il vendait était celle qu’occupait le sieur Guillotin, c’est-à-dire la place qui servait autrefois de manège, le hangar à carrosses, le petit bâtiment comportant quatre chambres et la grande cour dans laquelle l’écurie faisait séparation avec les lieux occupés par Madame Le Lièvre et la longue allée passant sous le grand corps de logis et menant à la rue de Seine. Le tout représentait une superficie de 214 toises (812 m2). Cet achat était fort intéressant pour notre notaire car il possédait depuis peu38 une maison rue du Colombier et pouvait ainsi compléter son jardin de la rue du Colombier et jouir d’une double entrée, l’une rue de Seine et l’autre rue du Colombier.

Il restait donc 250 toises (950 m2) dont la dame Le Lièvre était locataire. Si les surfaces occupées par une partie de la longuerelle et la porte cochère revinrent plus tard dans le giron du 34, le reste ne fut jamais récupéré et vint agrandir le jardin d’un immeuble de la rue du Colombier (aujourd’hui 20 rue Jacob).

Reconstitution : en rose le domaine du sieur de Pontcarré et en vert celui de Me Horque de Cerville (la rue de Seine est à gauche)
Reconstitution : en rose le domaine du sieur de Pontcarré et en vert celui de Me Horque de Cerville (la rue de Seine est à gauche)

C’est à l’extrémité ouest de ce terrain que le « temple de l’Amitié » du 22 rue Jacob fut construit beaucoup plus tard à la place d’un appentis.

La vente rapporta au couple Camus de Pontcarré la somme de 30 000 livres qu’ils versèrent aussitôt à leurs créanciers. L’acheteur avait le droit de faire murer une petite porte qui ouvrait à la fois sur la longuerelle et sur le jardin de la veuve Le Lièvre. Les vendeurs et cette dame ne pouvaient en aucun cas utiliser à l’avenir la porte cochère des lieux vendus. Le seigneur de Pontcarré s’engageait à ne pas surélever les constructions existantes sur le passage et à n’en point bâtir d’autres.

La signature de la vente marqua la séparation de la grande maison et ses dépendances d’avec l’ancien manège. Afin de mieux comprendre ce qui se passa à partir de cette date, nous étudierons séparément leur histoire.

Histoire de la maison principale

Jean Baptiste Elie Camus de Pontcarré continua de gérer les biens qui lui restaient. En février 1770, il fit exécuter des travaux de menuiserie et de charpenterie dans la corps de logis en aile dans le jardin et dans la remise à droite afin d’y installer des cheminées.

Marie Catherine Cléret, veuve Le Lièvre décéda en mai 1772 laissant pour héritiers son fils Louis Elie, distillateur du roi comme son père ainsi queClaude Hugues et Edmé Louis Dominique, mineurs émancipés d’âge.Le sieur Camus de Pontcarré reloua la maison le 17 juillet 1774 au sieur Berte, sous-fermier des domaines du roi en doublant quasiment le loyer  qui s’éleva alors à 4 000 livres.

Le seigneur de Viarmes mourut l’année suivante, à l’âge de 68 ans. Il laissait pour héritiers trois enfants : Louis Jean Népomucène Marie François, Louis François Elie et Jeanne Geneviève. Ces deux derniers renoncèrent immédiatement à la succession considérant qu’elle ne leur apporterait aucun bienfait. C’est ainsi que l’aîné eût en héritage la maison de la rue de Seine. Il devint aussi seigneur de la Guibourgère et se fit appeler Camus de La Guibourgère ((A.N. ; M.C. ; LXXIII/966 , 27 septembre 1775. Renonciation à succession)).

Le 29 mars 1782, François Camus de La Guibourgère qui était alors chevalier et conseiller au Parlement vendit l’Académie pour des raisons qui restent obscures . L’acheteur, un certain Jacques Moulin dit Dumoulin, ancien officier du roi, paya la coquette somme de 72 000 livres pour en devenir propriétaire. L’acte de vente, signé devant maître Lesacher, nous apprend qu’elle comportait des « bâtiments en aile des deux côtés de la cour ». Il y avait donc une nouvelle construction à gauche en entrant.

Succession de Mr agin (Archives de Paris)
Succession de Mr agin (Archives de Paris)

Cet acte scellait définitivement le départ de la rue de Seine de la famille Le Boulanger-Camus de Pontcarré. Elle en fut propriétaire pendant près de 140 ans (1645-1782), sur cinq générations.

Cependant, nous ne pouvons quitter ses derniers membres sans nous intéresser au sort qu’ils connurent pendant la Révolution.

Louis Jean Népomucène Marie François fut arrêté et emprisonné à Saint-Lazare le 30 nivôse de l’an II (19 janvier 1794) puis traduit devant le tribunal révolutionnaire le premier floréal (20 avril) en compagnie de Lepelletier de Rozambo, président à mortier du Parlement de Paris et de 23 autres conseillers. Ils étaient tous accusés d’avoir « signé ou adhéré à des protestations tendant à méconnaître la liberté et la souveraineté du peuple, à calomnier la représentation nationale et à ramener le règne de la tyrannie ». Il confirma bravement devant ses accusateurs la signature qu’il avait donnée et fut immédiatement condamné à mort, exécuté. Louis François Elie, son frère qui était premier président de la cour du Parlement de Rouen, émigra à Londres avec sa femme, Marie-Paule de Vienne, où ils vécurent dans la misère. On dit qu’on le voyait souvent venir dans un atelier de broderie des plus réputés de la Cité demander gravement s’il y avait de l’ouvrage pour madame la Présidente. C’étaient les seules ressources dont le couple disposait39.

Extrait des registres du Parlement A.N. ; X1A 8817
Extrait des registres du Parlement A.N. ; X1A 8817

 

1782 – An VII. Jacques Moulin dit Dumoulin

La révolution ne réussit pas bien non plus au nouvel acheteur, le citoyen Moulin dit Dumoulin, mais pas pour les mêmes raisons.

D’un caractère généreux, il aimait à voler au secours de tous, en particulier de ceux qui étaient proches du théâtre. Sa femme, Jeanne-Françoise Boyer et lui étaient des amis intimes de Charles-Barnabé Sageret, administrateur de trois théâtres  : la République, l’Odéon et le Feydeau., . Une première fois, le 9 nivôse de l’an VII, Dumoulin emprunta  la somme de 13 000 F avec Sageret et deux autres amis, Honoré Bourdon-Neuville et Marguerite Brunet-Montansier, une vieille actrice. Pour son malheur, il donna la maison de la rue de Seine en garantie.

Quelques mois plus tard, Sageret se débattait au milieu des difficultés financières et des intrigues pour faire fonctionner ses théâtres et y accueillir des acteurs et des chanteurs de prestige comme Talma. Le 2 messidor an VII, le couple vendit alors la maison ((A.N. ;M.C. ; LXXXII/696, 2 messidor an VII. Vente)).

L’acheteur était une femme : Marie Suzanne Doucet, veuve d’un certain Etienne Cyprien Renouard de Bussière.

Marie Suzanne Doucet

La maison qui portait alors le n°1377  ne s’appelait plus l’Académie. On signalait dans l’acte qu’elle comportait plusieurs bâtiments construits autour de deux des trois murs qui cernaient la grande maison.  Étaient comprises dans la vente les 25 glaces qui ornaient la maison. Marie Suzanne Doucet s’engageait à verser en numéraires métalliques et non en monnaie de papier les 45 000 F qui représentaient le prix de la transaction ((A.N. ;M.C. ; LXXXII/696, 2 messidor an VII. Vente)).

Cette dernière attendit cinq ans avant de réaliser une autre opération immobilière qui lui tenait à cœur parce que sa soeur, Marie Louise Doucet,et son beau-frère Nicolas Simon Delamarche  étaient propriétaire.

 

Histoire de la longuerelle et du jardin  derrière

Claude Marie Pie Horque de Cerville avait repris en 1760 l’étude de maître Lecointe, installée rue du Colombier (rue Jacob). La même année, il avait épousé Denise Elisabeth Ponson, veuve (sans enfant) d’Adam Jean Baptiste de Lusseux, ancien chef des gobelets du Roy40. En 1766, il avait acquis la maison de la rue du Colombier appelée hôtel de Hollande, dans laquelle il s’empressa de s’installer. La maison qui se dressait entre cour et jardin était assez vaste pour abriter le couple, quatre clercs, deux domestiques et son étude.

Le 20 juillet 1770, il signa un bail de l’ancien manège et de la longuerelle au sieur Antoine Collet, loueur de carrosse et à Jeanne Noury sa femme pour une somme de 800 livres par an41

Maître Horque de Cerville décéda brutalement le 8 juillet 1779 alors que son coffre contenaient l’énorme somme de 171 382 livres qu’il n’avait pas eu le temps de mettre à l’abri42.

Sa femme continua à louer l’ancien manège de la rue de Seine jusqu’à sa mort qui survint en l’an VII . Entre-temps elle avait épousé Jean Alexandre Pauquet. N’ayant pas eu d’enfants, ce sont des parents éloignés qui héritèrent. Ils étaient au nombre de 44 ! et se présentèrent peu à peu …jusqu’en l’an VIII !

Bien entendu, les héritiers ne gardèrent pas les lieux, ils les vendirent par adjudication, à l’audience des criées du tribunal civil du département de la Seine le 19 nivôse an VII. Les adjudicataires furent le sieur Debreuil, inspecteur de la régie des domaines et de l’enregistrement de la Seine et sa femme Louise Adélaïde Tavernier, Joseph Bannefoy, sans profession précisée, et Clémence Françoise Clavier, son épouse.

De l’an VII à l’an XII, les nouveaux propriétaires firent des lieux une exploitation de brasserie et y installèrent tous les instruments nécessaires à ce genre de production : chaudières, moulins, pompes, réservoirs etc. La longuerelle portait le n° 1376 et appartenait à la division de l’Unité.

Les deux couples avaient des dettes, ils revendirent très rapidement les lieux pour la modique somme de 21 450 F, plus 1 450 F pour des objets mobiliers qu’ils laissaient.

Les acheteurs étaient Nicolas Simon Delamarche (qui avait pour épouse Marie-Louise Doucet) et Marie-Suzanne Doucet, veuve d’Etienne Cyprien Renouard de Bussière. Les deux acheteurs avaient fait alliance entre eux pour une raison fort simple : M. Delamarche qui s’annonçait propriétaire dans l’acte de vente avait acquis et habitait rue du Colombier en l’actuel n°20 de la rue Jacob. Sa maison était donc en partie contiguë au terrain vendu. La dame Renouard de Bussière, sa cousine, était propriétaire du n°1377 (c.à.d du n° 34) rue de Seine qui jouxtait la fameuse longuerelle43.

Dans l’acte de vente, ils convenaient entre eux que le sieur Delamarche prenait partie  teinte en rose et la dame Renouard de Bussière la partie teinte en jaune-vert sur le plan ci-dessous :

.

Plan des parties vendues (Collection particulière)
Plan des parties vendues (Collection particulière)

Ainsi, le sieur Delamarche et sa femme propriétaire d’un domaine plus grand que celui qui existait deux siècles auparavant.

M. Delamarche décéda le 28 février 1813

1819-1826. Madame Rebut de La Rhoëllerie

La valse des propriétaires continua. Le veuve Delamarche vendit la maison le 7 mars 1819 à M. et Mad. Rebut de La Rhoëllerie dont l’époux était directeur du personnel au ministère la justice. La vente se faisait moyennant le prix de 5300 F de rente perpétuelle 5% consolidés sur le Grand Livre de la dette publique44.

Plan du 34 en 1822
Plan du 34 en 1822

Malheureusement, l’acheteuse contracta plusieurs obligations : la première en mars 1825 d’un montant de 31 000F remboursable en mars 1829, à 5% d’intérêts; la seconde, en juillet 1825, de 19 000 F remboursables à la même date que la première et au même taux.

Le 10 février 1826, ces obligations n’étaient pas remboursées. Pour s’en dégager, le couple vendit la maison à Louis Rémy Magin et Antoinette Louise Sandrié de Jouy, sa femme pour la somme de 130 000 F. En déduction du prix, les acheteurs réglaient directement aux créanciers la somme de 50 000 F et le solde de 80 000 F au couple Rebut de La Rhoëllerie45

La maison portait alors le n°30 et comportait un corps de logis à porte cochère sur le devant, cour, bâtiments en ailes à droite et à gauche en entrant, petite cour derrière le bâtiment sur la droite. Au fond de la grande cour, on trouvait, en face de la porte cochère, un grand corps de logis composé d’un rez-de-chaussée sur perron, premier et second étages au-dessus, plusieurs chambres dans les combles. Un jardin était derrière ce dernier corps de logis avec plusieurs petits bâtiments en aile au bout du jardin ainsi qu’écurie, une remise, et un puits avec pompe.

Lorsque Louis Remy Magin avait épousé en l’an 13 Antoinette Louise Sandrié de Jouy, il n’avait pas une haute situation puisqu’il était facteur à la vente en gros des farines sur le carreau de la halle à Paris. Il apportait 3 000 F en meubles, linge et bijoux. La future montrait déjà ses qualités d’épargnante puisqu’elle était riche d’une somme de 12 000 F provenant de ses gains et épargne.

En 1826, ils habitaient rue Mazarine et louèrent la maison de la rue de Seine à plusieurs locataires d’horizons fort différents : au couple vendeur qui resta jusqu’en 1829 au moins, à Chapron relieur, au notaire Depuille qui était voisin de la veuve Piquet, herboriste

En 1847, un bail fut signé avec David Certain qui était commis chez Vilmorin et dont l’épouse avait une patente d’herboriste. Ils louaient pour 810 F annuels une boutique et une chambre sur la rue ainsi qu’une autre pièce qui s’ouvrait sur la cour, plus une cave dont l’entrée était à gauche du perron de la grande maison.

M. Magin mourut à Versailles le 30 octobre 1854. Une fille Alphonse était épouse de René César Pommier Portefaix, ancien négociant qui demeurait à Paris tandis qu’elle demeurait à Dammemarie dans la Meuse. Ils étaient séparés judiciairement de biens et dans les faits et officieusement de corps. Une seconde fille, Adélaïde, épouse de Théodore Éloi Vivaux demeurait à Versailles avec son mari. Elles étaient toutes héritières de leur père tandis que la veuve, leur mère,  était donataire en toute propriété d’un quart des biens et de l’usufruit d’un autre quart. Les biens immobiliers du défunt consistaient en une maison située rue de la Barillerie qui rapportait bon an mal an 4800 F par an et de la maison de la rue de Seine dont le revenu s’élevait à 10 820 F annuels. L’administration qui continuait à estimer au denier les revenus d’un capital immobilier estima donc le total à 312 400 F.

Succession de Mr agin (Archives de Paris)
Succession de Mr Magin (Archives de Paris)

 

Les deux sœurs laissèrent en indivision la maison de la rue de Seine jusqu’à la mort de Mad. Pommier Portefaix le 19 décembre1886.

Ses héritiers étaient ses petits-enfants : Alphonse Paul Thétard , Claire Hortense Alphonsine Descamps, épouse d’Henry Delcroix, négociant à Lille, et enfin Marguerite Rosine Henriette Louise Descamps, épouse de Charles Marie Joseph Verlay,  industriel aussi à Lille. Le premier était héritier pour moitié car sa mère n’avait eu que lui comme enfant. Ses deux cousines héritaient chacune pour un quart.

La masse des biens à partager s’élevait à 459 260 F dont 229 630 F revenait à Thétard.

Le partage fut fait le 27 janvier 188746.

Dans le premier lot, celui d’Alphone Paul Thétard,  figurait la maison qui nous occupe, prisée à 260 00 F . On la décrivait de la façon suivante :

« Une maison sise à Paris, rue de Seine n°34, comprenant

« 1° Bâtiment sur rue, élevé d’un rez-de-chaussée formant deux boutiques et deux «  entresols

2° Bâtiment en aile à gauche formant l’arrière-boutique et magasin de la « boutique, grenier au-dessus

«  3° Bâtiment en aile à droite, composé de rez-de-chaussée formant écurie et remise, actuellement converti en magasin

«  Entresol, premier étage et deuxième étage mansardé

«  4° Maison principale entre cour et jardin composé de caves, rez-de-chaussée, entresol, trois étages carrés

« 5° Jardin avec petit bâtiment en aile à droite

 

Le nouveau propriétaire était né en 1853 de Jean Baptiste Thétard, ingénieur, et de Louise Suzanne Portefaix. À 19 ans, il s’engagea à l’École Spéciale de Saint Cyr et y fit

Mr. Thétard
Mr. Thétard

l’école de cavalerie, discipline qui le mettait en valeur car c’était un fort bel homme. Grand (1m76), brun, il était très vigoureux et excellent cavalier. Très instruit et très intelligent, il avait un esprit fin et cultivé. D’un caractère calme, ferme et bienveillant, son tempérament rêveur le faisait goûter particulièrement la musique. Toutes ces belles qualités plurent certainement beaucoup à sa future femme, Armelle Chéron. Il demanda à ses supérieurs l’autorisation de l’épouser. L’enquête qui fut faite à son sujet était satisfaisante :elle apportait50 000F de dot et 3 000F en linge, harde, trousseau et bijoux et 31 350F en rente sur l’État. De plus la future était « de très bonne moralité et jouissait d’une très bonne considération ». On lui permit de convoler. Il prit un congé de 40 jours et   l’épousa. Elle lui donna quatre enfants. Il lui offrit plusieurs médailles dont celles d’officier de la Légion d’Honneur et de … Saint Stanislas de Russie.

Étrangement, il prit en 1883 un congé de 3 mois pendant lequel il visita l’Egypte, la Syrie, la Turquie, l’Autriche et l’Allemagne. C’était pour le moins des visites éclairs. Il en fit un rapport au ministère de la Guerre. On l’en félicita. Il réitéra cet exploit en 1886 mais en se bornant à la Syrie et à l’Égypte. Il termina sa carrière comme général de brigade à Bordeaux en 1912. La guerre de 14-18 le vit adjoint au général commandant de la 10e région militaire puis il fut relevé de ses fonctions « pour raison d’économie » en octobre1915 avec une pension de 7625 F annuels47

Le 1er avril 1894 le général Thétard acquit pour le prix de 270 000 F et par adjudication l’autre moitié de la maison qui était restée en indivision.

Enfin il se porta acquéreur de la maison du 32 rue de Seine qui lui fut adjugé pour 50 100 F le 26 janvier 1886.

Il mourut le 3 décembre 1948.

Ainsi se termine cette longue et passionnante étude qui a permis de redonner vie à des personnages illustres ou inconnus ayant eu un rapport quelconque avec ces quelques mètres carrés parisiens. Nous espérons que vous l’avez suivie avec plaisir !

Monique Etivant


 

  1. Qui perçoit les revenus de l’abbaye []
  2. De nombreux documents des Archives Nationales (A.N) attestent de cette acquisition : au minutier central,  VIII/69 ;  LL1124 (comptes de l’abbaye) ; K794 pièce 12 ; S3055 (censier) []
  3. Gilles Le Maître avait reçu de l’abbaye de Saint-Germain un terrain d’un arpent et demi (un demi hectare) en dédommagement des terrains qui lui avaient été pris pour élargir la rue de Seine. Ce terrain mesurait 10 perches (environ 60m) le long de la rue de Seine []
  4. sorte de redevance perçue par l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés []
  5. habitable []
  6. corde avec laquelle on étranglait les criminels []
  7. Arch. nat., :  S 6188. Ce carton contient une copie de l’acte de vente []
  8. Cet inventaire commença le 17 septembre 1622 sous l’égide du notaire de Troyes, assisté de son collègue Martin de la Croix   []
  9. A.N. ; M.C. ; CXXII/439, bail par Jeanne Davy à Pierre Bizet de la Barouère du 16 septembre 1636 []
  10. A.N. ; M.C. ; CXV/89, 5/05/1645 []
  11. Dictionnaire des inventions et découvertes anciennes et modernes publié par l’abbé MIGNE []
  12. Arch. nat., Min. cent. XXIV/105, 18 juin 1606, contrat de mariage []
  13. C’est-à-dire presque deux ans. []
  14. A.N. : H/1806/A. registres du bureau de l’Hôtel de Ville, ce récit est un reflet fidèle de ce document []
  15. Arch. nat. , K999 []
  16.  Cette construction est celle de la fameuse longuerelle qui subsistera un siècle et demi. []
  17.  Arch. nat. : X1a /8817 []
  18. AN :CXV/55 , 8 février 1628, contrat de fondation []
  19. AN : CV/85, 5 août 1648, inventaire []
  20. Maintenant rue Bonaparte. []
  21.  Débats du parlement de Paris p 194 []
  22. Il est mort le 16 avril 1712 à l’âge de 81 ans, ce qui lui donne une naissance en 1631, donc 20 ans en 1651 []
  23. Arch. nat., Min. cent. VI/515, 12 novembre 1660, testament de Claude le Flamant []
  24. AN ; MC : CV/774, 30/10/1666 []
  25. Prosographie des gens du Parlement de Paris de M. Popoff []
  26. AN, MC : VI/601, le 28/04/1695. Mariage Le Boulanger-Camus de Pontcarré []
  27. AN, MC : VI/604 le 17 /09/1696 []
  28. Il faut noter que ce château n’avait pas l’aspect qu’il a maintenant. Des fouilles entreprises sous le château qui abrite actuellement l’hôtel de ville de Viarmes montrent les vestiges d’un ancien château-fort []
  29. A.N. M.C. LXXVIII/496, acte du 24/12/1702 []
  30. A.N. ; M.C. ; CXIX/111, bail du 2 novembre 1709 []
  31. A.N. ;M.C. ; CXIX/115, bail du 4 juillet 1710 []
  32. A.N. M.C. LXXXI/263 28/10/1732, comptes de tutelle. []
  33. A.N. Z1j/734 8 novembre 1732 au 1er février 1734. Procès-verbal d’estimation. []
  34. Dans les bâtiments particuliers, un donjon était un petit pavillon élevé au comble d’une maison. []
  35. Arch. Min.Cent., XV/583. 7 mai 1735. Partage []
  36. Arch. nat., Min. cent., LXXVIII/672, 13 novembre 1737, bail []
  37. AN. ; M.C. ; II/638, contrat de mariage entre Anne Lelièvre et Jean Thomas Hérissant []
  38. A.N. ; M.C. ; LXV/353 . Vente par Jeanne Pracos, veuve Le Lion à Horque de Cerville []
  39. Histoire du Parlement de Normandie par Amable Floquet, p.683 & 684 []
  40. Celui qui sert à boire au roi []
  41. A.N. ;  M.C. ; LXV/368, bail du 20 juillet 1770 []
  42. A.N. ; M.C. ; LXXXVI/805 ; inventaire après décès de Me Horque de Cerville du 17 juillet 1779 []
  43. A.N.; M.C. ; LXV/580. Vente du 21 pluviose an XII []
  44. A.N. ; M.C. ;LXIX/930, vente du 7 mars 1819 []
  45. A.N. ; M.C. ; LXXVII/569, vente du 10 février 1826 []
  46. Arch. départ. de la Meuse 39 Ep 310 []
  47. S.H.A.T. Dossier du général Thétard []

Le 27 rue de Seine (et le 28 rue Mazarine)

 

Le 27 rue de Seine et le 28 rue Mazarine

 

Le 27 rue de Seine est une grande maison ancienne du XVIIe siècle qui fut remaniée au XVIIIe. Dans la cour, un escalier à vis hors d’oeuvre construit  dans une tourelle est un vestige  rare de constructions du XVIe siècle.

Une famille célèbre l’habita : il s’agit des Le Ragois.

Quant à l’immeuble du 28 rue Mazarine, il est remarquable par sa porte cochère à panneaux saillants et ses fenêtres sur rue entourées de pierre de taille. Cet immeuble a abrité en son temps Champollion.

Au temps de Gilles Le Maistre

En 1540, le terrain sur lequel se trouve les deux immeubles faisait partie d’une grande parcelle de plus de 5 arpents située entre les fossés de la Ville (maintenant rue Mazarine) et la rue de Seine.  Son propriétaire était Gilles Le Maistre, futur premier président au Parlement de Paris. Voulant faire une bonne affaire, il partagea cette terre en bandes parallèles à la Seine et le 3 août 1543, vendit un de ses lots de 6 toises de large sur 22 toises de long1 qui s’étendait « le long des fossés de la ville du côté de Nesle jusqu’à la rue de Seine ».  L’acte2 mentionnait, comme se plaisait toujours à le faire Gilles Le Maistre, que la pièce de terre était « à l’opposite du chasteau du Louvre, la rivière entre deux ». La vente était faite à un certain Jean Duchesne moyennant 6 livres 12 deniers de rente foncière et perpétuelle à verser en quatre fois par an. L’acheteur s’engageait en outre à payer chaque année le cens à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés qui était au prix de 10 sols tournois par arpent et à construire sur son terrain une maison manable, c’est-à-dire habitable.

1543-1572 . Les Duchesne

Jean Duchesne était serrurier de son état. On comprend pourquoi il donna pour enseigne Les deux clefs enchaînées à la maison qu’il fit construire. Il eut au moins deux fils prénommés Jean l’aîné et Jean le jeune et deux filles, l’une qui répondait au doux nom d’Espérance qui épousa Gilles Byot , serrurier et l’autre qu’il avait plus simplement prénommée Marguerite.  Le 24 janvier 1550, il maria cette dernière à un maître menuisier et lui donna en dot 120 livres tournois, un lit de plume garni qui valait 3 écus soleil, 2 coiffes, 2 robes et 2 chaperons3.

En 1572, Jean Duchesne le père était mort. Sa fille Espérance et son mari vendirent le quart par indivis qu’ils possédaient en la maison4.

1572-1573  . Germaine Maupoinct

L’acheteur était Germaine Maupoinct, veuve d’Étienne Saulcier, en son vivant conseiller au Parlement. Le bien vendu contenait la maison, une cour et un jardin qui s’étendaient toujours entre les rues de Seine à Mazarine et avaient pour lors comme voisins à gauche Jean Fournier et à droite M. Le Quay, valet de chambre du roi.  En échange, Germaine Maupoinct versait aux vendeurs une rente de 91 livres 13 sols 4 deniers. Elle ne garda cette maison qu’une petite année comme on va le voir …

1573- 1650 . La famille Le Ragois

La même année 1572, un certain Bénigne Le Ragois qui était un gendre de Germaine Maupoinct  jeta son dévolu sur la maison. il se mit en rapport avec les deux frères Duchesne Jean l’aîné et Jean le jeunequi lui vendirent la moitié par indivis de la maison En échange, Bénigne Le Ragois leur cédait 91L 13S 4D de rente annuelle et perpétuelle5.

Par un autre contrat signé le 11 décembre de la même année il acheta à Marguerite Duchesne et à son second mari Jacques de Garanflot, maître serrurier, leur quart par indivis de la même maison6

Enfin, par un contrat signé le 21 janvier 1573 devant Mes Charpentier et Cadier, Bégnine Le Ragois racheta à Germaine Maupoinct, sa belle-mère, la part qu’elle avait acquise d’Espérance Duchesne et son mari7 .

 1750- 1920 . La famille Peyry et ses descendants

Les acheteurs étaient Gabriel Peyry, maître perruquier-baigneur de son état et sa femme Catherine Chabert. Ils avaient emporté les enchères  pour la somme de 24 250 livres ce qui fut une bonne affaire puisque la maison fut estimée 60 000 livres  en 1777, après leur décès. Ils avaient eu deux enfants :

– Catherine Charlotte qui avait épousé un perruquier du nom François Louis Thomas Méan  déjà décédé en 1777 laissant trois enfants : Thomas, Marie-Louise et ???

– Marie Geneviève, épouse de Jean Frédéric Eckart, baigneur qui elle eut à son tour de nombreux enfants, deux filles mariées à des marchands de soie, un fils prêtre et un autre perruquier.

Une sentence de licitation qui fut prononcée le 26 août 17788 adjugea la maison à la veuve Méan

 

A SUIVRE

 

 

 

  1. Environ 12 m de large sur 43 m de profondeur []
  2. A.N. ; M.C. ; XXXIII/290, vente par Gilles Le Maistre à Jean Duchesne du 3 août 1543 []
  3. A.N. ; M.C. ; LXXIII/44, mariage de Marguerite Duchesne avec Pierre Chevigné du 23 janvier 1551 (n.s.) []
  4. A.N. ; M.C. ; CXXII/1209, échange entre Gilles Byot et Espérance Duchesne sa femme  et la veuve Maupoinct du 1er avril 1572 []
  5. A.N.; M.C.; CXXII/40, échange entre les frères Duchesne et Bénigne Le Ragois du 10 mai 1572 []
  6. A.N.; M.C.;   CXXII/1619, du 29/09/1630, inventaire après décès des biens de Marie Saulcier dans lequel l’achat est mentionné []
  7. A.N. ; M.C. CXXII/1209 , vente de Gilles Byot et Espérance Duchesne à Marie Saulcier du .

    Il devint ainsi enfin propriétaire des maisons tant convoitées et en fit son habitation avec sa femme.

    Bénigne Le Ragois était notaire et secrétaire du roi Henri III. Il avait épousé en 1567 Marie Saulcier dont il eut de nombreux enfants dont certains furent très célèbres : Séraphin qui fut seigneur de Guignonville, intendant des Guise et par la suite trésorier de la duchesse d’Orléans, Claude qui fut seigneur de Bretonvilliers, secrétaire du conseil du roi et qui avait un cabinet de curiosités célèbre, c’est lui qui donna son nom à une rue de l’île Saint-Louis à cause du très bel hôtel particulier qu’il y fit construire.  Bénigne II qui était conseiller du roi et payeur des rentes de l’Hôtel de Ville, Philippe (une fille) qui épousa François Peyrat dont on peut trouver l’histoire dans celle de l’immeuble du 51 rue de Seine et enfin Jeanne qui fut marié à Jacques Baret, avocat au Parlement.

    Après décès de son mari qui intervint entre 1573 et 1584, elle devint propriétaire de cette maison qu’elle habita au moins jusqu’en 1584 année au cours de laquelle elle prêta à Henri de Navarre la très grosse somme de 4000 écus d’or soleil sous la forme d’une rente.

    Elle loua la maison  successivement à Martin Martineau, baron de Thuré, puis à M. Galland, receveur du talion de Touraine.

    Après le décès de Marie Saulcier, un partage eut lieu qui attribua la maison qui nous occupe à sa fille, Philippe Le Ragois, veuve de François Peyrat qui la donna à son fils Antoine Peyrat.

    Le 23 septembre 1650,  par un acte passé devant Me Boindin et Me Bourdelin, il vendit sa maison à Henry Nicolas Oudinot qui était écuyer.

    1650- ??? . Le sieur Oudinot

    En 1678, une déclaration de cens à l’abbaye de Saint Germain des Prés nous apprend que c’était toujours le sieur Oudinot qui la possédait. Cependant depuis une date indéterminée et pour une raison tout aussi inconnue la maison appartint en 1700 au sieur Charles  Pinon qui vendit la partie sur la rue Mazarine à un certain Hiérome Leroux, seigneur de Longueloise par un acte passé devant Me Moufle le 3 février 1700.

    ???-1750 . La famille Pinon

    Puis ce fut Anne Pinon, chevalier, seigneur de Quincy, Avors et autres lieux, qui devint propriétaire pour moitié, l’autre moitié appartenant à sa soeur Jeanne Pinon qui avait pour époux le sieur Michel Vialard, seigneur de Herse et autres lieux. A sa mort Anne Pinon laissait deux héritiers : Anne Louis Pinon et Louis Paul Pinon. Un partage des biens de la succession fut fait devant Delaleu le 25 octobre 1722 qui attribua la moitié de la maison à Louis Paul Pinon. A la mort de sa tante , la veuve Vialard, l’autre moitié revint à Louis Paul grâce à un partage qui eut lieu le 29 aout 1729 devant Me Marchand.

     

    Hélas Louis Paul Pinon malgré ses seigneuries de Bois Bouzon et autres lieux, malgré sa position de maître des Requêtes et de conseiller du Roi accumula les dettes avec sa femme Marie Claude Pinson. Les créanciers se réunirent et demandèrent la vente des biens du sieur Pinon d’Avors, ce qui fut fait par Me Duval le 7 juillet 1750 ((A.N. ; M.C. ; LXXXVII/1000, vente du 17/07/1750 []

  8. A.N. ; Y 2901 []

Le 15 rue de Seine et le 16 rue Mazarine

Photos des 15 et 16
Le 15 rue de Seine et le 16 rue Mazarine

Le 15 de la rue de Seine est un petit immeuble sans prétention mais certainement ancien qui n’a pas été reconstruit depuis sa fondation au XVIIe siècle, même s’il a été remanié. La maison du 16 rue Mazarine fut vraisemblablement reconstruite à la fin du XIXe siècle.

 

De Gilles Le Maistre à Françoise d’Amfreville

Le 7 janvier 1642, Gilles Le Maistre, avocat du roi au Parlement de Paris (Voir l’histoire générale de la rue) vendit à un certain Claude Billart, maçon de son état un terrain de 412 toises qui dépassait largement l’emprise des 15 rue de Seine et 16 rue Mazarine1 puisqu’il comprenait aussi les 17 et 19 rue de Seine et les maisons correspondantes derrière sur la rue Mazarine. Le contrat de vente stipulait que l’acheteur devait le clore la pièce de terre de murailles et y construire une maison manable dans les deux ans, ce qui n’était point une affaire ardue pour notre maçon. Ses voisins étaient à droite Guillaume Fournier, charpentier de la grande cognée et à gauche un mouleur de bois (vraisemblablement il s’agissait de Jean Charton car il exerçait ce métier). Le prix à payer était une rente foncière et perpétuelle de 15 livres 12 sols parisis à verser chaque trimestre au vendeur ou ses héritiers.

   Claude Billart n’était point un inconnu dans sa profession puisque le 8 novembre 1559 il signait avec l’abbé de Buzay un marché pour la construction, au collège Saint-Bernard, d’un corps d’hôtel, de trois toises un pied sur quatre toises, à deux étages moyennant cent quarante-deux écus d’or soleil.-2. Quelques temps après, avec François Touret aussi maçon  il signait un contrat pour la construction du collège dit de Lisieux, sur la montagne Sainte-Geneviève3.

Le collège de Lisieux à Paris d'après le plan de Comboust (1650)
Le collège de Lisieux à Paris d’après le plan de Comboust (1650)

Avant 1549, la maison changea de propriétaires : Jacques Legros, marchand de soie et bourgeois de Paris et Jean Maur, menuisier, se déclarèrent détenteurs d’une maison édifiée sur un terrain de 212 toises, au lieu de 312, situé entre Guillaume Fournier, propriétaire des terrains aux emplacements des 21-23 et 25 rue de Seine et Jean Charton, propriétaire de ceux des 11 et 13 de la même rue. Elles auraient donc possédé les 15 et 17 et 19 de la rue de Seine et les 16 et 18 et 20 de la rue Mazarine4.

Déclaration de Jacques Legros et Jean Maur
Déclaration de Jacques Legros et Jean Maur

De Jacques Legros, marchand de soie, bourgeois de Paris et Jehan Maur, menuisier, comme estant au lieu de feu Claude Billart en son vivant maçon pour deux cens douze  toises de terre où ilz ont basty respectivement maisons, les lieux comme ilz se comportent , assis sur ladite rue des buttes tenant d’une part aud. Guillaume Fournier et d’aultre part à Jehan Charton qui doibvent de cens chacun an ledit jour Sainct Remy du pris et mesme dessus .
 

Jean Maure vendit une partie de son domaine à une certaine dame d’Amfreville.

La dame d’Amfreville et sa nièce

Le nouvelle propriétaire était donc Françoise d’Amfreville, dame d’Amfreville-sur-Iton, de Champdolent, et d’Apremont en partie. Elle avait épousé en premières noces, en 1524, Jacques de Chambray qui mourut sans postérité quatre ans après. Elle épousa alors en secondes noces Robert de Pommereul, seigneur dudit lieu, chevalier, premier écuyer de la grande écurie du roi, capitaine des villes et château de Pont de l’Arche, maître particulier et réformateur des eaux et fôrets en Normandie et Picardie5 . Il décéda le 27 mai 1543 (une plaque mortuaire provenant de l’abbaye de Bon-Port fut retrouvée dans une fabrique de Louviers).

Portrait de Robert de Pommereul par Jean Clouet (musée de Chantilly)
Portrait de Robert de Pommereul par Jean Clouet (musée de Chantilly)

 

Le 4 décembre 1555, comme elle n’avait point d’enfant de son premier mari, elle décida de donner la maison de la rue de Seine à sa nièce, Marie Le Conte de Nonant qui était fille de Catherine d’Amfreville et de Charles Le Conte de Nonant6.

Marie Le Conte était alors l’épouse de Jean d’Oinville, chevalier, seigneur  de Saint-Simon en Beauce , Jambville, du Puiset, de la Houblonnerie et de Charbonnière. Dix-huit ans s’écoulèrent, la dame Le Conte, son mari Jean d’Oinville et son fils  avaient sans doute des difficultés financières. Ils décidèrent à leur tour de vendre la maison.

1573-1573 . La famille Chefdeville en un temps éclair

L’acquéreur était Madeleine de Chefdeville, veuve de Michel Perret, vivant premier huissier en la cour de Parlement7. Mais malheureusement chez la dame de Chefdeville et son frère, l’argent se faisait rare  à tel point que le roi, en 1573, les dispensa d’acquitter une taxe de 3000L à eux réclamée8 . Elle vendit donc son bien seulement 3 mois plus tard9

1573-1576. Claude de Senneton

Le premier avril 1573, Roland de Senneton qui était seigneur de Senneton et homme d’arme du maréchal de Cossé, se présenta devant Me Lusson et Me Legendre, notaires, pour acquérir une maison située sur le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle et dont le jardin avait son entrée rue de Seine. Elle portait l’enseigne de l’Image Notre Dame et avait pour voisins d’une part la maison à l’enseigne du Nom de Jesus et d’autre un nommé Sappin.

Roland de Senneton était marié à Marguerite Bolomye, il habitait à Auneau-en-Beauce (Eure-et-Loire).

La maison comportait un grand corps d’hôtel qui avait son entrée sur le fossé d’entre les portes de Buci et de Nesle, une étable et une cour avec un puits.  Son jardin s’étendait jusqu’à la rue de Seine et son voisin était  toujours d’un côté la maison à l’enseigne du Nom de Jésus et de l’autre à une maison au propriétaire inconnu des notaires. La redevance due à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés (le cens)  était de 2 sols parisis, à verser chaque année au jour de la saint Rémi, « chef d’octobre ».

Il ne garda pas longtemps sa maison puisque trois ans après, le 11 avril 1576, il la vendit à un certain Guillaume Pajot10.

1576-1612 . La famille Pajot

La transaction qu’il fit avec Guillaume Pajot et Perrette du Hamel sa femme, les acheteurs,  fixait le prix de vente à 1800 livres dont 300 livres seraient versés au jour de la fête Saint Jean-Baptiste (elle fut versée le 20 juin 1576 devant les notaires Franquelin et Legendre). Le 2e versement (1200 livres) était prévu pour 31 juillet 1576 mais Pajot avait alors des difficultés financières et obtint de n’en payer que 600 livres à cette date et un délai de payement fixé à fin octobre pour les 600 livres restants.

Le couple s’installa dans la maison mais n’eurent point d’enfant puisqu’à la mort de Perrette qui arriva le 7 juillet 158211 , sa seule héritière fut une nièce du nom de Marie Papillon qui habitait Meaux. Cependant Perrette du Hamel et son mari Guillaume Pajot s’étaient fait donation mutuelle de tous leurs biens. Guillaume Pajot continua donc à jouir de la maison, au grand dam de la nièce qui lui intenta un procès qu’elle perdit : les juges estimèrent que la donation mutuelle était sans ambiguité. Quatre mois et demi après, il se remaria avec Marie Boucher, fille d’un bourgeois de Paris12. Il mourut en sa maison de la rue de Seine 7 ans plus tard, en 1589.

1612 – 1655. La famille Mestayer

Le 12 mars 1612, Arnoul Mestayer, maître paumier, se fit adjuger aux Requêtes du Palais une maison dont l’entrée était sur le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle et qui s’étendait jusqu’à la rue de Seine. Il possédait déjà depuis une dizaine d’années le jeu de paume du Mestayer qui était situé juste à côté. Pour cette acquisition il versa la somme de 4000 livres.

Son premier soin fut de faire bâtir de neuf une maison à la place de ce qui n’était alors qu’une masure. Il mourut en 1617. Il laissait cinq enfants âgés de huit ans à treize mois. Sa veuve, Marie Raganel, ne tarda point à se remarier avec Olivier Ducreux qui était aussi maître paumier, malheureusement elle perdit aussi son deuxième mari alors que ses enfants n’étaient point encore majeurs .

Lorsqu’elle vit que venait l’heure de rendre des comptes de tutelle et qu’elle n’avait pas le premier sol pour payer ce qui en résulterait, elle prit les devants et vendit le 16 décembre 1637 la moitié qu’elle possédait en la maison qui occupait l’emplacement du 15 de la rue de Seine. En vérité la maison était composée de deux corps d’hôtel : le premier qui avait son entrée rue de Seine avait pour enseigne le Lyon d’Argent et une sage-femme du nom de Charles occupait les lieux. Le second qui donnait sur le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle avait pour enseigne la Ville de Lyon qui était louée au sieur Saint-Georges, l’un des chevaux-légers du roi. Toutes les deux consistaient en salles, cuisine au-dessus de laquelle une chambre était aménagée, écurie, deux chambres avec leur garde-robes, un grenier et des caves. La vente se fit moyennant 10 000 livres. L’ensemble des deux  maisons était chargé de 12 deniers parisis de cens envers l’abbaye de Saint-Gemain- des-Prés.

1637 – La famille Froment

Les acheteurs étaient Jean Froment, maître tailleur d’habits et Marguerite Bonjour, sa femme. Ils mirent longtemps et développèrent une forte tenacité pour acquérir l’autre moitié de leur bien :

Le 20 octobre 1639, Anne Mestayer et son mari Jean de La Ferté qui était écuyer et sieur de Champrobert, vendirent le 5e en la moitié qu’ils possédaient dans les deux corps d’hôtel moyennant 2000 livres.

L’année suivante, ce fut au tour d’Elisabeth Mestayer et son mari le sieur Poictevin de vendre 2/5 e en la moitié à Jean Fromant et sa femme.

Restait encore la même portion à arracher aux vendeurs récalcitrants. Le couple mit quinze longues années à y parvenir. En 1655, les 2/5e en la moitié restant en la possession de la famille Mestayer appartenaient à Florent Luzurier,  maître charron et époux d’Antoinette Mestayer, à Claude Gouffier, marchand mercier et mari d’Anne Mestayer, et à Nicolas Mestayer, Antoinette, Anne et Nicolas tous trois enfants et héritiers de Claude Mestayer et Marie Gouppy. Le 30 novembre 1655, cette portion, objet de tous les désirs de Jean Froment et sa femme tomba enfin dans leur escarcelle !

Pour bien marquer leur sceau sur la maison du côté de la rue de Seine, le couple lui donna l’enseigne des 3 Épis de Froment et la loua à un chirurgien du nom de Charles Morangeau et à sa femme Marie Moreau moyennant 400 livres par an. Le sieur Froment se réserva tout de même le petit caveau qui était à main gauche en descendant dans la grande cave, sous le « grand » corps de logis donnant sur la rue de Seine.

Six mois plus tard sa femme Marguerite Bonjour mourut. Si son fils Jean était majeur et se préparait au métier de tailleur d’habits comme son père, sa fille Antoinette était mineure. Il fallut donc procéder à l’élection d’un tuteur et d’un subrogé tuteur, le père fut évidemment tuteur et le subrogé-tuteur fut un beau-frère. Un avis de parents du 13 juin 1661 lui accorde de vendre la maison de la rue d’entre les portes de Bussy et de Nesle qui était alors à l’enseigne du Bon Semeur.

Il y avait urgence car Jean Froment était dans une position financière bien inconfortable.  En effet, un certain sieur Bellanger avait fait saisir l’une des deux maisons et il avait des dettes ailleurs : 4 500 livres dues à madame de Morfortame à cause de 250 livres de rente que lui avait constituée Froment en 1660 ; 1800 livres à M. de Plémont, grand trésorier de France pour le principal de 100 livres de rente ; la dot promise de 8000 livres au sieur de Luzeaux, époux de sa fille Madeleine ; 3000 livres par obligation envers les sieurs Le Roux et le Roy.

Il fut contraint de vendre les deux maisons. L’acheteur fut Me du Halloy, avocat en Parlement qui acquit ces deux maisons moyennant 2 000 livres de rente13. Mais, coup de théâtre, le sieur Froment et son gendre Minou se démenèrent si bien qu’ils obtinrent de la part de Me du Halloy l’annulation de la vente de la maison de la rue de Seine et en rentrèrent en possession,

Où les maisons des rues de Seine et Mazarine sont séparées

Le 30 octobre 1664, Me du Halloy fit un échange avec Claude Selon, sieur de Lonnes et ancien garde du corps du roi. Il lui céda la maison du Bon Semeur située sur le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle où on commençait à bâtir le Collège des 4 Nations selon les vœux et dernières volontés de Mazarin. En échange, le sieur de Lonnes lui bailla 800 livres tournois de rente rachetable à 16 000 livres14.

1665-1702. La veuve Foucault et sa petite-fille

Le 24 décembre 1665, Jean Froment et Antoinette sa fille (qui avait trouvé un mari en la personne d’un maître en fait d’armes au délicieux nom de Loup Minou) vendirent cette maison à Louise Le Picart, veuve de Claude Foucault qui fut de son vivant conseiller du roi en ses conseils et en la grande chambre du Parlement. La maison qui était à l’enseigne des Trois épis de froment avait deux boutiques sur la rue dont l’une était une simple transformation de la porte cochère. Elle comportait quatre étages et un grand grenier au-dessus. Au fond de la cour, on trouvait un deuxième bâtiment de trois étages avec une écurie et une salle en bas, le reste se présentant sous forme de chambres, antichambres et cabinets. Ils reçurent pour cette vente 20 600 livres sous forme de diverses rentes qu’ils ne pouvaient vendre sans l’agrément de la veuve Le Picart !

Après la mort de la veuve Foucault, la maison passa à sa petite-fille, Marie Foucault, épouse du sieur Chantrelle. Les époux refusèrent de payer les arrérages   à une dame Mongeron  1000 livres représentant cinq années d’arrérages d’une vieille rente. Menacée de saisie, elle eut la bêtise de maintenir son refus. Les huissiers se rendirent en sa maison de la rue de Vaugirard puis dans celle de la rue de Seine  pour les saisir. Par sentence des Requêtes de l’Hôtel du 8 mai 1702, elle fut vendue à Jean Glucq, bourgeois de Paris, et à sa femme Marie-Charlotte Julienne.

1702- 1719. La famille Glucq

Jean Glucq, dont le nom est lié à la manufacture des Gobelins, eut une vie passionnante. Voici l’affaire : lorsque Colbert fonda la manufacture des Gobelins, Jean Glucq qui était d’origine hollandaise, reprit l’affaire de teinturerie de Jean Gobelin avec l’aide de son beau-frère, François de Julienne. Ils importèrent un nouveau procédé dit de teinture écarlate dite « à la hollandaise » tandis que son beau-frère détenait le secret de fabrication d’un magnifique bleu. Ils firent fortune en s’associant si étroitement que Jean Glucq épousa en 1674 Marie Charlotte Julienne, sœur de François. Il acheta en 1710 le château de Sainte-Assise et la seigneurie de Saint-Port ainsi qu’un magnifique hôtel quai Malaquais. Il plaça quelques deniers en la maison de la rue de Seine qu’il loua pour 1000 livres par an à François Fabre et sa femme qui y tenaient un hôtel à l’enseigne de l’Hôtel de Bretagne .

Jean Glucq mourut en 1718. Il laissait pour héritiers ses deux fils, Jean Baptiste Glucq de Saint-Port, conseiller au Grand Conseil, et Claude Glucq, conseiller au Parlement ainsi que Maire Charlotte Glucq qui avait épousé Jacques de Chabannes marquis de Curton et Françoise Glucq qui était mariée à Jean Baptiste de Monthulé, conseiller au Parlement. Les époux des filles Glucq renoncèrent à la succession. L’Hôtel de Bretagne appartint alors pour moitié à la veuve et pour l’autre moitié à ses deux fils qui la vendirent moyennant 20 000 livres à un certain sieur Fabre, marchand de vin de son état15.

1719- 1775. La famille Rigault-Fabre

La famille du sieur Rigault-Fabre était modeste. Il avait épousé Catherine Barbe Gauthier qui lui donna cinq enfants : trois fils dont deux suivirent leur père comme marchand de vin et deux filles dont l’une Elisabeth-Catherine épousa François Coupry-Dupré. À la mort de leur père qui survint en 1742, les enfants laissèrent en commun l’immeuble de la rue de Seine. A SUIVRE

 

  1. A.N. ; LL1125, comptes de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés de 1548-1549 []
  2. A.N., M.C., XXXIII/24 f°112 verso []
  3. A.N., M.C., XXXIII/25 marché du 19 janvier 1541 []
  4. A.N., LL1125, cueilleret de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés – 1548 []
  5. À ce titre, il veillait aux coupes des domaines royaux de son ressort , pour en appliquer les deniers à la construction du palais de Fontainebleau []
  6. la copie de l’acte de donation figure dans un acte de vente qui précise que la maison donnée comportait un étage, une cour avec un puits, un jardin qui avait issue rue de Seine. Elle tenait d’une part à Alexandre Sappin et d’autre à notre menuisier, Jean Maur auquel Françoise d’Amfreville l’avait achetée []
  7. A.N., M.C., XXI/22, vente du 16 janvier 1573 []
  8. Registe de l’Hôtel de Ville, tome 6 page 350 []
  9. A.N., M.C., LXXXVI/84, vente du 11 avril 1573 []
  10. A.N., M.C., LXXXIV/3, Vente de la veuve de Senneton à Guillaume Pajot, 15/04/1576 []
  11. A.N., M.C. XXIII/163, inventaire de Perrette du Hamel à partir de 16 juillet 1582 []
  12. A.N., M.C., CXVII/20, mariage de Guillaume Pajot avec Marie Boucher le 28/11/1582 []
  13. A.N., M.C. ; XCVII/22, vente du 23/10/1663 du sieur Froment à Me du Halloy []
  14. A.N., M.C. ; VI/403, échange –entre Me du Halloy et Claude Selon du 30/10/1664 []
  15. A.N., M.C., CVI/194, vente du 18 janvier 1719 []

Le 13 rue de Seine et le12 rue Mazarine

13 rue de Seine et 12 rue Mazarine

Sur l’emplacement de ces deux immeubles, on trouvait jusqu’au début du XIXe siècle un jeu de paume et ses dépendances qui abritèrent les débuts de Molière et de sa troupe.

Au temps de Philippe de Trépigny

Lorsque Gilles Le Maistre, futur premier président du Parlement de Paris, lotit ses terrains entre les rues de Seine et Mazarine (voir l’histoire de la rue de Seine), un certain sieur de Trépigny lui fit de nombreuses acquisitions et en particulier celle du terrain qui nous occupe.

Pour celle-ci, le vendredi 27 octobre 1542,  Gilles Le Maistre changea ses habitudes et fit des infidélités à son cher notaire Vincent Maupéou. Il prit Pierre Poutrain, rue de La Ferronnerie dans la quartier Saint-Eustache, pour vendre une pièce de terre située du côté oriental de la rue de Seine à la fois en face de l’hôtel de Nesle du côté Est et du château  du Louvre au Nord. Ce terrain mesurait 400 toises carrées et voisinait d’un côté et par derrière Denis Billet, marchand bonnetier et de l’autre côté, au vendeur. L’acheteur, Philippe de Trépigny l’acquit moyennant une rente foncière de 25 livres, rachetable à 300 livres1.

Philippe de Trépigny faisait partie de l’importante corporation des bonnetiers. Il fit fortune grâce à l’invention du tricot qui lui permit de fabriquer des bas et des bonnets.  Il avait épousé Claude Chevrier dont il eut plusieurs enfants. 

Il ne tarda pas à  faire construire sur son terrain un jeu de paume de 10 toises sur 3,5 toises qu’il fit paver de bons carreaux et dans lequel il fit édifier des galeries et un rabat couverts de tuiles2.

De 1547 à 1599 . La famille Charton

Le 11 mai 1547, notre bonnetier en drap vendit le jeu de paume et  une partie du terrain qui l’entourait (au total 120 toises) pour 200 livres à Jean Charton et Jeanne François sa femme.

Ce dernier exerçait le métier de mouleur de bois, c’est-à-dire qu’il mesurait donc avec son moule les bois à brûler qui arrivaient sur les ports de Paris et en attestait la bonne mesure. Jean Chardon n’était point nouveau dans le quartier, il avait déjà acquis le 4 avril 1541 (n.s.) de Gilles Le Maistre une place à bâtir de 125 toises sur les fossés du côté de Nesle puis le 10 novembre 1545 le surplus de ce terrain.

Vente de Trépigny à Charton (A.N. L795)

Il ne resta pas longtemps propriétaire puisque 5 ans après le père était décédé, la mère remariée à un certain Pierre Soulhayne, maître gainier et bourgeois de Paris et les enfants sous la tutelle d’Etienne Jehan, maître maréchal qui loua le jeu de paume qui avait pour enseigne « Le Chardon » et la masure à … Jeanne François et son nouveau mari pour 80 livres tournois par an, ce qui était peu, mais la dame François devait être propriétaire de la moitié puisqu’elle l’avait acheté conjointement avec son mari3.

À cette époque, Saint-Germain-des-Prés était un bien petit village où tout incident en faisait vite le tour. Voici qu’un jour de septembre 1556 Jean Charton, fils mineur de Jean Charton, se fit agresser rue de Seine par un certain Guillaume Rousseau qui lui asséna un coup de pierre sur la tête « duquel coup il estoit en danger de sa personne, tellement qu’il estoit entre les mains des barbiers chirurgiens ». Furieux, son beau-père alla crier justice devant le bailli de Saint-Germain-des-Prés qui condamna le sieur Rousseau à verser 6 livres parisis au blessé. L’agresseur rétorqua en menaçant le beau-père d’un procès. Il avait, affirmait-il, reçu un coup de pierre « à la main senestre » donné par Jean Charton et on avait proféré « d’atroces paroles scandaleuses » envers la femme de Rousseau et sa chambrière. Une fois le calme revenu et les esprits apaisés, les protagonistes allèrent de concert devant Me Cothereau, notaire, régler le problème. Rousseau consentit à défrayer Soulhayne des soins donnés par le  barbier-chirurgien et à lui verser les douloureux 6 livres compensatoires de la bosse à la tête. Autrement dit il obtempéra à l’injonction du bailla et fit même plus …4

Jean Charton junior ne mourut point de ces coups, il grandit, devint maître esteufier. Il épousa d’abord une certaine Anne Michel avec laquelle il signa une donation mutuelle de tous leurs biens le 15 avril 1573 « in extremis » puisqu’en 1574 on le retrouve uni à une veuve du nom de Madeleine Le Vasseur5. Sa première femme était donc décédée peu après l’acte de don mutuel. Sa seconde épouse était veuve de François Pastoureau, commissaire des guerres et propriétaire d’un autre jeu de paume à l’enseigne du Heaume un peu plus haut dans la rue de Seine6.

Jean II Charton était un homme avisé qui entretenait soigneusement ses biens, en particulier son jeu de paume auquel il donna pour enseigne Le Chardon, et pour lequel il fit appel au célèbre Jean Autissier pour le rebâtir en 1579.

 Il mourut  dans la maison sur le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle (emplacement des n°12-14 actuels rue Mazarine ) quelques jours avant le premier août 1580, date à laquelle sa veuve s’acquitta des 9L 7S que coûtèrent les funérailles de son mari à Saint-Sulpice. Elle était encore jeune puisque ses enfants des premier et second lits étaient encore mineurs.

Elle-même mourut en 1584. Consciente de sa mort prochaine, elle nomma son frère, Claude Le Vasseur, exécuteur de ses dernières volontés. Il fut élu tuteur de tous ses enfants et l’inventaire qui fut fait à sa requête nous fit découvrir une femme fort avisée  dans la conduite de ses affaires après la mort de son mari.

Nous retrouvons la famille Charton une quinzaine d’années plus tard. En 1599, Roberte Charton, fille de Jean Charton et de Madeleine Le Vasseur, vendit par l’intermédiaire de Paul Rougeon qui était devenu son tuteur la maison et jeu de paume du Chardon ((A.N.; M.C. : XXXV/234, inventaire après le décès de Arnoul Mestayer du 6 mai 1621 dans lequel il est fait mention de la vente par adjudication du jeu de paume du 4/08/1599)).

Nous la rencontrons une dernière fois à l’occasion de son mariage avec Hierosme du Roussay, seigneur de La Barre près d’Etampes et sergent royal au bailliage d’Etampes. Son demi-frère Loys Pastoureau qui habitait rue de Seine, en profita pour donner quittance à son tuteur pour la gestion de ses biens et son accord pour cette union.

1599- 16.. . La famille Le Mestayer

Le 4 août 1599, par sentence du Châtelet, Arnoult Mestayer, capitaine des 100 arquebusiers de la Ville, acheta donc à Roberte Charton, pour 400 écus, ce qui restait du jeu de paume du Chardon. Il avait en effet été abattu en même temps que presque toutes les maisons de cet ilôt sur ordre de des chefs de la Ligue pendant « les troubles » afin d’empêcher Henri IV et ses troupes d’avoir à portée de tir les défenseurs de la Ligue.

 Dès le début de l’année suivante, il fit entamer des travaux de reconstruction sur les ruines des maisons et jeu de paume. Par contrat7, un maçon s’engagea à débuter les travaux dès le lendemain qui lui coutèrent 1000 écus pour la maçonnerie. La charpente coûta à Arnoul Mestayer 3900 livres , il paya 500 écus pour la couverture et 80 écus pour la menuiserie auquel se rajouta 103 écus 2/3 pour le pavage de grès. Par un jeu de mot un peu tortueux, Arnoul Mestayer appela son cher jeu de paume Le May Estayé qui devint plus tard le jeu de paume du Mestayer. Le 15 avril suivant, un autre marché lui permit de faire édifier une maison.

La famille a une histoire compliquée, d’abord parce qu’elle fut très prolifique et ensuite parce que plusieurs membres de la même famille portèrent les mêmes prénoms. Il ressort de différents actes qu’Arnoul Mestayer épousa en premières noces Jeanne Canu,  veuve d’un faiseur d’esteufs du nom de Bedeau. À son remariage, Jeanne et son mari Arnoul Mestayer adoptèrent le régime de la communauté de biens si bien qu’à la mort de Jeanne, ses deux filles du sieur Bedeau héritèrent la moitié du jeu de paume qu’Arnoul Mestayer avait acquis en 1599.  L’une d’elle, Geneviève, épousa un cousin d’Arnoul Mestayer du nom de Claude Mestayer et racheta la part de sa soeur. Elle devint ainsi propriétaire de la moitié du jeu de paume, son beau-père ayant l’autre moitié.

Ce dernier était un boulimique de biens immobiliers. Il acheta par décret des requêtes du Palais le 2 mars 1612 les maisons voisines du jeu de paume  (le 15 actuel) sur l’emplacement desquelles il fit construire de neuf deux maisons. La première portait fièrement l’enseigne du Lion d’Argent et donnait sur la rue de Seine , la seconde, la Ville de Lion,  avait sa porte d’entrée sur la rue du fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle. Il la loua à une sage-femme.

Il possédait aussi une maison et un jeu de paume à l’enseigne de la Salamandre rue des Deux Portes qu’il habitait.

Pour compliquer un peu plus les choses, Arnoul et Claude Mestayer firent un échange avec leur voisin de gauche Jean Levesque : les premiers donnaient un bout de terrain contenant un puits qui deviendrait mitoyen tandis que le second rétrocédait  aussi une partie de son terrain contigu, la propriété de notre paumier prit alors l’allure suivante :

Reconstitution du plan du jeu de paume du Mestayer

Arnoul Mestayer épousa en secondes noces Marie Raganel et en eut six enfants ! Il laissa à sa mort qui survint en 1621 Nicolas 8 ans, Anne 6 ans, Arnoul 6 ans , Madeleine 3, Isabelle 2 ans 3 mois  et enfin Louis 13 mois8. Marie Raganel se remaria avec Olivier du Creux qui était lui-même maître paumier. Elle eut la douleur de perdre un de ses enfants, Arnoul : les héritiers ne furent plus que cinq. Madeleine devint religieuse au couvent de l’Annonciade, Anne épousa Jean de La Ferté , sieur de Champrobert

Pendant ce temps, Geneviève Bedeau, la fille de la première femme d’Arnoul Mestayer, qui possédait avec Claude Mestayer, son mari, la moitié de la maison et du jeu de paume mourut et le quart qu’elle possédait passa à son fils Arnoul, sieur de Saint Arnoul qui revendit ce quart à son père Claude Mestayer en 1633.

A SUIVRE

 

  1. A.N. ; M.C. ; LXXXVI/10, vente du 12 octobre 1642 de Gilles Le Maistre à Philippe de Trépigny []
  2. A.N. ; L 795, vente de P. de Trépigny à Jean Charton []
  3. A.N., M.C. CXXII/105, bail à Pierre Soulhayne du 5/02/1551(a.s.). []
  4. A.N., M.C. ; C/55, acte du 8/10/1556 de règlement du conflit []
  5. A.N., Y 115, F° 100, insinuation du contrat de mariage de Jean Chardon avec Madeleine Le Vasseur du 5/10/1574. []
  6. Très exactement à l’emplacement du 59 rue de Seine []
  7. A.N., M.C., XLIX/243, marché de travaux de maçonnerie []
  8. A.N., M.C., XXXV/234, inventaire des biens d’Arnoul Mestayer commencé le 6 mai 1621 []

Le 23 rue de Seine et le 24 rue Mazarine

Les 23 et 24
Photo des 23 rue de Seine et 24 rue Mazarine

Cet immeuble comporte plusieurs bâtiments s’étendant du 23 de la rue de Seine au 24 de la rue Mazarine. Du côté de la rue de Seine, elle présente une façade du XVIIe siècle, remaniée au XIXe siècle. Plusieurs propriétaires intéressants par les métiers qu’ils exerçaient s’y succédèrent : la famille Fournier au XVIe siècle qui comptait des charpentiers et un juré maçon ; un chirugien du nom de Gayant qui suivait le roi et ses armées ; Jard, qui fut accoucheur de la Dauphine ; Mouchy, un peintre du XIXe.  Vestier, un autre peintre, y habitèrent et y moururent. Enfin, Atget en son temps en avait photographié la très belle rampe d’escalier.

1531 -1542. Au temps de Gilles Le Maistre

Alors que l’îlot compris entre les rues de Seine et Mazarine d’une part et la rue de Bussy et les quais d’autre part était encore entièrement cultivé en 1529, son aspect changea radicalement l’année suivante lorsque l’abbé de Saint-Germain-des-Prés s’avisa de le bailler à rente. Divisé en deux lots, le premier qui appartenait à l’aumônier, situé au sud, du côté de la rue de Bussy, fut vendu à divers particuliers, le second de 5 arpents un quartier 20 perches fut acenssé       en 15101 à Jean Pichore, enlumineur qui le revendit en 1519  aux gouverneurs de l’Hôtel-Dieu.  Ces derniers furent obligés en 1531, à la suite de différents procès intentés par l’abbaye, de le revendre2 .  Gilles Le Maistre, futur premier Président du Parlement et  seigneur de Cincehour,  saisit l’opportunité de faire une belle affaire et après différentes péripéties3, le lotit. Il vendit le 27 janvier 1542 (n.s.)4 à Guillaume Fournier un grand terrain de 258 toises « à l’opposite du chasteau du Louvre », comme  il se plaisait à le répéter à l’envie dans tous ses contrats de vente. Ce lot dépassait  largement le cadre de l’immeuble que nous étudions dans cet article puisqu’il recouvrait les immeubles 21 à 25 rue de Seine et 22 à 26 rue Mazarine.

1542-1622. La famille Fournier

Guillaume Fournier, charpentier de grande cognée, s’engageait à verser à Gilles Le Maistre une rente annuelle et perpétuelle de 12 livres 18 sols de bail d’héritage, à  condition de construire une maison dans les deux ans et à verser chaque année à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés 2 sols 6 deniers de cens.

Guillaume Fournier avait pris pour  épouse Philippe Beauffault qui lui donna au moins trois enfants :

– Loys qui naquit aux environs de 1544 dont nous suivrons la carrière plus loin,

– Anne qui épousa successivement un maçon-tailleur de pierre,  une marchand pelletier et enfin Violet Yndret, marchand, dont les différentes péripéties seront décrites dans l’histoire d’un autre immeuble de la rue de Seine.

– Jean qui fut maître charpentier et qui devint aussi propriétaire.

 Alors qu’entre-temps la France avait vu passer et trépasser deux nouveaux rois et que Charles IX régnait, Philippe Beauffault, racheta en 15615 la moitié de la rente foncière à Gilles Le Maistre qui, entretemps, était devenu premier président au Parlement. Elle maria ensuite sa fille Anne, déjà veuve d’un maçon et tailleur de pierre, à Jean Bourgeois, marchand pelletier. Son fils Jean Fournier, maître charpentier, assistait à la signature du contrat par lequel elle promit de donner aux futurs époux 400 livres.

Après les décès de Guillaume Fournier et de sa femme, il y eut un partage que malheureusement nous n’avons pas encore trouvé mais dont l’existence est mentionnée dans l’inventaire après décès des biens de Loys Fournier.

Partage du terrain de G. Fournier
Partage du terrain de G.Fournier

La deuxième génération

Nous retrouvons les Fournier en 1587. Le troisième mari d’Anne, Violet Yndret, était prisonnier des troupes du roi de Navarre.  Il fallut à la famille  Fournier réunir leurs efforts pour verser une rançon afin de récupérer le pauvre sequestré. Ils n’avaient pas assez d’argent car les temps étaient durs. Anne et son frère Loys, maître maçon, empruntèrent donc à un certain Marin Marotin, marchand drapier, 100 écus d’or soleil moyennant une rente garantie sur leurs biens, en premier lieu sur la maison située les fossés d’entre les portes de Bussy et de Nesle (aujourd’hui rue Mazarine) appartenant à Loys Fournier, plus sur une grande maison avec quatre boutiques sise Grande rue à Saint-Germain-des-Prés appartenant à Violet Yndret et sa femme, et enfin sur une autre propriété  située rue de la Truanderie appartenant à Anne de son propre ((A.N.; M.C.; XVI/169 , constitution de rente par Anne et Loys Fournier à Marin Marotin)).

 Rassurons nos lecteurs : un titre nouvel signé de Violet Yndret en 1591 montre qu’il fut tiré des geôles royales.

Loys Fournier avait épousé Geneviève Pinot et en eut plusieurs enfants :

–       Marie qui épousa Gilles Coquillier, marchand mercier,

–       Madeleine qui épousa Claude de Maugier, marchand drapier chaussetier,

–       Jean qui fit des études de droit et devint praticien au Palais

–       et enfin Geneviève.

 

La vie continuait, pas si tranquille que cela puisque les guerres de religion faisaient rage. En conséquence les maisons situées le long du fossé de la ville furent pour la plupart démolies volontairement pour empêcher les attaques de l’extérieur.

Heureusement, sa reconstruction ne posait pas trop de problèmes à Loys Fournier qui était devenu en 1601 juré du roi es-œuvre de maçonnerie. Nous le trouvons régulièrement dans les minutes des notaires :  dès 1596, Loys, alors maçon-bachelier, vint estimer les maisons de Jean de Saint-Germain, un apothicaire connu, propriétaire de l’actuel 47 rue de Seine. En 1604, avec Claude Vellefaux, juré es-œuvre de maçonnerie comme lui et Absalon  Mansart, maître charpentier à Paris, ils vont visiter et estimer  trois maisons sises rue Neuve des Marguilliers  afin d’en faire trois lots6

En 1606, Loys Fournier avait environ 62 ans.  Était-il veuf ? Avait-iI le démon de midi ? Il fut attiré par une certaine Jeanne Pillet, femme d’un maître tisserand  du faubourg Saint-Victor et fut accusé par le mari cocu d’avoir « copulé » avec sa femme. L’affaire fut traitée promptement : pour éviter un procès, Loys Fournier accepta de verser au mari 30 livres tournois de dommages et intérêts qu’il versa devant notaire…

Dix ans plus tard,  il habitait alors rue de La Harpe quand il loua la maison de la rue de Seine, son jardin et ses dépendances qui s’étendaient toujours entre cette rue et les fossés de la ville à Me Pierre Martineau, avocat au Parlement pour 400 livres par an  ((A.N. ; M.C. ; LXXIII/288, bail par Loys Fournier à Pierre Martineau du 25 février 1616)) .

 

La 3e génération

Loys Fournier mourut la même année. Sa veuve vendit aussitôt sa charge de juré es-œuvre de maçonnerie pour payer le convoi, l’enterrement du défunt et les habits de deuil de toute la maisonnée. L’inventaire après décès7 révèle que Loys Fournier avait été un lecteur intéressé par l’histoire de la France et ses grands hommes et un passionné d’architecture. Ayant traversé les guerres de religion, il possédait une épée, une hallebarde et un fusil. Il aimait les beaux habits et le confort.

Ses héritiers étaient Jean, greffier du grand prévôt de France, Marie qui avait épousé un bourgeois de Paris du nom de Jean Pigrant, Madeleine qui avait pour mari Claude de Maugier aussi un bourgeois de Paris et Germaine, épouse de Louis Clanissant, marchand quincailler et …. bourgeois de Paris.

Ils vendirent la maison des rues de Seine et des fossés d’entre les portes de Bussy et de Nesle à Arnaud de Boisramé, secrétaire de M. du Tillet, seigneur de Gouix et conseiller du roi en ses conseils d’État moyennant 9 000 livres tournois dont 600 livres ont été versées à Jean Fournier pour l’assurance du douaire de sa sœur Madeleine8 .

La maison qui s’étalait de la rue de Seine aux fossés d’entre les portes de Bussy et de Nesle avait pour voisins d’une côté le sieur Cattier (voir l’histoire du 21 rue de Seine) et de l’autre la maison de l’Huitre à l’Escaille appartenant à Jean Lhuistre (voir l’histoire du 25)

1622-1656. La famille Boisramé 

Arnauld de Boisramé, nouveau propriétaire, était un bourgeois de Paris et outre ses fonctions auprès de M. du Tillet, il était contrôleur général des entrées et sorties de vin de Paris et ses faubourgs. Il épousa dix ans plus tard, le  23 août 1632, Jeanne Cappon qui était veuve de Claude Bezard, bourgeois de Paris  9. Du côté du sieur de Boisramé, des amis importants étaient venus assister à la signature du traité de mariage puisqu’il était accompagné de Jean du Tillet, maître des requêtes et Louis du Tillet avec lesquels il habitait. Aux côtés de Jeanne Cappon se trouvaient Jean Bezard, commis du greffier au conseil privé du roi et quelques amis. Les futurs époux promettaient tous deux qu’une fois mariés, chacun ferait signer à l’autre l’inventaire de ses biens.

Nous ne retrouvons Jeanne Cappon qu’en 1656 alors qu’elle était veuve pour la deuxième fois et qu’elle se sentait bien proche de la mort, paralysée de la main « senestre ».  Elle demanda au notaire de rédiger son testament10. Elle n’avait point d’enfant bien qu’elle eût été mariée deux fois. Elle fit donc énormément de dons : de fortes sommes aux églises Saint-Benoit et Saint-Sulpice et de Montigny-sur-Loing pour assurer le repos de son âme mais aussi à ses neveux, à ses servantes. Bref le montant en était si élevé que la succession ne permettait pas d’en assurer le versement, d’autant qu’un certain Bouin, médecin et ami, affirmait qu’elle lui avait vendu sa maison de Montigny. Un procès fut mis en route mais avant d’en connaître l’issue, ses neveux et nièces héritiers et les marguilliers des églises Saint-Sulpice et Saint-Benoît décidèrent de vendre  à l’amiable la maison des rues de Seine et Mazarine afin d’éviter des frais. La propriété était alors composée d’un bâtiment donnant sur la rue Mazarine et d’un jardin qui avait son issue rue de Seine.

Les héritiers , c’est-à-dire François Guilloire, Madeleine Guilloire épouse de Louis Gayant, Catherine Guilloire, veuve de Pierre Chanvier, Nicolas Cappon docteur en médecine, Jean Cappon avocat au conseil privé du roi et Louis Chaperon se réunirent  le 6 novembre 1656 et procédèrent à cette vente11. Ce fut Louis Gayant, marchand barbier et chirurgien et époux de Madeleine Guilloire qui  fit l’offre la plus forte. Il acquit donc pour 11 500 livres cette maison qui consistait en un corps de logis sur  le fossé d’entre les portes de Bussy et de Nesle (maintenantla rue Mazarine), cour, puits, et un jardin dont la sortie se faisait sur la rue de Seine.

 1656-1755. La famille Gayant, héritière des Boisramé, propriétaire des lieux pour un siècle

Les Gayant de la première génération

Louis Gayant qui était natif de Clermont en Beauvaisis était un chirurgien des armées du roi et un anatomiste célèbre. Il faisait partie de ceux qui furent présentés au roi par Colbert lors de l’inauguration de l’académie des sciences dès 1666. Il était aussi professeur d’anatomie et un spécialiste de la circulation du sang et publia plusieurs ouvrages à ce sujet. Il fut aussi le premier français à procéder à une transfusion sanguine entre chiens, le 2 janvier 1667.

Colbert présente à Louis XIV les membres de l’Académie Royale des Sciences par Henri Testelin- RMN

 

 Il fit sans doute construire une maison du côté de la rue de Seine puisque c’est après son acquisition que l’on fait allusion dans les actes à deux maisons.  Très souvent absent de Paris à cause de sa charge auprès des armées du roi il omit de faire déclaration de son bien foncier auprès de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Rappelé vertement à l’ordre, il s’exécuta et paya le cens qui s’élevait à 2 sols parisis.

Il mourut le 18 octobre 1673 à Maestricht en service auprès du roi.  Par une lettre datée de Marly du 17 juillet 1675, le roi donna 10 000 livres à sa veuve12.

 

Les Gayant de la deuxième génération

De son mariage avec Madeleine Guilloire, le chirurgien avait eu un fils du nom de Louis qui naquit en 1647. Il fut docteur en médecine de la Faculté de Paris en 1670, acheta sa charge de médecin du roi pour 18 750 livres en 1675. Dès le début de sa carrière,  s’installa dans la maison de la rue de Seine et d’ailleurs  y mourut. Il devint comme son père un médecin célèbre qui tint le haut du pavé. En 1714, il fut mêlé à un procès fort retentissant : Madeleine Emilie de Mascranny qui avait épousé le marquis de Gesvres en 1709 accusa  son mari d’impuissance et demanda la cassation de son mariage. Il s’ensuivit un procès qui amusa toute la bonne société de Paris : on retenait sa place pour y assister. Louis Gayant y fut mêlé en tant qu’expert chargé d’examiner le marquis. Voici le savoureux compte-rendu de son expertise :

Extrait de la déclaration de Louis Gayant

Louis Gayant occupait avec sa famille les trois étages de l’immeuble de la rue de Seine sur rue et cour, les boutiques du rez-de-chaussée étant louées. Son cabinet de travail était au premier. Au second étage on trouvait l’antichambre, la chambre du maître de maison et celle de mademoiselle Gayant.

Il avait épousé en 1691 Marie Marguerite Garnier qui était un beau parti puisqu’elle apportait 21000 livres en dot13. Il en eut deux filles Marie Geneviève et Louise. La première épousa Charles Paul Cadeau Dijonval qui était un descendant de Nicolas Cadeau, négociant à Paris et fondateur de la manufacture de Dijonval, près de Sedan qui fabriquait du drap à la façon de Hollande.  Quant à Louise, elle s’unit à Jean Baptiste Dureville, écuyer et secrétaire du roi.

Louis Gayant mourut le 20 février 1719 et les funérailles furent célébrées le lendemain en l’église Saint-Sulpice :

« Ledit jour a été fait le convoy et enterrement de Louis Gayant, conseiller du roi, médecin ordinaire de S.M., docteur en médecine de la Faculté de Paris, âgé d’environ soixante et douze ans, mort d’hier en sa maison rue de Seine. Et y ont assisté Me Estienne Garnier, avocat  en parlement,  conseiller du roi, expéditionnaire en la Court de Rome, beau-frère, Me Antoine Copineau , procureur au Parlement, nepveu du défunt, qui ont  signé ».

Le partage eut lieu le 1er janvier 1726 entre Marie Geneviève et Louise. Elles abandonnèrent à leur mère l’usufruit des maisons des rues des Boucheries et Mazarine et convinrent de se partager chacune la moitié des loyers de l’immeuble de la rue de Seine à partir du 1er janvier. Quant aux deux rentes sur les aides et gabelles, l’une de 10975 livres et l’autre de 10 750 livres, elles en reçurent chacune une.

Mais trois ans après, les affaires ne vont guère bien chez les Dureville. Les entreprises que Jean-Baptiste avait faites dans les îles de Saint-Domingue et Louisiane lui avaient coûté des sommes immenses qu’il avait rassemblées grâce à des emprunts considérables dont les créanciers lui réclamèrent le remboursement. Pour éviter la catastrophe, il proposa de leur abandonner tous ses biens meubles et immeubles, demandant seulement en échange une pension pour sa femme et ses enfants. Un état de ses biens qui fut fait qui révéla que sa fortune s’élevait à la somme colossale de 1 091 032 livres. Les dettes montaient à 783 333 livres. Les créanciers, rassurés, acceptèrent le marché.

En 1742,  dans le but de sortir de l’indivision, les maisons des rues de Seine et Mazarine furent expertisées par Henri Desboeufs et René Chauveau, architectes-experts qui nous ont laissé le résultat de leur visite :

La maison de la rue de Seine avait un corps de logis sur rue double en profondeur élévé de trois étages et un grenier. À gauche de la belle porte cochère, on trouvait un bâtiment en aile, un bel escalier à rampe en fer forgé pour le premier étage et en bois sculpté ensuite. L’aile comportait trois étages dont le dernier était lambrissé et contre son pignon orienté vers la rue Mazarine on avait accolé un appentis. Au fond de la cour, on avait un aure édifice prolongé d’un auvent pour en augmenter la profondeur, donnant aussi sur la cour de la maison rue Mazarine  et servant de remise de carrosses. Du côté de la rue Mazarine, la maison était aussi double en profondeur avec deux étages surmonté d’un troisième lambrissé et d’un grenier. Une petite cour pavée avait un puits adossé au mur qui la séparait de la maison rue de Seine. On entrait dans l’immeuble par une allée de passage qui comportait à gauche et à droite boutiques et arrière-boutique. La maison de la rue Mazarine fut estimée 7543 livres et celle de la rue de Seine 28 666 livres.

En 1747, il y eut partage entre les enfants de Jean Baptiste Dureville des moitiés des maisons des rue de Seine et Mazarine qui leur appartenaient en indivis. La moitié de la maison rue de Seine échut à Jean-Michel de Dureville pour la somme de 17 000 livres. La moitié de celle de la rue Mazarine alla entre autres choses au sieur de Dureville de Summerville14 (les autres moitiés appartenaient à Charles Paul Cadeau Dijonval, époux de Marie Geneviève Gayant).

Quelques années plus tard, la maison de la rue Mazarine fut louée pour 670 livres à Vital Constant, un fournaliste c’est-à-dire un  potier de terre qui fabriquait des fourneaux et des creusets à l’usage des chimistes et des fondeurs. Dix ans après il transporta son bail à Louis Laffineur aussi  potier de terre dont l’attitude lors de la Révolution fut peu glorieuse puisqu’il encouragea les assassinats.

Quant à l’immeuble de la rue de Seine, il fut louée pour la coquette somme de 1800 livres et pour 19 ans à Joseph Jard qui exerçait le beau métier d’accoucheur de Madame La Dauphine.

Le 27 janvier 1754, Jean Baptiste Dureville fit son testament, demandant que ses obsèques soient aussi simples que possible, et qu’on dise trente messes pour le repos de son âme. Il léguait ses biens à Silvain Dureville, son frère consanguin, à la charge que Louise Gayant sa femme en jouisse en usufruit sa vie durant((A.N., M.C. ; XIV/350, inventaire des biens de Jean Michel Dureville commencé le 11 mars 1754)).

L’année suivante, les maisons des rues de Seine et Mazarine furent vendues par les Dureville et les Cadeau-Dijonval à Joseph Jard, la première pour 36 000 livres et la seconde pour 12 000 livres.

1755-1805. La famille Jard

Jard habitait donc rue de Seine quand il en devint propriétaire.  Il exerçait ses talents  auprès de la Dauphine, ce qui n’était pas une sinécure car elle fut enceinte plusieurs fois et fit souvent des fausses couches. Jugez-en plutôt :

En août 1750, La Dauphine était à Versailles, enceinte. Le 26, elle commença à ressentir de sérieuses douleurs. Vite, on envoya des courriers auprès du prévôt des marchands pour qu’il fasse jeter du sable depuis le Pont Neuf jusqu’à l’Hôtel de Ville, pour que le messager qui apporterait la nouvelle de l’accouchement ne se cassa point le cou. On dépécha un courrier à Notre-Dame pour exposer le Saint-Sacrement. Princes, ministres, ambassadeurs et gens de Cour se précipitèrent dans les appartements de la Dauphine. La nouvelle ne fut qu’une explosion de pétard mouillé. Le canon des Invalises eut beau tirer, les illuminations de l’Hôtel de Ville s’allumer, il n’y eut aucun mouvement de plaisir chez le bon peuple. : c’était seulement une fille ! On la prénomma tout de même Marie-Zéphirine. Elle mourut discrétement 5 ans après.

Accouchement de la Dauphine
Accouchement de la Dauphine

Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1751, Mme la Dauphine accoucha du duc de Bourgogne si vite que Jard qu’on avait envoyé quérir arriva en pantoufle, juste à temps pour recevoir le royal enfant sans d’ailleurs n’avoir rien fait. Manquant de témoins et n’ayant pas de layette, il laissa le divin enfant sous la couverture tandis que le Dauphin alla prendre par la peau du cou des gardes suisses pour servir de témoins. On fit prévenir le roi qui se précipita dans le premier carrosse qu’il trouva : c’était celui du prince de Conti. La Cour se mit à courir à pied derrière. Il y eut bientôt dans la chambre de la Dauphine plus de monde que sur la place de Grève un jour d’exécution. Hélas ! Le duc de Bourgogne mourut dans sa dixième année.

En 1760, Jard qui avait assisté à la naissance de Louis XVI était devenu fort vieux. Il fut remplacé auprès de la Dauphine par un certain Levret. En récompense des services rendus , le roi l’annoblit en 1754. Et lui alloua une pension de 3 000 livres.

 Il mourut 12 ans après avoir pris sa retraite, à Draveil en sa maison de campagne, le 7 mai 1772.

Peu de temps après, en 1774, sa fille qui avait épousé Joseph Binet de Varenne, procureur en Parlement mourut.

Faire-part de décès de Marie-Françoise Jard

 Joseph Binet de Varenne, son petit-fils

Son petit-fils, Joseph Binet de Varenne, prit la succession de son grand-père comme propriétaire des maisons des rues de Seine et Mazarine. On ne sait à peu près rien sur lui si ce n’est qu’il épousa en le 14 juin 1774 Madeleine Sophie Félicité Cousin et qu’un enfant naquit de leur union un an plus tard. On le prénomma Pierre-Joseph-Marie.

Le père mourut à Versailles en l’an 12. Il avait 52 ans et était suppléant du juge de paix.

Son fils, employé à la banque territoriale, vendit le 11 octobre 1805 les deux maisons à Elisabeth Rosalie Pigalle, veuve de Louis Philippe Mouchy depuis 1801, et à son fils, Jean Baptiste Madeleine Mouchy, selon cette répartition : à la veuve la moitié en indivis de la maison du 23 rue de Seine, l’autre moitié en usufruit, la nue-propriété de cette moitié étant à son fils. Quant au 24 rue Mazarine, l’immeuble appartenait en pleine propriété allant  au fils. La vente se fit moyennant 30 000F pour la maison rue de Seine et 10 000F pour celle de la rue Mazarine.

 

1805-1882. La famille Mouchy et ses légataires

Mais revenons à nos nouveaux propriétaires :  avec eux, nous entrons dans le domaine des Arts. Elisabeth-Rosalie Pigalle, la veuve de Mouchy, était la nièce du célèbre sculpteur Pigalle et fille du peintre du roi, Pierre Pigalle.

Oeuvre de Mouchy ère
Le berger assis, morceau de réception à l’ Académie par Louis-Philippe Mouchy

Fils d’un boulanger, son mari, Louis-Philippe Mouchy, était entré très jeune dans l’atelier de Jean-Baptiste Pigalle qui le prit en affection et l’envoya étudier en Italie à ses frais. À son retour il épousa sa nièce, fut reçu à l’Académie royale  puis à l’Académie en 1768. Il devint un sculpteur célèbre, digne de son professeur et laissa beaucoup d’œuvres importantes. Il mourut le 10 décembre 1801, laissant un seul enfant, Jean-Baptiste-Madeleine .

C’est donc sa veuve qui acquit avec son fils Jean Baptiste Madeleine qui ne suivit pas les traces de son père : il était employé à la Trésorerie Nationale.

La mère décéda le 1er mars 1811. Son fils était son unique héritier. Marié à Perrine Sophie Lefèvre, ils eurent deux enfants, Edouard Joseph et Emile Edouard. L’aîné décéda à Nice en Sardaigne où il était momentanément le 21 décembre 1852. Comme il était célibataire, son frère hérita.

Emile Edouard Mouchy était portraitiste, peintre de genre et fut élève de Guérin.  Son oeuvre principale fut le tableau qu’il fit de la vivisection d’un chien. Il habita rue de Seine toute sa vie, occupant le 1er étage sur la rue et sur la cour.

Vivisection d'un chien par E.E. Mouchy (1832)
Vivisection d’un chien par E.E. Mouchy (1832)

Il exposa au Salon de 1822 à 1853.

Cependant, il eut un locataire fort connu :

Le peintre Antoine Vestier, locataire du 23 rue de Seine

Antoine Vestier était né à Avallon en 1740. Il voyagea beaucoup en Angleterre et en Hollande avant de s’installer à Paris. Il entra à l’Académie Royale de peinture le 15 octobre 178615. Il peignait tout en douceur et délicatesse aussi bien les drapés des étoffes que l’arrondi d’un visage et devint un peintre très apprécié de la noblesse. Hélas la Révolution ne faisait pas bon voisinage avec  cette catégorie de Français. Pour sortir des difficultés financières, il se mit à peindre des miniatures et sollicita un logement au Louvre en 179016. On ne sait quand il vint habiter rue de Seine mais il est certain qu’il y mourut :

Extrait du registre des décès de 1824 des Archives de Paris
Acte de décès du 25/12/1824
« Le jour d’hier à 11h30 du soir est décédé rue de Seine n°23 Antoine Vestier âgé de 84 ans,, peintre et membre de l’Académie Royale de Peinture , marié à Marie Anne Réverand
Constaté par moi Urbain Firmin Préault , maire du Xe arrondissement , chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis, officier de la LH, sur la déclaration de J.B. Madeleine Mouchy, propriétaire demeurant susdit rue et n° , âgé de 58 ans et de Aristide Laurent Dumont, sous-chef au Ministère de l’Intérieur demeurant Jardin du Roi, âgé de 34 ans, petit-fils du défunt . »

Louis Edouard Mouchy ne se maria pas et soucieux de mettre de l’ordre dans ses affaires avant de mourir, il fit en 1852 son testament établissant pour légataire universel Louis Auguste Felix Bourbon qui était secrétaire de la Faculté de Médecine. Il mourut le 17 novembre 185917.

Testament du 23
Testament de Emile Edouard Mouchy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce dernier était chevalier de la Légion d’Honneur et avait épousé en premières noces Céline Gendret qui décéda en 1845. Il s’unit alors à Henriette Gendret qui mourut sans lui avoir donné d’enfant en 1877. Lui-même la suivit dans la tombe le 14 septembre 1882 non sans avoir institué son légataire universel un cousin issu de germain, Alfred Michel qui était commis au ministère de la guerre.

Les deux immeubles rapportaient alors ensemble 13 800F car il y avait alors 15 locataires en la rue de Seine et 6 dans l’immeuble de la rue Mazarine. Dès le décès de M. Bourbon, M. Michel vendit l’ensembles des deux immeubles pour 150 000 F18.

1882-1900. Auguste Gabriel Delarue

L’acheteur, Auguste Gabriel Delarue, était libraire-éditeur et, comme on disait à cette époque, propriétaire. Son premier soin fut d’apporter des agrandissements et des embellissements à l’immeuble de la rue de Seine. Pour nous rendre compte en quoi consistait « cette réhabilitation », voyons ce qu’en dit la Protection Patrimoniale de la Mairie de Paris :

Rampe Atget
Rampe du 23 rue de Seine photographié par M. Atget

23 rue de Seine – bâtiment protégé : Maison ancienne. Décor entièrement repris au XIXe. La façade est composée de trois travées. Les trois premiers niveaux sont traités en bossages continus. Beau portail. Sur cour : très bel escalier Louis XV avec rampe en ferronnerie attesté en 2003, inscrit dans un large corps de bâtiment courbe, relie les corps de logis sur rue et sur cour. Fontaine dans la cour (Escalier ancien documenté à cette adresse). La décoration de l’immeuble a été en partie refaite au XIXe siècle (sol de la cour, vestibule).

Il n’en fut pas de même pour le bâtiment de la rue Mazarine : Delarue le fit carrément détruire et entreprit d’en reconstruire un qui à cette occasion fut frappé d’alignement. Il fit élever en 1883 par M. Sorets, architecte, un immeuble en retrait sur la rue Mazarine de style haussmanien qui comportait 4 étages et un 5e mansardé. À l’origine, la surface occupé par le 24 de la rue Mazarine était de 372 M2 31 , elle passa à 343 M2 0219, comme l’illustre les deux plans ci-dessous :

Planscomparasdu23
Plan « avant et après » des immeubles des rues de Seine et Mazarine

 Plan du retrait

L’ensemble des bâtiments était d’un seul tenant. On pouvait donc encore à cette époque aller de la rue de Seine à la rue Mazarine en traversant ces immeubles.

 Accessoirement , signalons que M. Delarue était aussi propriétaire de l’immeuble voisin du 24 rue Mazarine, celui du 26.

Mais voici que M. Delarue entreprit de vendre tous les immeubles qu’il possédait en les rues de Seine et Mazarine. Pour ce faire, il fit appel aux services de Me Dauchez qui fit deux lots : le premier contenait les immeubles des 23 rue de Seine et du 24 rue Mazarine tandis que le second se composait du 26 rue Mazarine. Après avoir fait établir le cahier des charges le 29 décembre 1899, les immeubles furent vendus par adjudication le 30 janvier 1900 à un certain M. Lecoursonnois. Le premier lot fut adjugé pour 221 000 F et le second 49 000 F. La plus-value était belle !

À partir de 1900  : M. Lecoursonnois

M. Lecoursonnois exerçait le métier de fabricant de papier dont l’usine se trouvait boulevard Auguste Blanqui en 1904. La fabrique abritait alors deux bâtiments. L’un se présentait comme une sorte de hall couvert de vitres et abritait les machines ; dans l’autre, élevé de deux étages, se trouvaient les bureaux et les meules servant à la trituration des pâtes à papiers. En ce mois de décembre 1905, les machines fonctionnaient normalement lorsque soudain une grosse poulie en fer sur laquelle passait une courroie mettant en mouvement un énorme volant en fonte  se rompit. Le volant de 4m50 de diamètre fut arrêté brutalement et ses trois ailes se détachèrent et furent projétés, l’une alla abattre la verrière et les deux autres se fracassèrent sur la muraille qui séparait le bâtiment d’une cordonnerie et y tuèrent deux ouvriers qui y travaillaient. Il y eut aussi des blessés par la chute de la verrière. Inutile de préciser que ce drame causa beaucoup d’ennuis à M. Lecoursonnois. Il y eut procès qui débouta les plaignants : l’accident était fortuit et M. Lecoursonnois irresponsable de ce malheur.

Cette période noire n’était pas terminée :  le malheureux Lecoursonnois vit en décembre 1915 le feu prendre naissance dans son magasin de déchets de papier. Les pompiers de Popincourt accoururent et après bien des efforts eurent raison de l’incendie. M. Lecoursonnois s’en tira pour des dégâts matériels de 13 000 F. Ce n’était pas la première fois qu’un tel malheur arrivait : en 1883, il y avait aussi eu le feu qui avait détruit en grande partie la fabrique avec un dommage s’élevant cette fois à  400 000 F.

Les immeubles des rues de Seine et Mazarine ne connurent pas les mêmes inconvénients. À partir de la reconstruction  côté Mazarine et des « améliorations » côté rue de Seine, apparemment les états des lieux ne bougèrent plus jusqu’à la rédaction de cet article.  La famille Lecoursonnois était encore propriétaire en 1920.

La suite est très difficile à déterminer puisque les documents ne sont pas encore accessibles au lecteurs des Archives nationales et de Paris. Il faudra encore attendre une cinquantaine d’années …

Monique Etivant

  1. les propriétaires devaient s’acquitter du cens, sorte d’impôt foncier, envers l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés []
  2. Voir le  tome 3 de la Topographie historique de la Ville de Paris par Berty et Tisserand []
  3. Voir l’histoire générale de la rue dans ce site []
  4. A.N. ; M.C. ; VIII/288, contrat de vente entre Gilles Le Maistre et Guillaume Fournier du 27 janvier 1542 []
  5. A.N., ; M.C. ; XLIX/116, rachat de rente du 21 janvier 1561 []
  6. A.N. ; M.C.; CXXII/1553, estimation de maisons par Claude Vellefaux et Loys Fournier []
  7. A.N. ; M.C. ; LXXIII/288, inventaire des biens de Loys Fournier du 30 juin 1616 []
  8. A.N.; M.C. ; XXIII/260, quittance de Jean, Marie, Madeleine et Germaine Fournier à Arnaud de Boisramé du 27 mai 1622 []
  9. A.N. ; M.C. ; VI/445, contrat de mariage du 20 août 1632 []
  10. A.N. ; M.C. ; XXIX/183, testament de Jeanne Cappon du 12 mai 1646 []
  11. A.N. ; M.C. ; XXIII/297, vente des consorts Cappon à Louis Gayant du 6 novembre 1656 []
  12. A.N.,M.C.  XIV/237, inventaire des biens de Louis Gayant fils commencé le 27 mars 1719 []
  13. A.N. ;M.C. ;XIV/237, inventaire après le décès de Louis Gayant commencé le 27 mars 1719 []
  14. A.N.; M.C.; LXXIII/746 , partage du 3/03/1747 []
  15. A.N.; O1/1073, pièce 412 []
  16. A.N.; O1/674, pièce 548 du 2 mai 1790 []
  17. A.N. ; M.C. XCVIII/1098, testament de M. Mouchy déposé le 19 novembre 1859 []
  18. A.N. ; M.C. XCVIII/1228, vente des immeubles 21 et 22 novembre 1882 []
  19. A.P., VO 11/ 2101 []

Le 53 rue de Seine

Le 53 rue de Seine

La façade sur rue  de cet immeuble qui a subi de nombreuses modifications est composé de deux bâtisses, l’une de 3 fenêtres et l’autre de 5 fenêtres sur rue. Cette disposition vient sans doute de la reconstruction partielle faite au XIXe siècle.

1538-1543. Au temps de Gilles Le Maistre

Le 26 juillet 1543, Gilles Le Maistre, qui n’était alors qu’un simple mais prometteur  avocat du roi au Parlement de Paris, vendit une pièce de terre de 18 toises de long sur 9 toises 2 pieds de large le long de la rue de Seine, moyennant 24 livres 9 sols tournois de rente annuelle et perpétuelle1 . L’acheteur était un certain Léon de Marzelay exerçait aussi une fonction au Parlement où il était procureur. Certes sa charge était moins glorieuse que celle de Gilles Le Maistre et moins rémunératrice mais elle était fort honorable et comme on le verra plus loin, il avait quelques biens.

Extrait du contrat entre Gilles Le Maistre et Léon de Marzelay
Extrait du contrat entre Gilles Le Maistre et Léon de Marzelay

1543- fin du XVIe siècle. La famille de Marzelay

Léon de Marzelay s’engageait à construire sur sa pièce de terre une maison dans les deux ans en y consacrant au moins 200 livres et clore son terrain de murailles. Prudent, Gilles Le Maistre exigeait que son acheteur entretienne si bien sa maison qu’en cas de défaillance de paiement, il puisse les puiser sur les loyers et d’ailleurs au bout du compte reprendre son bien sans sommation et sans autre forme de procès.

Léon de Marzelay avait épousé Anne du Maignon dont la sœur, Jeanne du Maignon, était marié à Nicolas Baroy, sieur de Boissy, bailli de Mantes et Meulan, grand prévôt de la connétablie et maréchaussée de France. Lorsqu’en 1551, Léon de Marzelay constitua avec son beau-frère  une rente au curé de Javennies qui était aussi chanoine et chantre de l’église Saint-Honoré à Paris, il donna comme garantie la maison qui nous occupe, une autre maison située juste en face, plus 3 arpents de vigne au terroir de Montmartre, une maison, terre et seigneurie appelée La Bastière, près de Parthenay en Poitou. Son beau-frère d’ailleurs n’avait rien à lui envier puisqu’il possédait une maison rue des Petits Champs, la seigneurie de Boissy qui lui rapportait la coquette somme de 500L chaque année2.

Conformément à sa promesse, Léon de Marzelay fit construire de neuf une maison qui était constituée de deux corps d’hôtel, une cour et un jardin. Entretemps Gilles Le Maistre avait vendu le terrain qui était à gauche à Jean Milles, « premier président des pais de Genevoys et Foucigny », le 51 actuel. Celle de droite était au libraire Roffet dit le Faucheur, par derrière se trouvaient les jardins de Marin Prevost, trésorier payeur de la compagnie du maréchal de Brissac. Me de Marzelay habitait en cette maison et avait loué celle d’en face.

Transcription d'un passage d'une constitution de rente par laquelle on trouve une description des maisons de la rue de Seine appartenant à Léon de Marzelay
Transcription d’un passage d’une constitution de rente par laquelle on trouve une description des maisons de la rue de Seine appartenant à Léon de Marzelay

Six ans plus tard, nous le retrouvons  pour le mariage de sa fille Anne avec Jean de Villars qui était avocat en la cour de Parlement. Il était alors veuf et père de quatre enfants et celle qu’il mariait était encore mineure. Pour la signature du contrat, il avait rassemblé Anne de Fontenay, grand-mère maternelle de la future épouse, veuve de Jacques du Maignon, procureur au parlement, Mathieu et Jérôme de Fontenay, tous deux avocats au parlement3. Tout se passait donc dans le milieu de la Robe !

Il donnait à sa fille, en avance d’hoirie, la maison de la rue de Seine en face de celle du 51. Selon la description qui en était faite, ce serait celle qui est en pointe sur les rues de Seine et de l’Échaudé. Il lui donnait en outre une somme de 1200 livres, plus la nourriture et le logement en sa maison et non ailleurs, précisait-il, une chambre et la nourrice pour les futurs enfants pendant deux ans, plus les ustensiles de ménage. Il promettait aussi de lui fournir les meilleures robes, collets, cottes, chaperons pour bien la vêtir selon son état et au gout de son futur mari. Il prenait an charge tous les frais de la noce, estimés à 600 livres.

Un transport de rente fait en 1564 nous indique qu’à cette date Léon de Marzelay était décédé….

 

Fin du XVIe siècle à 1630. Maître Lecourt

Extrait du terrier de 1595

Nous retrouvons en effet la maison en 1595, grâce au terrier de Saint-Germain-des-Prés. Il nous apprend qu’au lieu des héritiers de M de Villars, gendre de Léon de Marzelay, son propriétaire est maintenant Me Lecourt, procureur au Parlement.

Pierre Lecourt avait pour épouse Madeleine Voisin dont il eut au moins deux enfants : Isaac l’aîné, né à la fin de l’année 1593 et Pierre en 1597. Nous ne savons pas quand Pierre Lecourt mourut mais ce fut probablement fin 1606 ou début 1607 puisque Madeleine Voisin, cette année-là, se remaria à Robert Estienne, un fils du fameux imprimeur du même nom. Il était tout à la fois interprète du roi en  langue grecque et latine, secrétaire de sa chambre et avocat en Parlement. Il signa avec Madeleine Voisin un contrat de mariage4 auquel il avait invité Isaac Casaubon qui était garde des bibliothèques du roi, Guillaume Canto, trésorier général en la généralité de Limoge, un cousin, plusieurs autres cousins avocats ou procureurs en la cour de Parlement et l’imprimeur Jean Jalon. Il stipula qu’il n’assurerait pas l’administration des biens des mineurs mais qu’il consentait à participer aux dépenses de ses beaux-enfants jusqu’à l’âge de 18 ans. si les revenus de la mère ne suffisait pas.

Lors de son mariage, Madeleine Voisin quitta sa maison de la rue de Seine pour s’installer avec ses enfants du premier lit rue Saint Jean de Beauvais où Robert Estienne habitait. Ce dernier mourut 7 ans plus tard et Madeleine Voisin fut à nouveau veuve et se réinstalla rue de Seine.

 

1620- 1740. Pierre Leroy et ses descendants

Le cueilleret de 1623 nous confirme que la maison a trouvé un nouveau propriétaire. Il s’agit de Pierre Leroy qui l’avait en effet achetée par sentence de décret du Parlement faite sur Me Martin Lecourt le 23 juin 1630. Il était maître boulanger et eut deux filles. Grâce aux mariages de ses deux filles, la famille sortit du milieu artisanal pour entrer dans celui, ô combien plus prestigieux, de la robe. En effet, l’une Geneviève épousa Jean-Baptiste Guérin, avocat au présidial de Soissons, quant à l’autre, Marie, elle s’unit à Pierre Verdier qui était procureur en la cour du Parlement.

À la mort de leurs parents, les deux sœurs héritèrent chacune la moitié de la maison.

Geneviève Leroy, épouse du sieur Guérin, eut trois enfants : Charles Gilles Guérin qui devint chanoine à Soissons ainsi que Françoise et Madeleine Guérin.

Marie Leroy épouse de Pierre Verdier qui était procureur en la cour de Parlement. De leur union naquit Jean-Baptiste Verdier qui devint avocat à la cour de Parlement et Pierre.

En 1697, Jean-Baptiste Verdier accompagné de son frère Pierre, encore étudiant et habitant en la maison de la rue de Seine, vinrent déclarer la maison à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés en leur nom et au nom de leurs cousins Guérin de Soissons.

Trente-sept ans plus tard, Jean-Baptiste Verdier décéda5 et son frère Pierre en hérita la partie qui lui appartenait et devint ainsi propriétaire pour moitié de la maison qui avait pris pour enseigne Hôtel de Nîmes. Quant à  l’autre moitié, Madeleine Guérin, sa cousine la détenait car son frère, Charles Gilles, était décédé et sa sœur était religieuse près de Compiègne. Les voisins étaient à gauche le comte et la comtesse de Flassans (voir le 51 rue de Seine) et à droite les sieur et dame Chandoisel (voir l’histoire du 55).

À cette époque, la maison était un immeuble de rapport qui était loué pour les boutiques qui étaient de chaque côté de la porte cochère à un tapissier et un maître chandelier, pour les écuries et les remises à un loueur de carrosses. Le sieur Verdier, pour sa part, occupait un appartement au 3e étage avec sa servante, Antoinette Cheval.

Où un notaire entre brièvement en scène

Lorsque Pierre Verdier décéda le 9 septembre 1739, le commissaire Parent vint apposer les scellés et les héritiers se présentèrent : il s’agissait de cousins germains qui étaient laboureurs dans la région de Mantes et de sa cousine germaine, Madeleine Guérin. Tout ce petit monde vint loger rue de Seine en sa maison qui maintenant à l’enseigne de « Hôtel de Nîmes » et qui fut estimée à 27 000 livres, « compte-tenu de sa caducité ». Elle fut attribué dans le partage qui suivit6 à Madeleine Guérin qui s’empressa de la vendre au prix, fort modeste, de 20 000 livres, d’un paiement d’une rente viagère de 120 livres à une ancienne servante de Jean-Baptiste Verdier et d’une rente viagère à Jean-Baptiste Dagonneau, un locataire,  de 200 livres. L’acheteur est bien connu des adeptes du Minutier Central des Archives Nationales. puisqu’il s’agissait de François Bouron, écuyer et notaire du roi, fils de Martin Bouron, aussi notaire7.  Il demeurait et exerçait ses talents professionnels près du Marché Neuf depuis 1734.

La maison présentait alors un corps de logis sur la rue de trois étages et un grenier au-dessus avec deux boutiques encadrant la porte cochère. Ensuite dans la cour, on trouvait deux autres bâtiments en aile élevé aussi de trois étages. Venaient ensuite deux autres bâtiments moins élevés dont celui de droite était bâti de neuf. Des écuries et une remise de carrosses complétaient l’ensemble. La maison était louée à six particuliers dont un chirurgien, Dagonneau et un loueur de carrosse. Elle rapportait  2 700 livres par an et devait avoir à peu près l’aspect qu’on lui connait au début du 19e siècle :

Plan du 53 rue de Seine élaboré aux environs de 1825(A.N. F31)
Plan du 53 rue de Seine élaboré aux environs de 1825(A.N. F31)

François Bouron et sa femme Catherine de Beaufort ne gardèrent que deux ans la maison. Ils la vendirent8  en 1742 à Jean-Louis Camber et Madeleine Labbé-Dutorar sa femme qui possédaient la maison la jouxtant par derrière sur la rue Mazarine (le n°54 actuel). Ils firent un profit indécent puisqu’ils la vendirent 60 000 livres !

1742- 1817 . La famille Camber

Lorsque le sieur Camber prit possession de son bien, il détacha une partie du terrain à l’arrière de la maison pour l’attribuer à l’immeuble de la rue Mazarine.

Il était marié depuis 1724 à Madeleine Labbé-Dutorard qui était la fille de Jean Labbé, sieur Dutorard, ingénieur du roi. Lorsqu’il mourut en 1755, il laissa une seule héritière, sa fille Madeleine Geneviève.

Lors du partage qui suivit, la maison de la rue de Seine ainsi que celle de la rue Mazarine furent attribuées à Madeleine-Geneviève Camber.

Madeleine-Geneviève Camber épousa Alexandre Laudier-Duparcq. Le couple était riche et roulait carrosse. Un jour de janvier 1777, alors qu’il roulait rue Saint-Séverin, il heurta un homme ivre du nom de Longueil, habile peintre-graveur. Ce dernier furieux sortit son épée et en donna deux coups au malheureux cocher qui expira alors qu’on le transportait chez la marchand de vin d’où sortait Longueil. Ce dernier fut immédiatement arrêté et conduit après un long interrogatoire à la prison du Grand Châtelet. Il jouissait de la protection de l’évêque du Mans, M. de Grimaldi et du graveur du roi Cochin  et fut relâché trois semaines plus tard… Que valait la vie d’un cocher à cette époque ? Quelques jours d’enfermement ?9

N’ayant pas d’héritier direct, Madame Laudier-Duparcq, devenue âgée,  décida de faire don d’une rente de 500 livres au bureau de bienfaisance de la division des Thermes pour la fondation d’une école destinée à l’éducation des petites filles10 puis mourut en 1810 après avoir fait son testament par lequel elle institua Pierre Joseph Renard son légataire.

Le sieur Renard mourut trois ans après le veuve Camber et laissa pour héritière sa tante, Marie-Marthe Renard qui décéda le 1er juillet 1817 à l’âge de 94 ans, à Versailles, rue Royale où elle habitait en compagnie de son petit-fils, Pierre Charles Coster. Elle était veuve d’un ancien musicien du roi du nom de Etienne Gautherot.

Ils avaient eu trois filles dont l’une, Elisabeth-Nicole devint l’épouse du sieur Taskin. L’autre, Marie-Françoise, resta demoiselle. La troisième, Marie-Elisabeth-Cécile, s’unit à Claude-Charles Coster. Les héritiers décidèrent de vendre l’immeuble par adjudication le 25 décembre 1817 . L’acheteur fut un certain Azimon et sa femme.

1817- 1859 . La famille Azimon

À cette date l’immeuble portait le n° 51 au lieu de 53. On y entrait par une porte cochère encadrée de boutiques. L’immeuble sur la rue avait trois étages et était prolongé par deux ailes à droite et à gauche avec une cour au milieu qui comportait un puits. au fond de celle-ci on trouvait des écuries et autres petites constructions. L’acheteur, Jean-François Azimon, le paya  48 700F.

Lorsqu’il mourut en 1829, sa veuve qui habitait place Saint-André-des-Arts céda la maison à Eugène Pinson, négociant, et Marie-Victoire Le Canu. La description qui en était faite dans le contrat de vente11 montrait que la porte cochère existait toujours avec des boutiques de chaque côté mais les écuries et remises ont disparu au profit d’une bâtisse simple en profondeur de 2 étages.

1859-1863 . La famille Pinson

M. Pinson s’était marié en 1850 et eut avec sa femme deux enfants, une fille et un garçon. Il mourut le 20 mai 1860, un an après son acquisition, à l’âge de 36 ans (sa femme n’avait que 28 ans). L’immeuble fut vendu par licitation à l’audience des criées du tribunal civil de 1ere instance de la Seine le 11 février 1863.

1863- 1892 . La famille Savignac

L’acquéreur était Madame de Savignac qui acheta l’immeuble pour le prix de 296 000F. Elle décéda en son château de La Roche à Saint-Just dans la Haute-Vienne en laissant pour héritiers

– Georges de Savignac chef de bataillon au 102e régiment de ligne,

– Joseph de Savignac Lieutenant de vaisseau sur l’Annamite

– et Louis de Savignac, ingénieur à Fraisans dans le Jura.

Ils vendirent aux enchères l’immeuble le 31 mai 1892 à M. Rousset stéréotypeur-galvanoplast demeurant à Paris rue Visconti n°13 pour 300 000F12.

Les lieux se présentaient sous la forme d’une grande maison consistant en un corps de logis en façade sur rue, double en profondeur, ayant autrefois formé deux corps de bâtiment, élevé sur rez-de-chaussée de 3 étages, cour derrière avec ailes à droite et à gauche et bâtiment au fond élevé en partie sur caves d’un rez-de-chaussée et de 3 étages, 4è étage lambrissé en partie. Sur la moitié de cette cour, il y avait un grand hangar avec toiture vitrée à hauteur du 1er étage formant un grand magasin. Le tout occupait une surface de 800 mètres carrés.

Plan Cadastral de 1900 du 53 rue de Seine (Archives de Paris)
Plan Cadastral de 1900 du 53 rue de Seine (Archives de Paris)

 

A SUIVRE


  1. A.N. ; M.C. ; VIII/298, vente de Gilles Le Maistre à Léon de Marzelay du 26/07/1543 []
  2. A.N. ; M.C. ; CXXII/1374, constitution de rente du 24/07/1551 []
  3. A.N. ; M.C. ; VIII/171, contrat de mariage entre Jean de Villars et Anne de Marzelay du 3/01/1557 (a.s.) []
  4. A.N. ; M.c. ; CXXII/377, contrat de mariage entre Robert Estienne et la veuve Lecourt []
  5. A.N. ; M.C. ; LXVI/392, inventaire des biens de Jean-Baptiste Verdier commencé le 24 mars 1726 []
  6. A.N. ; M.C. ; LII/288, partage des biens de Pierre Verdier du 21 juillet 1739 []
  7. A.N. ; M.C. ; LVII/363 , vente à Me Bouron du 30/09/1740 []
  8. A.N. ; M.C. ; XLIV/362, vente du 12/09/1742 à Jean-Louis Camber []
  9. Mes Loisirs, S.-P. Hardy publié par Maurice Tourneux et Maurice Vitrac []
  10. Bulletin des Lois, décret impérial du 30 mai 1806 []
  11. A.N. ; M.C. ; LXX/1398, vente du 53 rue de Seine du 24/06/1859 à M. Pinson et sa femme []
  12. A.N. ; M.C. ; LX/1043,  vente du 31 mai 1892 du 53 rue de Seine []